Une situation Gagnon gagnant

©Siska Vandecasteele

Jeune humoriste belgo-canadien, ou plutôt l’inverse, Dan Gagnon est en tournée en Wallonie, donnant beaucoup de lui-même… sans forcément recevoir.

Ce Québécois, qui suivit sa petite amie en Belgique, a été animateur radio, créateur de webséries, chroniqueur de l’émission "Sans chichis", animateur du "Dan Late Show", toujours sur la RTBF. Dan Gagnon applique les techniques de marketing auxquelles il est rompu (n’hésitant pas à pirater son propre DVD pour faire parler de lui) à sa carrière d’humoriste. Son troisième spectacle, "Première tournée d’adieu", se veut, comme le précédent, gratuit: les spectateurs donnent ce qu’ils désirent à la sortie en fonction de leur taux de satisfaction. Ce qui ne veut pas dire que ce féru de sport ne paie pas de sa personne, puisque cet humoriste atypique, devenu belge par choix, aborde, dans ce spectacle avec lequel il écume pour l’instant les villes et cités de "Francophonie", des sujets aussi graves que la dépression dont il a été victime, ou du cancer de sa mère. Un pari Gagnon?

Passer avec un chapeau, à la fin du spectacle, tiendrait-il de vos origines américaines? La rétribution au service, comme pour les serveurs aux États-Unis?

Oui, c’est de l’ordre de la méritocratie. Mais au chapeau, je préfère les enveloppes: je ne désire pas que les spectateurs voient ce que les autres mettent, à l’inverse de la quête à l’église, ce qui laisse la liberté de ne rien mettre du tout! Et puis, au-delà de l’appréciation, je souhaite éviter que les gens paient plus cher que ce que cela vaut à leurs yeux. Certains n’ont pas d’argent, ce qu’on oublie trop souvent. Ce sont pourtant ceux qui ont le plus besoin de sortir, de se distraire, qui vont rire le plus souvent et mettre une bonne ambiance tout en remplissant la salle. Le montant n’est pas limité et certains spectateurs donnent parfois cent euros pour mon spectacle. Honnêtement, même si je m’aime beaucoup, cela ne les vaut pas (rires). Mais, au final, cela équilibre la recette, la formule supprime les intermédiaires, tout en restant dans une logique de découverte. Au lieu de faire payer sur la promesse, je fais payer sur le plaisir. Ce qui modifie l’ambiance.

Le procédé relève de l’ultralibéralisme?

©Siska Vandecasteele

Totalement. Mais, pour ma part, je demande aux gens de me faire confiance. En retour, je fais de même, en leur proposant de donner ce qu’ils veulent. Et au final, cela se révèle payant, si je puis dire...

Du fait de cette gratuité de départ, certains dans la profession ne vous accusent-ils pas de dumping?

(Il rit) Un dumping comique? Non, l’économie artistique n’est pas actuellement ce qu’il y a de plus idéal. J’ai trop entendu des artistes se plaindre qu’il était compliqué de vendre des places. Nous sommes dans une société où une compagnie d’aviation a réussi à faire son trou en vendant des places à cinq euros! Si elle parvient à être viable économiquement, moi qui fais des blagues, avec un micro et un peu de lumière, je dois y parvenir aussi. Mon business consiste à me demander, combien de personnes sont prêtes à sortir de chez elles et se rendre dans une salle pour me voir. Ces personnes sont mes patrons, les seules à qui je dois rendre des comptes et essayer de développer une relation.

Vous mentionnez la quête à l’église, à propos du chapeau. Quelle est l’influence du catholicisme, très présent au Québec, dans ce que vous faites?

"Tout ce que les humoristes entendent lorsque les gens rigolent c’est: ‘Je t’aime!’"

Je véhicule des valeurs chrétiennes: faire confiance aux autres, aimer son prochain, le respect, l’importance d’être gentil... Je sais que je parle si j’étais âgé de deux siècles en disant cela, mais cela me paraît important: on ne perd jamais à faire confiance aux gens, à être gentil; cela ne nous prive de rien, et en plus c’est contagieux. Par ailleurs, j’effectue une vraie… quête de sens dans mon dernier spectacle, dont la moitié des sujets sont graves: je parle du cancer de ma mère, de ma dépression, de la mort en général. Mon boulot consiste à ce qu’au bout de cinq ou six minutes de spectacle, ce que je raconte absorbe à ce point les spectateurs qu’ils soient immergés dans mon discours et qu’ils oublient leurs préoccupations. Et en dotant mes sketchs de valeurs positives, le public en ressortira plus doux, plus calme et repartira diffuser ces bonnes ondes, ces impressions positives

Comme à la fin d’un office?

(Il sourit.) En sortant, certains me disent que j’ai l’air d’un prédicateur… L’humoriste est l’une des dernières personnes que les gens viennent écouter parler. Profitons-en pour véhiculer des choses positives.

Mais vous n’êtes pas croyant?

Agnostique. Mon intelligence est suffisamment limitée pour ne pas pouvoir porter un jugement là-dessus. Mais j’essaie d’être une bonne personne. Je fais aussi du bénévolat, habitude transmise par mes parents. Au Québec, un adage dit "Si tu veux que quelque chose soit fait, demande à quelqu’un qui est occupé, les autres n’ont pas le temps". En d’autres termes, dès qu’on a besoin de gens, ce sont toujours les mêmes... J’ai un propos libertarien, qui ne refuse aucune idée, modifiant légèrement le point de vue, en me débarrassant du vernis social.

Et c’est toujours très personnel…

Je veux que ça vienne des tripes. Je m’inspire dès lors de mon vécu: de ma dépression ou du cancer de ma mère. Mais, ce n’est pas… gagné au départ, raison pour laquelle je teste énormément mes sketchs dans les comedy clubs.

Vous abordez la dépression que vous avez traversée. Souvent, les comiques sont de grands dépressifs…

Oui, raison pour laquelle je voulais aussi l’évoquer. Énormément d’humoristes sont dépressifs, qui sont souvent des clowns tristes, des Robin Williams en puissance. Paradoxalement, les sujets que je traite ne sont pas au départ très marrants. Et ces deux informations paradoxales vont s’entrechoquer, car mon travail est de rendre tout drôle… Je ne vais pas choisir un sujet marrant au départ, ce serait de la paresse intellectuelle, vu qu’il est déjà comique.

Dans votre cas personnel, le rire est-il le meilleur antidépresseur?

Le rire des autres certainement, qui est une drogue. Tout ce que les humoristes entendent, lorsque les gens rigolent, c’est : "Je t’aime!"

Le stand up c’est du sans filet, c’est pénétrer dans la cage aux lions?

Aux USA existent encore certains bars pourvus d’une grille devant la scène pour éviter que les comédiens ne reçoivent un verre de bière à la figure. Le stand up est très naturel, c’est la forme où existent le moins de barrières, même lorsqu’il y a une grille entre l’humoriste et les spectateurs. Il n’existe pas d’art qui soit plus intense. J’ai toujours aimé la prise de risque et, à mes yeux, les vrais humoristes sont l’équivalent des amateurs de sport extrême.

L’humour est-il un sport de combat?

Totalement. Vous arrivez devant 100 personnes qui vous regardent en vous disant mentalement: "Fais-moi rire." C’est d’une violence inouïe, mais je le pratique pour la décharge d’adrénaline. Un sport de combat, mais dans la jungle: vous avancez en ayant cent lions face à vous.

Qui a-t-il de belge chez vous?

Ma nationalité! (Il rit.) Il y a tellement de choses qui ne fonctionnent pas dans ce pays qu’on en vient à oublier ce qui fonctionne. Et il y a un point commun entre ce qui marche et ce qui ne marche pas, c’est la désorganisation. La Belgique, c’est les parents qui sont partis en week-end et les ados qui prennent possession de la maison en promettant de ne pas faire de bêtise. Rien n’est jamais grave, ce qui me choquait au début. Mais la désorganisation signifie aussi que j’ai pu y entreprendre des projets sans que jamais personne ne me mette des bâtons dans les roues. Je n’avais jamais fait de spectacle de ma vie et ma deuxième date a pu se dérouler au Cirque Royal! À l’inverse, on ne dispose d’aucun soutien: personne pour vous pousser, mais personne non plus pour vous empêcher. On peut faire ce qu’on veut dans ce pays: de grandes choses ou de la merde...

J’apprécie ce côté bric-à-brac, Système D. La Belgique c’est le MacGyver des pays!

Et qu’y a-t-il de québécois chez vous?

(Silence.) La confiance en moi. Une adaptabilité, à l’instar des Belges, et c’est sans doute le plus grand point commun…

Et de Canadien?

Le côté business nord-américain.

L’humour est-il différent au Québec?

Il y a une plus grande créativité au niveau de la langue au Québec, mais une plus grande qualité de la langue ici. Elle est plus vivante au Canada, pays de tradition orale: l’hiver est rude et les gens, souvent coincés, y ont organisé des veillées pour se distraire. Mais il y a du bon dans les deux et les croisements sont fréquents.

Qu’est-ce qui vous fait rire?

Mon chien et ma mère. Parfois pour les mêmes raisons… car les deux sont drôles sans le savoir. Le malaise des gens. Me faire insulter me fait beaucoup rire aussi, comme de jouer les prétentieux. Mon frère également, qui travaille avec moi sur mes projets: le scénariste le plus brillant que je connaisse et, lui, ne me trouve pas drôle. C’est merveilleux car, en plus, il a beaucoup d’humour, ce qui me met au défi…

Dan Gagnon: "Première Tournée d’Adieu". 1re date le 14 avril à Libramont. Voir la suite du programme: danGagnon.be.

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