Une Monnaie contemporaine et gagnante

©Monnaie

En jouant (souvent) la carte de la modernité, la scène lyrique bruxelloise s’impose sur la scène internationale. Même si le courage de ses choix osés peut déranger.

Hasard de calendrier, mais heureux concours de circonstances. Deux enregistrements d’opéras contemporains produits par La Monnaie voient le jour au même moment et récoltent les mêmes éloges. "Œdipe sur la route", de Pierre Bartholomée (2003!), et "Au Monde", de Philippe Boesmans (2014), viennent d’hériter chacun d’un "Diapason d’or". Une bénédiction que le mensuel français éponyme n’octroie qu’aux "disques exceptionnels, à acquérir les yeux fermés". Difficile d’être plus clair.

Le directeur de la Monnaie, Peter de Caluwe, invite à la réflexion. On ne pourra le taxer de médiocrité

Fasciné par "Œdipe sur la route", Pierre Bartholomée avait vu, dans le célèbre roman initiatique d’Henri Bauchau, matière à écrire son premier opéra. Le résultat, d’une densité remarquable, et l’interprétation magistrale d’Œdipe par un José Van Dam dans l’un de ses derniers grands rôles avaient conquis le public. Il n’était que justice d’enfin graver ce joyau, douze ans après son accueil enthousiaste.

Il aura fallu un an à peine en revanche pour éditer "Au Monde", le dernier opus de Philippe Boesmans, écrit et mis en scène par Joël Pommerat. Ici aussi, le disque scelle un puissant spectacle. Dans ce huis clos crépusculaire, Boesmans dose les saveurs orchestrales et la palette vocale avec une malignité bien à lui, pour mieux exacerber toute la toxicité du non-dit.

©Bernd Uhlig / La Monnaie

Consécration, il y a quelques semaines, à Londres: lors des International Opera Awards, "Au Monde" recevait celui de la "Meilleure création mondiale 2014". Sachant que ces awards constituent les oscars officieux de l’opéra et qu’ils récompensent, chaque année, le gratin de ce qui s’est vu sur les scènes de la planète, on imagine la valeur d’une telle reconnaissance.

Mais jamais deux sans trois. Également commandé par la Monnaie et acclamé en mars dernier, le septième opéra (et le meilleur) de Pascal Dusapin, "Penthésilée", recevait, quelques jours plus tard, un label similaire, décerné cette fois par le Syndicat français de la critique musicale. Triplé gagnant.

Cette nouvelle salve de prix conforte la politique de la scène bruxelloise, dont le palmarès s’allonge. Des distinctions similaires ont, en effet, déjà récompensé les mises en scène de l’"Elektra" de Strauss (2010), du "Parsifal" de Wagner (2011) ou le DVD "Lulu" de Berg (deux fois primé cette année). Sans oublier le sacre suprême de La Monnaie comme "Maison d’opéra de l’année 2011" par le magazine allemand "Opernwelt Jahrbuch" et le prix annuel des critiques français pour sa "programmation ambitieuse" (2012).

Des choix courageux

Ce flot de reconnaissances internationales que récolte La Monnaie sous la direction de Peter de Caluwe mérite qu’on s’y arrête. Intendant, depuis 2007, d’un théâtre que son mentor, feu Gérard Mortier, avait fait entrer dans le monde actuel et dans la déroute financière (aujourd’hui comblée), de Caluwe n’a jamais caché son intérêt pour un opéra fixant la société droit dans les yeux. Pour lui, l’opéra est là pour distraire, parfois, mais surtout pour interpeller, faire réfléchir, déranger. De là son inaltérable volonté de commander des œuvres nouvelles à des auteurs actuels, tout comme celle de constituer une "famille" de metteurs en scène soucieux d’ancrer dans le présent le seul "art total". Au risque de déplaire à certains?

©Monnaie

Une partie du public éprouve un réel désamour pour le genre contemporain, même s’il faudrait commencer par s’entendre sur le mot: son ambiguïté ne sert-elle pas un peu vite de paravent aux certitudes rassurantes? "Elektra" était contemporain en 1909 tout comme "Lulu" l’était en 1935, avant de devenir des classiques du répertoire. Ce n’est pas ici qu’on tranchera un débat qui, depuis la Renaissance, oppose les tenants d’une tradition certaine aux curieux d’une modernité plus aléatoire.

En revanche, le constat s’impose. Moins consensuel dans ses choix que son prédécesseur Bernard Foccroulle (qui avait cependant commandé "Œdipe" à Bartholomée), Peter de Caluwe trace une ligne qui place La Monnaie parmi les scènes européennes les plus innovantes. Les récompenses qui s’accumulent ont valeur d’étalon, qu’on y adhère ou pas.

Car notre liberté commence dans la salle. Nous ne sommes pas obligés de cautionner tout ce qui se prétend impérissable à La Monnaie. Mais en osant questionner plutôt que de ressasser, en ne prenant pas l’opéra pour le énième avatar du mot "loisirs", Peter de Caluwe invite à la réflexion. On ne pourra le taxer de médiocrité. Car réfléchir, désormais, c’est une manière de rendre plus respirable l’air dans une société qui confond la culture avec les divertissements light pour candidats au burn-out. Pas reposant, non, mais salutaire.

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