"Sans industrie, on risque le décrochage"

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L’économiste Geert Noels estime qu’il y a encore un avenir pour l’industrie en Belgique, à condition qu’on y mette la volonté et les moyens nécessaires.

L’économiste Geert Noels (Econopolis) plaide depuis des années pour le maintien d’un pôle industriel fort en Belgique, une condition nécessaire selon lui à la préservation de notre niveau de prospérité.

Vous aviez pressenti ce qui s’est passé avec Ford Genk?

Renault Vilvorde fut un grand choc. Et pourtant j’ai le sentiment que la leçon n’a pas porté. Les réformes nécessaires au maintien de ce type d’activité n’ont pas été menées à bien.  Trop souvent, on a tendance à considérer que la sauvegarde de notre industrie relève du combat d’arrière-garde. Je pense au contraire que l’état de notre industrie est révélateur du niveau global de compétitivité de notre économie.

Il y a donc toujours un avenir pour l’assemblage automobile dans notre pays?

La comparaison avec d’autres secteurs en déclin n’est pas tout à fait pertinente. À la différence des charbonnages ou de l’agriculture, l’industrie automobile est porteuse d’énormément de technologie et d’innovation. Peu de secteurs se situent autant à la croisée d’autres secteurs. Si l’assemblage auto devait déserter notre pays, ce serait d’abord parce qu’on ne s’est pas battu pour son maintien.

Pourquoi une économie avancée doit-elle avoir une industrie forte? Pourquoi ne pas tout miser sur une économie de services?

Le terme industrie est trop restrictif. Je préfère parler de fabrication de biens et de services marchands. En anglais, on parle de "tradables". C’est par le commerce international que l’on garde le contact avec les nouvelles technologies, les nouveaux marchés, etc. Sans quoi on risque de se retrouver dans un processus de décrochage par rapport au reste du monde. C’est un peu comme pour notre football. Si aucun club belge ne figure en Ligue des Champions, on ne joue plus dans la cour des grands et le niveau de notre compétition va diminuer. Nous produirons toujours de bons joueurs, mais ils vont s’expatrier. Je ne connais aucun pays capable de générer de la prospérité sans s’inscrire dans ce processus de marchandisation. Bien sûr, cet élément ne peut être dissocié d’une série de facteurs, comme l’efficacité des pouvoirs publics, la qualité de l’enseignement ou la densité des infrastructures.

Quelle est la responsabilité qui incombe aux syndicats dans le déclin de notre industrie?

Cette question ne peut être isolée de l’ensemble des problèmes auxquels notre industrie est confrontée.

Pour chacune des activités ayant déserté le territoire au cours des 30 dernières années, chacun doit se poser la question: comment aurait-on pu éviter cela? La question s’adresse aux politiques, à la direction des entreprises concernées et aux syndicats. Plus fondamentalement, on peut se demander comment nous aurions accueilli Bill Gates ou Steve Jobs s’ils avaient voulu lancer Microsoft et Apple chez nous?

Vous citez régulièrement la Suisse en exemple. Que pouvons-nous apprendre du modèle helvétique?

L’intérêt du cas suisse réside dans le fait que ce pays part avec un certain nombre de handicaps: des structures politiques complexes et une position géographique enclavée. Malgré cela, les Suisses ont su se doter d’un modèle performant et stable.

Leurs atouts sont connus: des pouvoirs publics peu encombrants mais performants, une protection sociale généreuse mais qui ne va pas sans responsabilisation, une politique industrielle sélective basée sur une vision à long terme. Je signale au passage que si les coûts salariaux en Suisse sont globalement très élevés, ils ont su les maintenir à des niveaux acceptables dans l’industrie.

À propos de sélectivité, qu’est-ce qu’il nous reste, en dehors de la chimie et la pharmacie, comme secteurs industriels d’avenir?

Ce serait oublier que l’alimentation constitue toujours le deuxième secteur industriel le plus important en Belgique. Ce secteur est souvent associé avec de la basse technologie, mais c’est faux. Il ne faut pas sous-estimer les processus innovants que l’on retrouve dans le secteur alimentaire. Le produit final ne contient sans doute pas beaucoup de technologie, mais la manière de le fabriquer nécessite des processus parfois complexes et un contrôle de qualité rigoureux. Par ailleurs, beaucoup d’activités ne sont plus aussi aisément classables qu’auparavant. La Belgique abrite ainsi des fleurons en matière de software, qui sont confrontés aux mêmes écueils, notamment en termes de coûts salariaux, que leurs consœurs de l’assemblage automobile ou de la chimie.

Les mesures comprises dans le budget 2013 suffiront-elles pour résoudre nos problèmes de compétitivité et de désindustrialisation?

Je crains que non. Ces mesures s’apparentent hélas à un emplâtre sur une jambe de bois. On ne prévoit rien pour les travailleurs les plus exposés à la concurrence internationale. D’autre part, on risque de décourager les entrepreneurs qui ont besoin de pouvoir compter sur une différenciation salariale.

Notre gouvernement a une vision très planifiée de l’économie, héritée des années soixante et appliquée au contexte de 2012. Quant à l’idée de gommer le handicap salarial d’ici 2018, cela n’augmentera pas les chances de survie des entreprises qui ont besoin d’un coup de pouce maintenant.

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