Une histoire belge dominée par "Les passions humaines"

©Kurt Van der Elst

Des acteurs francophones et flamands portent un texte bilingue qui explore les rapports entre l’art et le pouvoir dans une Belgique de la fin du XIXe qui cherche son identité. Comme aujourd’hui?

Habitué aux mises en scène grandioses, l’Anversois Guy Cassiers s’attaque aujourd’hui à une œuvre monumentale dans une scénographie monumentale. "Les passions humaines", œuvre emblématique du sculpteur anversois Jef Lambeaux (1852-1908), est un bas-relief monumental (12 mètres sur 8) qui évoque les plaisirs et malheurs de l’humanité. Commandée par Léopold II, l’œuvre a déchaîné les passions dès la présentation de son "carton" au Salon triennal de Gand en 1889. Abrité dans un pavillon construit spécialement pour lui par Victor Horta dans le parc du Cinquantenaire, le bas-relief a été visible en tout et pour tout durant trois jours après la première présentation publique. La profusion de corps dénudés sous la représentation d’un christ crucifié a choqué la Belgique conservatrice d’alors et entraîné la fermeture du pavillon.

Au travers des vicissitudes liées à cette œuvre controversée, le texte d’Erwin Mortier pratique l’anatomie d’une Belgique qui n’a pas encore 100 ans en recherche d’identité. On y croise des personnages historiques contemporains de Jef Lambeaux dont les discussions dressent le tableau des relations socio-politiques qui habitent le petit pays à l’époque. "Les disputes et les discussions d’alors ne sont pas très différentes des débats d’aujourd’hui", commente Guy Cassiers ce qui donne au texte une portée plus large puisqu’il évoque notre histoire mais aussi notre identité vue "bij het sleutelgat" (par le trou de la serrure).

Le texte évoque également la figure de Léopold II et son attitude à l’égard de son peuple – "ces boutiquiers qui préfèrent caresser leur livret d’épargne que leur femme" –, à l’égard du Congo et à l’égard de Blanche Delacroix, sa maîtresse qu’il épousera en secret mais qui n’a jamais trouvé sa place à côté de cet homme et dans un pays qui la rejetait.

Les relations entre hommes et femmes sont également au cœur de la collection de personnages qui entourent le sculpteur et dont les rapports incarnent les valeurs, ou l’hypocrisie, de la fin du XIXe siècle. Le jeune architecte Horta qui réalisait là sa première commande publique et qui entra en conflit avec le sculpteur Lambeaux alors au sommet de sa gloire. Le critique d’art, socialiste, Sander Pierron, récemment marié à Adèle Deforge mais qui entretient une relation secrète avec l’écrivain Georges Eechoud lui-même uni par un mariage, platonique, avec Cornélie Van Camp. Max Sulzberger, érudit amateur d’art, journaliste et éditeur libéral conservateur qui affronte dans des discussions homériques le journaliste anarchiste Gilbert Vandecaveye.

Au-delà des polémiques suscitées par l’œuvre sulfureuse et des oppositions politiques idéologiques qui se sont cristallisées sur ce projet, "Passions humaines" explore les rapports parfois ambigus, souvent déséquilibrés, entre l’art et le pouvoir, l’utilisation de l’art par le pouvoir, la dépendance de l’art au pouvoir, la portée politique de l’art.

Tumulte

Guy Cassiers a opté pour une scène sur deux étages. En haut, le Roi, Blanche et Horta dominent le peuple et la bourgeoisie dans un décor de serres de Laeken suggéré par le jeu des lumières. En bas, les intellectuels, l’anarchiste et les femmes sont encaqués dans un univers étroit, limité que l’on ne voit qu’au travers de l’espace ouvert par des panneaux coulissants. Les costumes (signés Tim Van Steenbergen) s’inspirent de vêtements d’époque décorés par des silhouettes inspirées par l’œuvre de Spilliaert.

Le texte bilingue est servi par des acteurs francophones et flamands (issus de la Toneelhuis anversoise) qui passent souvent d’une langue à l’autre. Le verbe est rude et la voix porte de façon parfois surprenante, déroutante, pour qui a plus l’habitude du ton plus feutré des scènes francophones. Heureusement, les notes cristallines distillées avec talent par la chanteuse comédienne Muriel Legrand font le contrepoint du mâle tumulte oratoire.

Après deux heures d’échanges riches, au niveau des propos comme de la langue, où domine la passion, le décor s’efface permettant la projection des passions humaines dans toute la profondeur de la scène. Dans un déluge de lumières, des corps humains descendent du ciel pour venir composer l’œuvre de marbre.

On aurait pu s’arrêter là, mais un Jef Lambeaux – trop chétif pour un sculpteur – apparaît sur la scène pour discourir – sans emphase ni conviction – sur son métier et les vertus du marbre. En dépit de cet épilogue dispensable, les "Passions humaines" impressionnent par le jeu, la forme et leur portée politique.

"Passions humaines" encore ce 23 avril au Théâtre le Manège à Mons (065 39 59 39, www.lemanege.com), du 1er au 9 mai au Théâtre National à Bruxelles (02 203 53 03, www.theatrenational.be), puis au Toneelhuis à Anvers.

Erwin Mortier à propos des "Passions humaines", vidéo disponible ici

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