"Les choses vont mieux, mais elles ne sont pas encore normalisées"

Pour Peter Praet, les mesures de la BCE ont bien fonctionné. ©Dieter Telemans

Le retour à la normale est lent, a jugé Peter Praet, chef économiste de la BCE, de passage à Bruxelles. Dix ans après la chute de Lehman, la succession de crises a laissé des traces.

Peter Praet, que certains regrettent de ne pas assez voir en Belgique, était l’invité lundi de la Société royale d’économie politique de Belgique pour évoquer les développements économiques dans la zone euro. Avec pas mal de choses à dire.

Pour bien comprendre la situation d’aujourd’hui en Europe, dit le chef économiste de la Banque centrale européenne (BCE), il faut tenir compte de la succession de crises: la crise financière globale de 2008, la crise de la zone euro à partir de 2010-2011 qui a touché les États et les banques, mais aussi le troisième choc, celui de la crise en Chine et dans les pays émergents en 2015. Le tout dans un contexte européen où l’état des finances publiques n’a pas permis des politiques de relance très marquées. Et où, en outre, la réglementation des banques a été renforcée à partir de 2009.

Il souligne que dans le cadre de la crise des subprimes, les banques centrales, en particulier aux Etats-Unis, pensaient au début que les risques seraient contenus. Puis les choses se sont gâtées. Pour sa part, il explique qu’il a perçu cette crise comme une sorte d’iceberg où l’on découvrait petit à petit des risques successifs. "À chaque fois, on rajoutait une couche." Et la dernière couche pourrait être une déstabilisation politique.

Aujourd’hui, la normalisation de l’économie de la zone euro est en marche mais elle est lente, car nous avons connu cette succession de crises. "Les choses vont mieux, mais elles ne sont pas encore normalisées."

Salaires en hausse

Élément jugé positif, les capacités excédentaires dans l’industrie se réduisent. On voit donc se manifester des pressions sur les coûts. Ce qui devrait se traduire par une hausse des salaires et donc de l’inflation. C’est d’ailleurs ce qui explique les dernières décisions de l’institution de Francfort. Après septembre 2018, la BCE réduira, jusque fin décembre 2018, le rythme mensuel de ses achats nets d’actifs de 30 à 15 milliards d’euros et anticipe que les achats nets arriveront alors à leur terme.

©Dieter Telemans

Mais tout dépendra bien entendu de la situation de l’économie et de l’inflation. Car l’économie peut se montrer capricieuse. Il rappelle qu’à partir de mi-2016, l’Europe a enregistré un net rebond économique grâce à des conditions exceptionnelles. Tout démarre après la crise de la Chine d’août 2015, lorsque la croissance du commerce international est tombée à zéro. On a alors pris des mesures expansionnistes dans le cadre du G20, la Federal Reserve américaine a ralenti le processus de normalisation de sa politique monétaire, les prix du pétrole ont chuté, l’euro a baissé sur le marché des changes. "Au final, on a même été surpris par la croissance de la zone euro en 2017."

Ralentissement

Depuis le début de l’année, on enregistre une sorte de retournement avec un ralentissement de l’économie. "C’est en partie une normalisation après cette période un peu exceptionnelle." Certains facteurs favorables ont aussi disparu, comme la baisse du pétrole. En revanche, il souligne que les craintes protectionnistes ne se sont pas encore répercutées dans les chiffres.

"La BCE ne pense pas qu’il existe une bulle sur les marchés d’actions en Europe."

Selon lui, les mesures de la BCE ont bien fonctionné. Les rachats d’actifs (QE) étaient indispensables. Certains ont évoqué les effets pervers de cette politique sur les prix de certains actifs (actions, obligations…). Mais, dit-il, si les marchés ont été inondés de liquidités, la croissance de la masse monétaire est restée faible. Et les services de la BCE ne pensent pas qu’il existe une bulle spéculative sur les marchés d’actions en Europe. "La prime de risque sur les actions n’est pas excessive." Mais la BCE surveille bien entendu toujours certains marchés immobiliers.

Quand les taux d’intérêt de la BCE vont-ils être remontés? C’est la question que se posent tous les investisseurs et les épargnants. Pour rappel, le taux de refinancement de la banque centrale se situe à 0% et le taux de la facilité de dépôt à -0,4%.

L’économiste belge rappelle que la politique de la BCE est déterminée par la combinaison des achats d’actifs sur les marchés, la fixation des taux directeurs et aussi la fameuse "forward guidance", soit l’indication prospective sur la trajectoire des taux d’intérêt.

Le Conseil des gouverneurs prévoit désormais que les taux d’intérêt directeurs de la BCE resteront à leurs niveaux actuels "au moins jusqu’à l’été 2019". Une déclaration qui laisse pas mal de marge d’appréciation. La prudence et la patience resteront les deux mots-clés du côté de Francfort pendant un certain temps encore.

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