interview

"Wagner imagine l'architecture politique du prochain Reich"

©AFP

Comment monter Wagner après Auschwitz? En mettant en scène "Lohengrin" à La Monnaie, dès ce jeudi, à 18h, Olivier Py s’interroge sur la responsabilité du romantisme allemand dans la montée du nazisme.

C’est sa quatrième mise en scène de Wagner et ce "Lohengrin" arrive au bon moment dans la carrière d’Olivier Py. "Cet opéra, lâche-t-il d’emblée, est porteur de tant de questions que je n’aurais pas pu l’aborder il y a 15 ans par manque d’outils intellectuels." Cet aveu peut surprendre de la part d’un dramaturge profondément engagé, directeur d’Avignon et infatigable agitateur d’idées. Mais il a le mérite de la sincérité. Reste que ce "Lohengrin", qui va occuper les planches de La Monnaie pour trois semaines, s’inscrira scéniquement dans la conception chère à Py, dont on n’a pas oublié le récent "Dialogue des Carmélites": la fidélité à l’œuvre et à son temps.

Pratique 

"Lohengrin", de Wagner. Direction musicale: Alain Altinoglu. À La Monnaie, du 19/4 au 6/5: www.lamonnaie.be

Olivier Py poursuit: "Il est toujours essentiel pour moi de restituer ce que l’on appelle en peinture l’œil de l’époque. Il ne s’agit pas de faire de l’historicité, mais de comprendre les enjeux qui sont représentés sur scène. Avec parfois des malentendus. Quand j’ai monté ‘Aida’ de Verdi, j’ai mis en scène le blasphème, car Verdi était profondément anticlérical, ce qu’une partie du public ignorait ou feignait d’ignorer. Dans ‘Lohengrin’, en tout cas, il n’y aura pas motif à scandale!"

Vous nous annoncez une lecture radicalement politique…

Oui, parce qu’il est le plus politique de tous les opéras de Wagner. Il l’a achevé peu avant la révolution de Dresde de 1849, dans laquelle il a été très impliqué. Il était sur les barricades et a même cherché à construire une bombe. À défaut, il a construit une bombe artistique! L’interrogation essentielle que je mets au centre de "Lohengrin" est celle de l’implication du romantisme allemand dans la construction du nationalisme et, plus tard, du national-socialisme. On ne peut pas faire l’économie de la question des racines de l’idéologie nazie dans le romantisme allemand.

"Wagner imagine l’architecture politique du prochain Reich impérialiste, nationaliste et culturel. Il utilise le mot Reich à plusieurs reprises, tandis que le mot Führer apparaît même à la fin. L’artiste est la légitimité de l’empire allemand à venir."

En quoi cette question est-elle particulièrement d’actualité dans "Lohengrin" de Wagner?

Parce qu’il écrit cet opéra au futur et pas au passé. Il imagine l’architecture politique du prochain Reich – impérialiste, nationaliste et culturel. Il utilise le mot Reich à plusieurs reprises, tandis que le mot Führer apparaît même à la fin. L’artiste est la légitimité de l’empire allemand à venir. Le peuple, ici, c’est Elsa – il le dit très clairement – et le désir d’Elsa pour Lohengrin n’est autre que le désir du peuple pour un leader qui serait à la fois culturel et nationaliste. Il est en tout cas persuadé que lui, Wagner, alias Lohengrin, est celui qui va rendre légitime une nouvelle construction politique en Allemagne. Si on ne prend pas cette question-là à bras-le-corps, on ne monte pas "Lohengrin", mais une petite romance, un joli conte de fées.

Lohengrin – Trailer FR

Sur quel concept bâtissez-vous votre mise en scène?

La question était de savoir comment adapter "Lohengrin" aujourd’hui non pas pour en faire une pièce nationaliste, mais une pièce surle nationalisme. Je pars de l’Allemagne détruite de 1945, celle de l’heure zéro. On ne peut pas aujourd’hui faire comme si rien ne s’était passé et comme si l’œuvre de Richard Wagner n’avait pas été immensément récupérée. "Mein Kampf" a été écrit sur du papier à lettres à en-tête de la maison Wagner, donné à Hitler dans sa prison par la belle-fille de Wagner. Ne soyons donc ni naïfs ni légers.

"Wagner bâtit des héros qui échouent. Il annonce quelque chose, mais le dénonce aussi. Il est un révolutionnaire nationaliste, mais qui défend les princes contre l’aristocratie. ‘Lohengrin’ raconte donc l’histoire d’un échec."

À l’image de Wagner, bien moins déchiffrable qu’on le pense souvent?

Sans aucun doute. L’artiste est une sorte d’intermédiaire du divin. "Lohengrin" est une transcendance qui ne dit pas son nom, à savoir l’art, ici la musique, et elle reste sacrée tant qu’on lui demande de ne pas dire son nom. C’est en cela que cette œuvre est superbe. Et complexe! Car Wagner-Lohengrin, le beau héros de droit divin, refuse la couronne que lui donne le roi et n’accepte pas d’emmener les armées au combat. C’est pour cela que l’on en reste au niveau de la question.

Wagner ne livre aucun élément de réponse?

Non, et on peut en débattre sans fin à cause de la complexité et de l’étrangeté de son œuvre. Wagner bâtit des héros qui échouent. Il annonce quelque chose, mais le dénonce aussi. Il est un révolutionnaire nationaliste, mais qui défend les princes contre l’aristocratie. "Lohengrin" raconte donc l’histoire d’un échec. D’abord, cela fait du meilleur théâtre, mais, surtout, cela crée une dialectique. Si Lohengrin réussissait, cela deviendrait une pièce de propagande et ce serait insupportable.

"Je ne comprends pas tout. Je laisse cela à plus savant que moi. Cela dit, on est face à une œuvre d’une telle richesse intellectuelle qu’il n’est pas essentiel de tout saisir."

Le public est-il toujours conscient de tout ce tissu narratif?

Non. Mais moi non plus, je ne comprends pas tout. Je laisse cela à plus savant que moi. Cela dit, on est face à une œuvre d’une telle richesse intellectuelle qu’il n’est pas essentiel de tout saisir. "Il ne faut pas tout comprendre, mais perdre l’esprit", disait Claudel. Il n’est pas fondamental de percevoir le rapport entre la révolution de Dresde et "Lohengrin". Il serait beaucoup plus grave de ne pas aimer cette musique sublime. Car si l’on n’est pas bouleversé par le prélude, l’une des musiques les plus somptueuses jamais écrites, alors là…

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