La Belgique industrielle fond

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Deux géants suisses se disputent Côte d'Or. Jacobs Suchard l'emporte finalement sur Nestlé. Après la vente de Callebaut, la Belgique du chocolat se réduit encore.

À l'aube de l'année 1987, le groupe chocolatier Côte d'Or s'apprête à passer sa quatrième année de cotation à la Bourse de Bruxelles. Ce sera la dernière sous contrôle belge et l'antépénultième pour le titre qui se verra radié en 1989.

À l'époque, même si les offres publiques d'achat restent l'exception, les grands noms belges du secteur du chocolat ont déjà vu leurs rangs se clairsemer sous les coups de boutoir des groupes étrangers attirés par le renom, le savoir-faire et les réalisations de leurs usines. En 1973, la chocolaterie Goemare avait été rachetée par le groupe français Cacao Barry. En 1982, Callebaut avait été repris par le Suisse Interfood, puis l'année suivante Chocolat Jacques était tombé dans l'escarcelle de l'Allemand Stollwerck. Une dizaine d'autres avaient également été repris durant les années précédentes, de sorte qu'il ne reste plus en 1987 que Côte d'Or, Meurisse et Godiva.

Le groupe suisse Jacobs Suchard, dirigé par Klaus Jacobs, est en train de se tailler un empire dans le secteur du chocolat et de la confiserie en Europe. Il avait grandi les années précédentes en reprenant entre autres Suchard et Tobler (des fameux Toblerone). Au printemps 1987, il lance une offre sur Côte d'Or en même temps que son concurrent suisse Nestlé. À Bruxelles, la nouvelle fait l'effet d'une bombe.

La Bourse de Bruxelles n'était pas accoutumée aux OPA, d'une part, et les Belges avaient un sentiment d'attachement assez fort envers "leur " marque de chocolat emblématique, d'autre part. En Bourse, ils n'avaient encore rien vu, dans la mesure où allait bientôt suivre l'OPA de l'Italien Carlo De Benedetti sur la Société Générale de Belgique et, partant, la perte du contrôle belge sur de larges pans de l'économie nationale, mais ceci est une autre histoire (1988).

Dans le chef des grands actionnaires familiaux de Côte d'Or, on ne s'embarrasse pas de ce genre de considérations. Et d'autant moins, sans doute, que les dirigeants sont conscients de la nécessité économique de faire croître le groupe à l'international, et que cet impératif passera par la levée de nouveaux moyens importants, allant au-delà de la capacité du tour de table actuel. Bref, les familles Michiels et Bieswal décident d'accepter l'offre de Jacobs Suchard. Lancée à 8.050 francs belges par action ordinaire, elle valorise Côte d'Or à 4,7 milliards de francs. Le chocolatier belge emploie quelque 2.000 personnes et dégage un bénéfice opérationnel de 177 millions de francs sur un chiffre d'affaires de 6,6 milliards (chiffres de 1987); cela signifie que Jacobs Suchard paie 26 fois le bénéfice opérationnel.

L'arroseur arrosé

Concrètement, le rachat s'effectuera en deux temps. À l'issue de l'OPA initiale, Jacobs Suchard s'assure le contrôle de 66 % du capital de Côte d'Or, le holding familial des Michiels conservant un peu plus de 23 % et le grand public une dizaine de pourcent. Puis, en décembre 1988, le groupe suisse rouvrira l'offre publique d'achat, qu'il bouclera en février de l'année suivante avec l'entièreté du capital.

à peine au pouvoir à Bruxelles et Hal, où se trouvent les deux principaux sièges du chocolatier, les dirigeants suisses décident de restructurer leur nouvelle filiale belge. En 1988, le plan prévoit pour 3 milliards de francs d'investissement, mais aussi la suppression de 264 emplois. Pour la marque Côte d'Or, le nouveau propriétaire ne manque pas d'ambition: outre le marché européen, il prévoit de la promouvoir à la grande exportation en Amérique du Nord et en Asie. Pour la société et l'emploi, les perspectives sont moins ronflantes: la direction évoque (déjà) la menace de délocalisation de parties de la production.

Les Chokotoff, par exemple, seraient moins chers à produire en... France qu'à Bruxelles, explique-t-elle - un sujet toujours d'actualité en 2011, soit dit en passant. Mais dans l'alimentaire international, tout évolue extrêmement vite.

Trois ans après avoir mis la main sur Côte d'Or, son nouveau propriétaire se fait lui-même avaler par un autre poisson plus gros que lui, l'Américain Kraft General Foods, qui fait partie du conglomérat Philip Morris (tabac et alimentation).

Kraft débourse 4,2 milliards de dollars pour ce gros paquet dans lequel Côte d'Or n'est qu'une des marques clés aux côtés d'une dizaine d'autres parmi lesquelles Milka, Toblerone ou Suchard. Comme en Belgique, le rachat de Jacobs Suchard attriste l'opinion en Suisse.

Mais le vendeur, Klaus Jacobs, revient par la fenêtre dans le secteur en relançant Callebaut et en reprenant le chocolatier français Cacao Barry. Avec Barry Callebaut, les Suisses reçoivent plus qu'un lot de consolation pour leur orgueil national. Ce n'est pas le cas des Belges...

Michel Lauwers

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