"500 jours de crise? Je n'y crois pas"

Selon Vincent Laborderie, politologue à l'UCL, le contexte est différent de celui qui avait plongé la Belgique dans la crise en 2010. De Wever semble prêt à mettre au frigo l’institutionnel. Et chacun sait à quoi s’attendre…

 

Quelle lecture faites-vous des résultats du scrutin belge? A entendre les présidents de partis hier soir, comme à l’école des fans, tout le monde ou presque semblait avoir remporté ces élections…

Il n’y a pas photo. Incontestablement, c’est la N-VA qui a remporté ce scrutin au détriment du Vlaams Belang qu’elle a littéralement siphonné et qui est sans doute proche de la disparition. Le reste des partis flamands a plutôt tendance à stagner. Côté francophone, PS et cdH sont dans la moyenne des scores qu’ils font habituellement. Le MR, en revanche, est le seul parti traditionnel qui sort renforcé de ce scrutin à l’inverse d’Ecolo qui accuse la plus lourde chute.

La N-VA est arithmétiquement encore contournable mais à la vue de son score, politiquement, cela paraît impossible. Vous confirmez que c’est bien Bart De Wever qui a, aujourd’hui, toutes les cartes en main tant au niveau régional que fédéral…

Absolument. Il ne fait aucun doute que le gouvernement flamand sera dirigé par la N-VA. Au fédéral, ce sera plus compliqué parce que les négociations seront inévitablement longues et difficiles. Il est probable que l’on débute ces négociations avec la N-VA pour voir si l’on parvient à déboucher sur quelque chose. Et sachant qu’après, en cas d’échec éventuel, une alternative est toujours possible. Je remarque toutefois que Bart De Wever n’a pas évoqué l’institutionnel dans son discours mais uniquement le socio-économique. Cela pourrait vouloir dire qu’il est prêt à mettre au frigo l’institutionnel d’autant qu’il ne veut pas du PS à bord d’un gouvernement; un PS qui reste indispensable pour obtenir une majorité des deux tiers sur le terrain institutionnel. Clairement, il vise une majorité de centre droit avec le CD & V, l’Open VLD, le MR et le CdH.

Sommes-nous aujourd’hui dans le même contexte qui avait conduit à la grave crise politique qu’a connue le pays au lendemain des élections de 2010?

Si on s’arrête seulement aux résultats, c’est exactement le même contexte. Mais il y a quand même des différences. D’abord, le fait qu’à l’époque tous les partis flamands exigeaient une réforme de l’état, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui. Le seul parti qui voudrait encore avancer en la matière, c’est la N-VA. L’autre différence majeure c’est qu’en 2010 personne n’attendait la N-VA à ce niveau, pas même la N-VA! Aujourd’hui tous les partis savent grosso modo à quoi s’en tenir et s’y sont préparés. Cela devrait permettre d’éviter une série de préliminaire et d’avancer plus vite dans les négociations. Je ne crois pas au scénario de négociations qui vont encore durer 500 jours comme en 2010.

C’est plutôt une bonne nouvelle pour la Belgique si elle peut éviter de replonger dans une crise de longue durée…

Oui mais il n’y aura pas de gouvernement fédéral endéans les deux mois non plus. Il ne faut pas rêver quand même. L’un des risques, c’est que De Wever tente d’imposer son timing. Autrement dit, qu’il cherche d’abord à former une majorité flamande avant d’aller voir le Roi. Je ne pense pas qu’il y parviendra et qu’on le laissera faire mais sait-on jamais… Côté francophone, on va sûrement attendre que les choses se dénouent au fédéral. Je vois deux possibilités en Wallonie: soit une reconduction de la majorité Olivier, soit une tripartite traditionnelle PS-MR-cdH. En toute logique, il serait normal d’éjecter de l’Olivier le parti qui a perdu ces élections, en l’occurrence Ecolo et de le remplacer par le MR. Mais en politique, il y a toujours moyen d’imaginer d’autres logiques comme celle de la cohérence en reconduisant une majorité de centre-gauche.

L’extrême gauche qui perce en Wallonie, la N-VA qui devient encore plus puissante en Flandre… Est-ce qu’on assiste à une radicalisation du paysage politique belge avec d’un côté des francophones qui penche encore plus à gauche et des Flamands qui penchent encore plus à droite. Bart De Wever, lui-même, évoquait dans son discours hier soir un "fossé gigantesque" qui s’est creusé entre les deux communautés.

Je me méfie des analyses de Bart De Wever historien à ses heures et politologue quand ça l’arrange. Et je ne partage pas du tout son point de vue. Le paysage flamand n’est absolument pas aujourd’hui plus à droite qu’il ne l’était la veille du scrutin. C’est une mauvaise analyse qui est faite pour le servir. Beaucoup d’électeurs du Vlaams Belang ont donné leur voix à un parti, en l’occurrence la N-VA, qui est quand même moins à droite que lui. Groen progresse aussi. Côté francophone, compte tenu de ce que perd Ecolo, je ne suis pas sûr qu’en additionnant son score à celui du PS et du PTB, il y ait une différence flagrante avec les rapports de force qui préexistaient. Alors, certes la N-VA progresse, mais pour moi, le véritable fait marquant de ces élections, c’est la poussée du PTB en Wallonie. Son porte-parole a raison quand il prétend que c’est la première fois depuis 30 ans qu’un nouveau parti parvient à s’implanter dans le paysage politique francophone.

Encore faut-il qu’il parvienne à s’implanter durablement. Quand Ecolo a émergé, ce parti faisait aussi figure de parti protestataire, ce qui les a bien aidés à grandir…

Oui, jusqu’à ce qu’ils participent à des gouvernements… Et c’est là, sans doute, la grande différence. Le PTB ne va pas entrer dans un gouvernement. Autrement dit, il continuera à absorber les votes protestataires. Pour moi, clairement, le PTB est un parti qui est là pour rester durablement.

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