"Un spectacle doit mûrir, être joué et avoir le temps de trouver son public"

©)Simon_Thomas

Théâtre | Pour sa 8e édition, le festival Émulation, à Liège, aligne sept spectacles engagés, irrévérencieux, souvent drôles et qui dardent sur le monde un regard affûté, encore tout ébouriffé par la jeunesse de leurs compagnies.

Par ici la jeune création! Créé en 2005 sur une base biennale, le Festival Émulation en est à sa 8e édition et continue à valoriser les jeunes compagnies théâtrales en organisant toute une semaine de représentations, ainsi qu’en attribuant le prix Émulation (5.000 euros) et un prix du Jury des Jeunes (2.500 euros). Au cours des années, des projets tels que "Hansel et Gretel" (Anne-Cécile Vandalem et Jean-Benoît Ugeux), "Causerie sur le lemming" (François-Michel Van de Rest) ou, plus récemment, "La Convivialité" (Arnaud Hoedt et Jérôme Piron) ont bénéficié de cette mise en lumière et de ce soutien financier.

Rendre compte des formes variées du théâtre actuel grâce à un jury international composé de programmateurs reconnus, qui possèdent la capacité de donner un relais à ces projets, voilà la devise de Serge Rangoni, directeur du Théâtre de Liège (ci-contre), et de son équipe. On l’a vu avec "La Convivialité", porté unanimement par tous les membres du jury après avoir gagné le Prix lors de l’édition 2017.

Cette année, sept spectacles sont à l’affiche du festival: ils se veulent engagés, irrévérencieux, souvent drôles, et portent sur le monde un regard aiguisé, encore ébouriffé de jeunesse. Un huis clos japonais onirique, une errance teintée d’humour noir, le témoignage d’un déporté intégré au Sonderkommando d’Auschwitz, une exploration du sexe féminin, le souvenir de la guerre en ex-Yougoslavie, un parc animalier virant au cauchemar, une apologie de l’enfance: autant de thématiques que se sont appropriées les artistes de cette édition, qu’ils œuvrent ou non sur le mode du collectif. Coup de cœur pour "Char d’assaut", second spectacle de Simon Thomas, créé au Théâtre Varia en février dernier: sur un mode beckettien, Tristan et Marceline arpentent l’espace scénique laissé à nu en tirant sur le fil de leur impuissance humaine. Poétique, efficace, inventif et jubilatoire!

Porter des rêves

Concrètement, le festival est ouvert aux artistes et compagnies belges francophones ayant déposé une demande de subvention au Conseil d’aide aux projets théâtraux (CAPT), mais le soutien du Théâtre de Liège ne s’arrête pas là: tout au long de la saison, un encadrement professionnel permet aux artistes émergents de développer leur démarche, de rencontrer le public et d’être conseillés sur le plan logistique ou par un compagnonnage. "Derrière un spectacle, il y a une réalité sociale, il faut que les gens soient payés pour leur travail, le festival ne doit pas être un simple alibi qui profite à l’institution", déclare Serge Rangoni. Avec la difficulté supplémentaire de gérer 7 équipes techniques tout au long du festival, de collaborer à l’élaboration des décors et costumes même quand les spectacles sont créés en amont dans un théâtre partenaire.

En tout, une trentaine de personnes assume l’infrastructure, l’aménagement et la technique. "On est soucieux de ne pas programmer que des créations mais de soutenir aussi des projets qui n’ont pas eu la reconnaissance méritée et à qui on veut donner une deuxième vie. Parfois, une création a lieu chez nous puis circule chez les autres, ou l’inverse. Porter des spectacles en collaboration avec Mons, Namur et le Varia permet de leur donner une vie plus importante."

Du 19 au 24 mars, au Théâtre de Liège et dans les 4 lieux partenaires avoisinants: www.theatredeliege.be

3 questions à

Serge Rangoni, Directeur du Théâtre de Liège

  • Quelle était l’envie qui a motivé le lancement du festival?

J’ai toujours voulu qu’il y ait dans nos saisons un focus spécifique sur la création émergente, ce qui permet d’avoir un regard plus acéré et une attention médiatique plus grande sur les jeunes créateurs, alors que dans une saison normale c’est plus compliqué. Mais l’idée était aussi d’intégrer par la suite ces mêmes jeunes compagnies dans nos saisons, avec des œuvres de plus gros calibre, comme ça a été le cas avec Anne-Cécile Vandalem par exemple.

  • Qu’est-ce qui a changé en 15 ans?

La quantité de dossiers! Et la nature même de certaines créations, avec des projets plus hybrides: plus d’installations, de spectacles performatifs, de créations collectives. Je trouve aussi que l’envie des artistes de prendre possession de très grands plateaux n’est plus leur ambition première, sans doute parce que les contraintes sont aussi plus grandes. L’accès aux grands plateaux s’est rétréci, même s’il y a plus de salles qu’avant en Belgique francophone. Est-ce seulement une réponse à la saturation des grands lieux, ou bien cela traduit-il aussi leur désir de travailler à une autre échelle?

  • Ce qui distingue Émulation sur la scène émergente?

Nous valorisons des projets accomplis ou des créations en devenir, des étapes de travail, qu’on s’efforce de monter et d’accomplir complètement, pour qu’ils aient une certaine vie. On souhaite ardemment que le fait de jouer chez nous soit seulement une étape dans leur parcours. La durée de vie des spectacles est bien trop courte en Belgique francophone: un spectacle doit mûrir, être joué, avoir le temps de se donner et d’être reçu par le public.


Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect