chronique

Une femme à la mère

Aux Tanneurs, la voix de Chantal Akerman passe par la bouche de Natacha Régnier.

Voici presque un an déjà (le 5 octobre 2015), la cinéaste Chantal Akerman nous quittait. Aux Théâtre Les Tanneurs, Natacha Régnier lui prête sa voix à travers la lecture d’extraits d’un récit autobiographique, "Ma mère rit", choisis par David Strosberg, directeur artistique de l’institution. Dans cet ouvrage, Akerman décrivait sans concessions les quelques mois passés avec sa mère malade.

Vous connaissiez le travail de Chantal Akerman pour avoir tourné sous sa direction. Quels étaient vos rapports?
Nous étions assez proches depuis "Demain on déménage" en 2004, projet au cours duquel une vraie rencontre s’était produite. Humainement, Chantal m’a beaucoup apporté. Nous nous sommes beaucoup appelés, David Strosberg et moi-même, l’été dernier avant qu’elle ne nous quitte… Nous étions inquiets. Par ailleurs, cela faisait un moment que nous cherchions lui et moi une manière de travailler en commun. Au début de cette année, après la mort de Chantal Akerman, l’idée m’est venue que nous pourrions présenter, sous forme de lecture, des extraits de "Ma mère rit", texte qui nous touchait tous les deux. Manière à la fois de faire revivre Chantal et son travail et de collaborer. David a sélectionné des extraits et proposé le montage.

"Je ne pouvais m’empêcher de porter sur elle un regard tendre, en cherchant à l’entourer"

En filigrane de toute l’œuvre de Chantal Akerman, le rapport à la mère constitue la moelle épinière. L’on comprend dès lors que la réalisatrice se soit sentie démunie après la disparition de sa génitrice…
Chantal en avait parlé à plusieurs reprises avant de disparaître. Lors d’une interview avec un journaliste qui venait de perdre son père, elle lui a demandé comment il faisait pour survivre à cela. Maniaco-dépressive, Chantal Akerman était sujette à des hauts et des bas. Personnellement, je n’en avais pas pris toute la mesure, même s’il y eut des signes avant-coureurs que cela lui était insupportable. C’était quelqu’un de très vivant, de gai, qui portait sur les autres un regard généreux. On pouvait croire qu’elle parviendrait à dompter la maladie.

Cela ne vous trouble pas ce rapport exclusif entre une fille et sa mère, vous qui avez deux enfants?
Non, parce que j’ai connu également un rapport très fusionnel avec la mienne: j’ai fini par m’en affranchir et ma maman, avec qui j’entretiens depuis toujours une relation harmonieuse, m’en a remercié. Nous nous sommes ensuite retrouvées dans un rapport beaucoup plus adulte. Personnellement, je tente d’élever mes enfants en leur procurant les outils qui leur permettront d’être autonomes. Évidemment, c’est délicieux une telle fusion pour une mère, et, en même temps, j’en saisis les dangers. Mais certains moments charnels de mère à enfant sont également susceptibles de leur procurer de l’autonomie, de leur permettre d’acquérir une confiance dans la vie et de pouvoir se débrouiller.

©BELGAIMAGE

L’exemple tragique de Chantal Akerman vous a-t-il questionné quand sa mort est survenue? En lisant ce texte et sachant ce qui s’est passé, cela change-t-il quelque chose pour vous?
Quelqu’un d’autre de mon entourage est parti de la même façon avant Chantal, ce qui m’a totalement ébranlée et m’a vraiment remise en question. J’ai eu énormément de mal à accepter le départ, à comprendre. Le suicide de Chantal Akerman est survenu deux ans plus tard. J’ai trouvé cela extrêmement violent, et comme il ne s’est pas produit au même âge, la pensée m’est venue qu’elle était peut-être fatiguée. J’étais évidemment très triste, tout en me disant qu’au fond c’était son choix. Et puis, j’ignore ce qu’était la vie privée de Chantal, qui n’avait pas d’enfant… Comment le vivait-elle? Sur le thème de la maternité, je suis toujours restée très pudique vis-à-vis d’elle. Je n’ai jamais osé ou voulu en parler. Par ailleurs, son versant maniaco-dépressif était connu depuis longtemps, j’ai donc pensé que la maladie l’avait emporté, que la question du rapport à sa mère n’était pas la cause unique, mais faisait partie d’un ensemble d’éléments…

Ironie de l’histoire, le personnage qui vous a fait connaître et que vous interprétez dans "La Vie rêvée des anges" se suicide également…
En effet. Je n’ai pas voulu endosser le rôle que Chantal me proposa plus tard dans "La Captive". Suite à "La Vie rêvée des anges", j’avais enchaîné avec "Les Amants Criminels" de François Ozon, dans lequel mon personnage se laisse tuer par la police. À 20 ans, je n’étais pas émotionnellement très solide, et à l’époque, après avoir enchaîné un premier rôle, puis un second d’un personnage qui se suicide, je n’y arrivais plus… Plus tard, je l’ai regretté, car "La Captive" est le plus beau film qu’il m’a été donné de voir l’année de sa sortie. Mais, jeune adulte, j’ignorais si j’avais vraiment envie de traverser cette existence complexe. Aujourd’hui, j’adore cette vie, mais à l’époque, cette question du suicide dans mon parcours affectif, de rentrer dans la peau de tels personnages, m’a beaucoup questionnée. Sachant Chantal maniaco-dépressive depuis le début et ayant connu moi-même une phase de fragilité, je ne pouvais m’empêcher de porter sur elle un regard tendre, en cherchant à l’entourer.

Cela vous a sans doute rapprochées…
Certes, mais d’autres éléments y ont contribué: la Belgique, le fait d’avoir grandi dans les mêmes lieux…

À vos yeux, il est plus facile de lire un texte comme celui-là que de le jouer?
Quelle que soit la manière dont on exprime un texte, par la lecture, le théâtre, le cinéma ou la chanson, cela nécessite une recherche conséquente au niveau de l’émotion. Ne devant pas l’apprendre par cœur, procure un gain de temps, mais exige un travail afin de trouver la manière adéquate de transmettre, ce qui corresponde le mieux à la fois à Chantal et à ma manière d’exprimer les choses. Ensuite, intervient également ce que David souhaite à son tour transmettre dans un travail de mise en scène et en espace. Bref, une lecture telle que celle-ci, ce sont 3 voix qui doivent aller dans la même direction. Paradoxalement, il est plus facile de connaître le texte par cœur. Dans le cas contraire, l’on peut toujours connaître une hésitation sur un mot. Durant les premières lectures, j’étais d’ailleurs terrorisée par ces accroches de mots, pour réaliser ensuite que ces "accidents" sont inhérents à la lecture, et fait partie de son charme… même si l’on cherche avant tout à les éviter.

"Ma mère rit" de Chantal Akerman, extraits lus par Natacha Régnier, 17 et 18 septembre au Théâtre Les Tanneurs. www.lestanneurs.be

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