D'où viendra la prochaine grande crise économique et financière?

Dans le dernier sondage de Bank of America Merrill Lynch réalisé auprès des gestionnaires de fonds, il apparaît que le plus grand "risque extrême" perçu par ces gestionnaires est désormais la Corée du Nord, devant le risque d’une erreur de politique monétaire de la BCE ou de la Federal Reserve. ©AFP

10 ans de crises, et après? | Le système financier semble plus résistant. Mais les pompiers de service doivent se montrer prêts à combattre tout début d’incendie.

"J’espère – et je pense – qu’il n’y aura pas d’autres (grandes) crises financières durant nos existences." Janet Yellen, la présidente de la banque centrale américaine, s’est voulue rassurante en juin dernier lors d’une intervention à la British Academy. La grande crise financière qui a débuté en 2007-2008 a été la plus sévère depuis la Grande Dépression des années 30. Difficile d’imaginer une autre crise de même envergure aujourd’hui, même si les pompiers de service – banques centrales en tête – doivent se montrer prêts à intervenir face à divers foyers de risques. Etat des lieux.

1. Explosion de bulles spéculatives

"Nous connaissons une bulle, pas sur le marché des actions mais sur le marché obligataire." C’est l’ancien président de la banque centrale américaine, Alan Greenspan, qui s’exprime ainsi. Selon lui, les taux d’intérêt réels à long terme sont "bien trop bas". En conséquence, la situation est intenable. Quand les taux longs remonteront, ce sera probablement rapidement. De quoi provoquer une explosion de la bulle obligataire. Et aussi pas mal de problèmes pour les sociétés qui verront leur charge d’intérêts augmenter.

En début de semaine, la Banque des règlements internationaux (BRI) a encore alerté sur les risques d’un "piège de la dette". Après la crise de 2008, le désendettement n’a pas vraiment eu lieu. Aux Etats-Unis, la dette des entreprises est aujourd’hui sensiblement plus élevée qu’elle ne l’était avant la crise. Un nombre croissant d’entreprises – appelées "zombies"" – se retrouvent avec des charges d’intérêt dépassant leur résultat avant charges financières et impôts. Et la proportion de ces zombies a augmenté, tout particulièrement au Royaume-Uni et dans la zone euro.

30,8
Le ratio cours/bénéfices à long terme pour la Bourse américaine calculé par Robert Shiller se situe à un niveau élevé.

Au niveau purement boursier, si les résultats des entreprises ont été solides dernièrement, les indicateurs de valorisation fondés sur les ratios cours/bénéfices à long terme montrent que les cours des actions sont élevés. Pour la BRI, les valorisations boursières ne paraissent conformes aux normes historiques qu’une fois pris en compte le niveau très bas des rendements obligataires. Aux USA, l’indicateur cours/bénéfices défini par le prix Nobel d’économie Robert Shiller se situe désormais à 30,8, soit 80% plus haut que sa moyenne historique. Dans l’histoire, ce ratio n’a été supérieur qu’à deux reprises seulement: avant la crise de 1929 (32,6) et en 2000 en pleine bulle internet (ratio de 44,2).

2. La Chine

Au cours des dernières années, la Chine a déjà provoqué diverses secousses sur les marchés internationaux. Le Fonds monétaire international (FMI) n’est toujours pas rassuré. Le risque d’un ajustement marqué à moyen terme a augmenté en raison de la dépendance de l’économie aux soutiens publics et d’une expansion du crédit qui pourrait devenir "dangereuse". Le FMI précise avoir revu à la hausse sa prévision de croissance annuelle moyenne pour la période 2018-2020, à 6,4% contre 6,0% auparavant. Mais la trajectoire actuelle du crédit en Chine implique des risques croissants d’un ajustement brutal et/ou d’un ralentissement marqué de la croissance. L’endettement du secteur non-financier devrait représenter 290% du produit intérieur brut (PIB) d’ici 2022 contre environ 235% en 2016. L’ancien chef économiste du FMI, Kenneth Rogoff, aujourd’hui professeur à Harvard, est très clair sur le risque chinois. "S’il y a un pays dans le monde qui peut affecter tous les autres et qui est vulnérable, c’est bien la Chine."

3. Le shadow banking

Le "shadow banking", c’est la finance de l’ombre, peu ou pas régulée (hedge funds, private equity, fonds d’investissement, fonds monétaires, crowdfunding…). Et c’est justement parce qu’elle est peu ou pas régulée qu’elle induit des risques. Le "shadow banking" dans l’Union européenne pesait dans sa version large 40.000 milliards d’euros à la fin 2016.

©Mediafin

Pour rappel, la crise de 2007-2008 avait débuté avec les problèmes de 3 fonds monétaires de BNP Paribas investis dans des produits immobiliers subprimes.

Dans un récent rapport, le Financial Stability Board (FSB) se veut rassurant: les différents éléments du shadow banking qui avaient contribué à la crise ont décliné en importance de manière significative.

Mais certains pointent aujourd’hui les risques créés par l’extraordinaire développement des ETF (exchange-traded funds), ces fonds indiciels cotés et traités tout au long de la journée en temps réel. Que se passerait-il si le marché boursier décrochait brutalement et si tous les investisseurs se mettaient à vendre leurs ETF de manière simultanée? Lors du "lundi noir" du 24 août 2015 à Wall Street, les cours des ETF ont subi des chutes importantes. Des ordres de vente se sont déclenchés en cascade, amplifiant le mouvement baissier.

De nombreux ETF sont utilisés aujourd’hui à des fins spéculatives.

4. Crédits auto subprimes

Encore davantage que les prêts étudiants, c’est une nouvelle forme de crédits subprimes qui inquiète aux Etats-Unis. L’encours total des crédits auto s’élève désormais à 1.170 milliards de dollars, soit une augmentation de quelque 50% depuis 2007. Et dans ces prêts, la part des crédits de mauvaise qualité accordés aux emprunteurs les plus fragiles (subprime) est en nette progression. Ils représenteraient 20% de l’encours. Et comme ces crédits ont été titrisés et revendus par les prêteurs, les régulateurs surveillent étroitement la situation. Personne n’a vraiment envie de connaître une "Crise subprime II, le retour".

5. Nouvelle crise européenne

La crise a obligé les autorités européennes à renforcer les pare-feu. Les banques systémiques sont mieux contrôlées et les fonds propres ont été augmentés. L’Europe a mis en place un mécanisme de "bail in" qui remplace le "bail out". Si une banque est en graves difficultés, ce n’est plus l’Etat – et donc le contribuable – qui est appelé à la rescousse. Ce sont d’abord les actionnaires et les détenteurs d’obligations les plus risquées qui sont mis à contribution.

Par ailleurs, l’arrivée d’Emmanuel Macron en France et la probable réélection d’Angela Merkel en Allemagne pourraient donner un coup de "boost" à l’Union économique et monétaire.

L’Italie reste à la traîne au sein de la zone euro.

Un pays important reste toutefois à la traîne dans la zone euro: l’Italie. Pour renflouer certaines de ses banques, le pays n’a pas utilisé le nouveau processus européen de résolution (bail in), mais a puisé dans son budget qui n’est pourtant pas en situation favorable. La croissance économique reste très faible (1% de croissance prévue pour 2018) et la situation politique fragile. Au niveau des salaires, l’Italien moyen gagne moins aujourd’hui qu’il y a deux décennies, dit le FMI.

Mais aussi…

6. Le risque géopolitique

Jusqu’à présent, les tensions entre la Corée du Nord et les Etats-Unis n’ont pas eu d’impact durable sur les marchés financiers. Mais dans le dernier sondage de Bank of America Merrill Lynch réalisé auprès des gestionnaires de fonds, il apparaît que le plus grand "risque extrême" perçu par ces gestionnaires est désormais la Corée du Nord, devant le risque d’une erreur de politique monétaire de la BCE ou de la Federal Reserve.

7. L’immobilier

Les grandes crises sont souvent d’origine immobilière… L’European Systemic Risk Board, créé en 2010 pour surveiller le système financier européen, a publié l’an dernier un rapport soulignant des vulnérabilités à moyen terme pour le secteur immobilier résidentiel dans huit pays: Autriche, Danemark, Finlande, Luxembourg, Pays-Bas, Suède, Royaume-Uni, mais aussi la Belgique. Cela concerne un accroissement de la dette des ménages et/ou la surévaluation des prix de l’immobilier. Chez nous, la Banque nationale surveille la situation.

8. Le retour de la dérégulation

Dans un entretien cet été au Financial Times, Stanley Fischer, le n°2 de la Réserve fédérale américaine, a souligné qu’il était dangereux de vouloir revenir, après 10 ans de crise, à la situation qui prévalait avant 2007. Il critiquait les tentatives (de Donald Trump notamment) d’abandonner les réformes régulatoires consécutives à la crise et dénonçait les plaidoyers pour alléger la réglementation concernant les tests de résistance des grandes banques. Mauvaise nouvelle, Stanley Fischer ne semble pas avoir été entendu et a démissionné.

9. Des cyberattaques d’ampleur

Le système financier est évidemment une cible pour les criminels en tous genres. Diverses banques ont déjà été victimes de cyberattaques. Même si les dommages ont été limités jusqu’à présent, la Banque centrale européenne prend le risque "cyber" très au sérieux. Car de telles attaques peuvent perturber l’activité, coûter énormément d’argent et même détruire les réputations de banques. Depuis cet été, la BCE demande aux banques de leur rapporter les cyberattaques significatives. Cela afin de mieux analyser les vulnérabilités et d’évaluer les divers pièges tendus aux banques.

10. L’événement inattendu

Il est possible que la prochaine grande crise ne résultera d’aucun des éléments cités ci-dessus. Après tout, la crise de 2007 est venue de produits obscurs (CDO) liés à des prêts subprimes, dont personne ou presque n’avait entendu parler.

Peut-être qu’une sorte de bombe à retardement est déjà nichée dans le système financier sans que personne ne s’en rende réellement compte. Tout au moins pour le moment.

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