Louis Michel (MR): "Les libéraux seront nécessaires"

©Thierry du Bois

Pour l’ancien ministre, les libéraux seront plus que jamais nécessaires dans la construction de coalitions à Strasbourg, tant les écarts idéologiques sont grands entre conservateurs et socialistes.

Tête de liste du MR pour les européennes, Louis Michel affiche un profil particulier: il fait partie de ces rares hommes politiques qui ont siégé à la fois au Conseil de l’UE, à la Commission et au Parlement. Entretien.

En deux mots, quel bilan faites-vous de votre mandat au Parlement?

Le Parlement a joué son rôle de mégaphone, qui n’est pas négligeable. Quand une résolution condamnant un pays est adoptée, cela affecte réellement les gouvernements ou les pays visés par ce genre de mise en garde. Je suis très surpris par exemple de voir à quel point les ambassadeurs qui sont à Bruxelles viennent suivre ce qui se passe au Parlement européen, pour y rencontrer des parlementaires et leur demander d’être moins durs. On sent bien que cela les affecte. Nos valeurs servent de référence.

Après, il est vrai que cela ne suit pas toujours du côté des autres institutions européennes. On a un vrai problème, à savoir qu’il est plus facile d’avoir des majorités sur des positions communes fortes au Parlement européen que dans les autres institutions. Cela participe du désenchantement des citoyens.

"La Commission ne fonctionne pas comme un vrai gouvernement responsable devant son Parlement. Elle hésite à utiliser à plein son pouvoir d’initiative." "José Manuel Barroso a été un président correct. Il faut le juger en fonction du contexte et de ce qu’on lui a permis de faire." "Les ultra-capitalistes, ce ne sont pas du tout les libéraux. Les conservateurs archaïques, les partisans de l’austérité malveillante ou manichéenne, ce sont les membres du PPE." Quelle est la part de responsabilité de la Commission?

"La Commission ne fonctionne pas comme un vrai gouvernement responsable devant son Parlement. Elle hésite à utiliser à plein son pouvoir d’initiative."

"José Manuel Barroso a été un président correct. Il faut le juger en fonction du contexte et de ce qu’on lui a permis de faire."

"Les ultra-capitalistes, ce ne sont pas du tout les libéraux. Les conservateurs archaïques, les partisans de l’austérité malveillante ou manichéenne, ce sont les membres du PPE."

Quelle est la part de responsabilité de la Commission?

La Commission ne fonctionne pas comme un vrai gouvernement responsable devant son Parlement. Elle hésite à utiliser à plein son pouvoir d’initiative. Elle devrait aller beaucoup plus souvent au conflit et engager le bras de fer avec le Conseil. Cela permettrait d’avoir une vision plus claire des positions des uns et des autres. Et de responsabiliser les membres du Conseil devant leur propre opinion.

Pourquoi cette timidité de la Commission? Une question de structure? De personnes?

Sûrement, mais c’est aussi dû à un affaiblissement de la dimension politique des commissaires. Quand j’étais à la Commission, j’étais plutôt un politique. Mais trop de mes confrères acceptaient de se comporter comme des fonctionnaires. Si vous agissez comme un fonctionnaire, vous allez transférer sans le savoir le pouvoir politique qui est le vôtre aux fonctionnaires de la Commission. Ce qui fait dire aux gens que le système est bureaucratique.

Quel est le bilan de José Manuel Barroso?

Il a été un président correct. Il faut le juger en fonction du contexte et de ce qu’on lui a permis de faire. Il était à cette place parce que certains pays, et non des moindres, avaient voulu qu’il y soit. C’est un homme politique de grand talent, mais pragmatique.

Je crois qu’il avait imaginé dès le début et ce n’est pas négatif de le dire — que pour avoir une Commission efficace, il fallait avoir l’aval initial des grands pays pour toutes les grandes législations. Il a donc fait du confessionnal privilégié avec les grands pays. Ceux-ci ne s’en sont pas privés. Donc, on a eu le sentiment que les grands pays s’entendaient sur le dos des autres. Cela a rendu son travail difficile. En plus, il a dû prendre en compte une crise financière mondiale.

Le poids des grands pays est quand même une réalité?

Il est vrai que quand j’étais à la Commission, quand on examinait la possibilité pour certains pays d’aller un peu au-delà des 3% de déficit, on était plus sévère avec les petits pays qu’avec les autres. Cela aussi, c’est un mauvais signal.

Pendant la crise, la Commission a-t-elle été assez réactive?

On a imputé à la Commission l’insuffisance de la réponse européenne à cette crise financière. Mais finalement, quand on y regarde d’un peu plus près, la Commission et les autres institutions ont quand même joué un sérieux rôle de protection dans cette crise.

À l’inverse, en Belgique, on n’a pas trop aimé que la Commission utilise à plein ses prérogatives, notamment en matière de gouvernance économique…

C’est pour cela que je pense qu’il faut aller au bras de fer avec le Conseil. Quelle est l’alliance naturelle dans les institutions européennes? C’est la Commission et le Parlement. Ils devraient œuvrer de concert. Nous avons des espaces pour négocier. Quand on négocie dans les trilogues, il n’est quand même pas rare que l’on emporte le morceau.

Le Parlement ne s’est-il pas lui aussi montré faible à plusieurs reprises?

Oui. Parce que certains groupes politiques se sont fait rattraper par leurs gouvernements respectifs. Vous savez, entre les discours des Allemands proeuropéens et ce qu’il en est resté après le débat sur les perspectives budgétaires pluriannuelles, il y avait un monde!

À cet égard, il faut dénoncer le manque de cohérence tant du groupe S & D que du groupe conservateur (PPE). Quand il faut trancher, même les parlementaires les plus forts en gueule se couchent parce qu’ils ont été rappelés à l’ordre par leur capitale. On l’a vu avec le débat sur le cadre financier. Ceux qui sont le plus proeuropéens, comme les libéraux, ont alors le choix entre pas de budget ou accepter la moins mauvaise position possible.

Quelle est la place des libéraux au Parlement?

Les libéraux ont le loisir de jouer le rôle de force d’appoint et de faire pencher la balance. C’est ce qui fait notre force. Là, nous avons une marge de négociation.

Une éventuelle grande coalition ne rendra-t-elle pas l’appui des libéraux beaucoup moins nécessaire?

Non, je crois que les libéraux seront plus nécessaires que jamais et cela va beaucoup embarrasser les autres groupes. Nous pourrons continuer à faire du shopping politique, mais nous pourrons également mettre en lumière leurs incohérences. Parce que ce qui m’a marqué quand je suis arrivé ici, c’est l’écart idéologique abyssal qui existe entre le S & D et les conservateurs. Les ultra-capitalistes au Parlement européen, ce ne sont pas du tout les libéraux. Les conservateurs archaïques, les partisans de l’austérité malveillante ou manichéenne, ce sont les membres du PPE, qui est dominé par une ultra-droite conservatrice. Je promets d’ailleurs bien du plaisir aux collègues belges qui vont se retrouver dans ce groupe. Moi, je ne me reconnais pas du tout ni dans leur modèle économique, ni dans leur modèle social et politique.

Je serais à la place du S & D, je serais très prudent. Ceci dit, nous rejetons avec la même force tant l’austérité malveillante que l’idéologie de gauche dépensière et irresponsable qui va projeter sur les futures générations le poids de l’endettement.

La droitisation du PPE, c’est la résultante du poids des Allemands?

Non. Je pense que parmi les Allemands, il y a des gens un peu plus modernes sur le plan sociétal. Mais quand je vois certains parlementaires français ou des pays d’Europe centrale et orientale, quand ils sont PPE, ils ne sont pas à moitié archaïques!

Que le PPE ait pu défendre jusqu’au bout quelqu’un comme Berlusconi ou qu’il défende encore aujourd’hui Viktor Orban, qui ne respecte ni la lettre ni l’esprit du traité, cela me sidère.

Qui soutenez-vous pour la Commission?

Je pense que l’Europe a manqué une chance en ne mettant pas Guy Verhofstadt à la tête de la Commission il y a dix ans.

C’est quelqu’un qui est capable de faire des compromis, mais il ne fera jamais des compromis honteux. Il a le tempérament, l’intelligence, la crédibilité pour affronter le Conseil. Il aurait la capacité de mettre le Conseil au pied du mur, de le forcer à se dévoiler. C’est sans doute celui qui, de mon point de vue, ressemble le plus dans sa démarche, son volontarisme, ses objectifs, à Jacques Delors.

Il est aussi le seul qui a une vraie liberté pour s’occuper de l’intérêt des citoyens européens, parce qu’il n’est pas l’otage de son parti. En fait, son parti lui doit plus qu’il ne doit à son parti. Il a un espace d’indépendance qu’aucun autre homme politique ne possède.

L’arithmétique électorale étant ce qu’elle est, il a peu de chance de décrocher le poste. Alors, Schulz ou Juncker?

Vous ne m’entendrez jamais dire du mal de Jean-Claude Juncker. C’est quelqu’un que j’apprécie beaucoup et qui est un européen convaincu, un homme loyal, de qualité et de grande expérience.

Mais le PPE ne lui permettra jamais de laisser libre cours à ses ambitions naturelles. Il devra composer avec le poids excessif des conservateurs au sein du PPE. Il sera quelque part l’otage du PPE.

Donc, Martin Schulz?

C’est un tribun et un politique, mais j’aurais pensé que sur le budget, il affronterait Merkel…

Vous partagez la vision d’une Europe ultra-dominée par l’Allemagne?

Certains pays auraient été bien inspirés de ne pas donner à l’Allemagne les raisons de cette domination. Certains pays, comme la Grèce ou l’Espagne, ont fait semblant qu’il y avait de la croissance et ont financé des dépenses de consommation immédiate par de l’emprunt. Comme en Belgique à une certaine époque.

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