La dernière chance pour Carrefour

En pertes récurrentes, Carrefour prend le taureau par les cornes et lance sa plus grosse restructuration depuis son arrivée sur le marché belge.

Mardi 23 février 2010. Gérard Lavinay, patron de Carrefour Belgique fait sa première apparition devant la presse, six mois après avoir pris la direction de la filiale belge du n°2 mondial de la distribution. La mine grave, il expose devant une nuée de caméras, de micros et de stylos ce qui se susurrait depuis plusieurs jours: le plan de la dernière chance, celui qui doit sauver Carrefour Belgique du naufrage.

Chroniquement déficitaire, le marché belge est en effet le mouton noir du groupe depuis son arrivée il y a dix ans. Entre 2001 et 2009, Carrefour y a investi 845 millions d'euros mais en a perdu 40 tandis que sa part de marché est passée en dix ans de 33 à 25 %. Lavinay ne se voile pas la face. Si rien n'est fait 4.500 des 15.000 emplois passeront à la trappe. Il évoque même le pire: le départ de Carrefour de Belgique.

Erreurs en cascade

Lavinay concède ce que ces trois prédécesseurs n'ont jamais reconnu: une série d'erreurs qui ont plombé l'entreprise: absence de stratégie claire, une certaine arrogance à la française incarnée par des patrons tous issus de l'Hexagone, peu ouverts aux spécificités locales, des patrons qui se sont en outre succédé plus souvent qu'à leur tour (quatre en dix ans), une gestion des ressources humaines déplorable marquée par d'innombrables bras de fer avec des syndicats dont la puissance a été sous-estimée, tout comme les coûts salariaux plus élevés qu'ailleurs dans la distribution belge, un focus sur les hypermarchés modèle qui s'essouffle faute d'investissements et l'absence de maîtrise de l'immobilier (Carrefour loue ses murs) qui l'empêche de déployer les politiques commerciales adéquates.

Le "plan de relance" comme l'appelle pudiquement Gérard Lavinay est lourd. Il prévoit la suppression de 1.672 emplois et la fermeture de 21 magasins, la cession d'une vingtaine de supermarchés à Mestdagh, le passage de supermarchés sous le statut de franchisés, la fin des privilèges octroyés aux employés des hypers, la filialisation du siège et une baisse des frais généraux.

Mais il annonce malgré tout de gros investissements: 300 millions en trois ans pour relancer la machine commerciale.

Douche froide

Pour les syndicats c'est la douche froide. Ils sont certes habitués à des restructurations (la dernière datait de 2007 avec le passage en franchise de seize supermarchés intégrés) mais pas d'une telle ampleur. Il n'en faut pas plus pour qu'ils passent à l'action. Dès le week-end suivant, les 117 magasins intégrés sont fermés. C'est la catastrophe. Les négociations sociales ne peuvent démarrer plus mal.

Elles vont durer plus de trois mois, ponctués de coups de gueule syndicaux, de rumeurs et de jours de grève qui coûteront à Carrefour quelque 90 millions d'euros de chiffre d'affaires. Au four et au moulin, Lavinay et les syndicats négocient parallèlement avec Mestdagh les conditions de reprise d'une vingtaine de supermarchés

Fin mai, un accord social est enfin signé. Le nombre de magasins fermés est limité à 16, mais 5 passent en franchise. Mestdagh en reprend seize autres. Le personnel consent à des sacrifices: suppression du quart d'heure de pause payé, polyvalence... La casse sociale est limitée à la perte de 1.092 emplois, mais sans licenciement sec.

Un millier d'employés sont partis en prépension à 52 ans, 450 sont partis volontairement moyennant des mesures d'accompagnement et 500 ont été repris par Mestdagh. En juin dernier, Carrefour a en outre conclu avec Redevco, propriétaire des murs, un accord lui permettant de résilier les baux des magasins délaissés.

Pour la plupart des observateurs cette restructuration n'aurait pas pu être menée sans l'opiniâtreté de Gérard Lavinay, un vrai commerçant rompu aux réalités du terrain, qui est parvenu à amadouer les syndicats très remontés envers les précédentes directions de Carrefour.

Sans oublier le rôle des frères Eric et John Mestadgh qui ont permis le sauvetage de centaines d'emplois. Une audace qui leur vaudra le titre de "managers de l'année".

Depuis, Carrefour a repris des couleurs en Belgique. A périmètre comparable, le chiffre d'affaires est reparti à la hausse et, une fois n'est pas coutume, la filiale belge figure désormais parmi les meilleurs élèves du groupe.

J.F.S.

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