Une rentrée chahutée pour les arts de la scène

©Théâtre des Galeries

Théâtres et salles de spectacle économiquement menacés par les mesures actuelles de prévention imposées par le pouvoir fédéral: un ras-le-bol qui s’exprime de plus en plus clairement.

Ça gronde et ça grince sur les planches... Lors du Conseil national de sécurité du 20 août, le secteur des arts vivants espérait une direction claire quant à la reprise de septembre. Ballottés depuis des mois entre des décisions contradictoires, des mesures fluctuantes et des niveaux de pouvoir qui se renvoient la balle, artistes, techniciens et encadrants se sentent pris en étau entre des enjeux politiques qui ne sont pas les leurs, malgré une ministre de la Culture en Fédération Wallonie-Bruxelles qui est à leurs côtés et a su s’entourer d’un comité de 52 experts pour l’aiguiller dans cette crise sans précédent.

Une pétition en ligne circule, adressée à l’ensemble de la classe politique belge, et la colère se fait sentir sur les réseaux sociaux. Car les capacités autorisées actuellement pour les rassemblements — 200 personnes en intérieur, 400 en extérieur — sont insuffisantes pour permettre aux salles de spectacle d’envisager la saison de façon viable économiquement parlant.

"La culture, c’est beaucoup de travailleurs, mais c’est aussi une source de revenus qui représente de grosses sommes pour d’autres entreprises."
David Michels
Directeur du Théâtre des Galeries

Cette limitation a une incidence dramatique sur les recettes: au Théâtre des Galeries, la plus grande salle de théâtre bruxelloise, David Michels a même pris la décision d’annuler la création de septembre sous peine de devoir refuser l’entrée à une partie des abonnés: "Les subsides que nous recevons représentent 23% du budget, le reste, c’est la vente des places. On est sans doute le seul théâtre dans ce cas. Économiquement parlant, c’est ingérable. Ça doit être épouvantable d’être un décideur politique en ce temps de crise, mais je trouve le temps long et j’ai le sentiment qu’on n’est pas écoutés. Ce que nous voudrions, c’est obtenir un pourcentage de remplissage. Recevoir 400 personnes sur 900, sachant que le public est réparti sur 3 niveaux qui ne se croiseront jamais. Cela nous permettrait au moins d’accueillir tous nos abonnés, qui nous soutiennent et dont on ne peut pas perdre la confiance."

Installé dans un bâtiment privé, "dont la location représente annuellement le budget de l’achat d’une maison" selon son directeur, le Théâtre des Galeries génère d’importantes retombées économiques dans tout le quartier: "La culture, c’est beaucoup de travailleurs, mais c’est aussi une source de revenus qui représente de grosses sommes pour d’autres entreprises. Les commerçants et les restaurateurs des Galeries Saint-Hubert sont aussi catastrophés que nous!"

Une crise sociale

Du côté du Rideau de Bruxelles, Michael Delaunoy rappelle que la crise est avant tout sociale puisqu’elle place des centaines de personnes dans l’incapacité d’exercer leur travail, comme l’a bien montré le récent cri d’alerte du Théâtre Le Public, menacé de devoir licencier 80% de son personnel. "La priorité, c’est l’emploi. C’est là qu’il faut apporter des solutions", martèle Delaunoy, qui voudrait obtenir l’accueil en salle un siège sur deux, et faire sauter le plafond du nombre maximal de spectateurs.

" On n’aura pas les mêmes débordements qu’à la gare d’Ostende!"
Michael Delaunoy
Directeur du Rideau de Bruxelles

"Il y a une discrimination flagrante dans ce que l’on impose aux salles de spectacle! La culture ne représente pas un lobby assez puissant. Aux yeux du fédéral, on est simplement du récréatif alors que les secteurs de l’aviation, du commerce, et même les stades de foot sont mieux lotis que nous." Sans parler des sorties temporairement interdites pour les écoles secondaires, qui représentent également une perte importante, mais aussi un vide énorme dans le cursus de milliers de jeunes: "Ce que ça dit, c’est que la culture ne fait pas partie de l’éducation. Ça met enfin le doigt sur l’idéologie qui se niche derrière tout ça…", conclut Delaunoy. Pour lui, tout se joue sur une méconnaissance du secteur: "Nous sommes des professionnels capables de gérer la discipline dans nos salles et de faire respecter les mesures adéquates. On n’aura pas les mêmes débordements qu’à la gare d’Ostende!»

Dérogations possibles

À Liège, les élus communaux sont allés de l’avant en proposant d’augmenter les jauges: le bourgmestre Willy Demeyer a rencontré mardi les directeurs des 4 grandes salles de la Ville (l’Opéra, l’Orchestre Philharmonique, le Théâtre de Liège et le Forum) et proposé d’autoriser une fréquentation des salles à concurrence d’un siège sur deux, sous réserve du respect des conditions sanitaires. Une proposition à laquelle la ministre de la Culture, Bénédicte Linard, a donné suite en avalisant cette possibilité de dérogation communale sous réserve d’obtenir l’accord du ministre de tutelle et l’avis d’un virologue.

Consciente des enjeux actuels, la ministre de la Culture a souhaité assouplir les conditions d’accueil imposées en Fédération Wallonie-Bruxelles: ce mercredi, son cabinet annonçait la création d’un protocole de base pour l’ensemble des secteurs culturels dépendant de la Fédération, qui définirait les conditions permettant l’accueil du public. "Les lieux culturels sont prêts à accueillir le public en toute sécurité, affirme la ministre. "Il est important que les opérateurs, les salles, les artistes, les techniciens, durement touchés par la crise sanitaire et ses conséquences, puissent retravailler dans des conditions qui doivent progressivement se normaliser, en cohérence avec d’autres secteurs d’activités. Vivre sans culture, ce n’est pas vivre."

https://trg.be (Avec l’édito de rentrée expliquant l’annulation de septembre)

Agenda culturel de rentrée

  • Frédéric Dussenne signe l’adaptation du magnifique roman "Patricia" de Geneviève Damas. Un texte interprété par Raphaëlle Bruneau et Consolate Sipérius, qui pose avec beaucoup de délicatesse la question de l’hospitalité. Création du 16 septembre au 3 octobre à l’Atelier Théâtre Jean Vilar (LLN) puis au Théâtre Les Tanneurs et à la Maison de la culture de Tournai en octobre.
  • Auteur et narrateur singulier, Jean Le Peltier a conçu un spectacle inédit, loufoque et enlevé: la rencontre entre 3 inadaptés de la modernité numérique qui nous réconcilient avec nos imperfections humaines. Atelier 210, création, du 15 au 26 septembre.
  • Michael Delaunoy met en scène "Des hommes endormis" de Martin Crimp, adapté en français par Alice Zeniter: place à l’écriture envoûtante d’un des plus grands dramaturges britanniques actuels. Rideau de Bruxelles, création, du 22 septembre au 10 octobre.
  • Maggy Jacot et Axel De Booseré nous convoquent à un spectacle à facettes pour 7 comédiens passant à la moulinette de la folle inventivité poétique et festive les (dys)fonctionnements du monde contemporain. Théâtre de Liège, création, du 4 au 10 octobre.

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