Marie Arena : "Réguler, c'est ce qui me fait bouger"

Marie Arena, tête de liste PS pour les élections européennes. ©Dieter Telemans

La sénatrice Marie Arena tire la liste du Parti socialiste aux élections européennes. Pour elle, il faut en finir avec une idéologie qui prône l'austérité et apporter des solutions pragmatiques aux problèmes des gens, avec un double mot d'ordre: "La protection et l'investissement".

La sénatrice Marie Arena, ancienne ministre fédérale de la Fonction publique notamment et ex-ministre-présidente de la Communauté française, prend la tête de la liste européenne du Parti socialiste.

Pourquoi l’Europe ?

C’est une évidence. Quand j’ai commencé à travailler, à 21 ans, je montais des projets pour les Fonds structurels européens. Par la suite, dans mes fonctions politiques, je me suis toujours heurtée à la question européenne. Finalement, 4/5e de nos législations sont impactées par les règles européennes auxquelles nous, au niveau belge, n’avons pas vraiment participé.

Pas participé ? Mais le PS a toujours eu des eurodéputés.

Mais on n’avait pas l’information à la base: les eurodéputés travaillaient sur leurs sujets, et nous travaillions sur nos sujets communautaires ou fédéraux... Le déclic, ça a été la fameuse directive Bolkenstein (sur les services dans le marché intérieur, NDLR): là je me suis dit: nous, politiques au niveau national, régional, communautaire, il faut que nous soyons en amont du processus européen pour éviter des effets retard.

C’est vous qui avez demandé à aller à l’Europe ?

Oui, j’ai demandé à Laurette (Onkelinx, présidente du PS bruxellois, NDLR). Pour moi c’était un choix tout à fait clair.

Quel regard portez-vous sur la gestion de la crise depuis 2008 ?

On ne peut pas tirer un trait noir sur tout ce que l’Europe a fait. L’Europe s’est construite sur un pied qui est la logique du marché. Elle a besoin d’un pied social. Si on regarde ce qui a été fait pour gérer la crise, on aurait pu mieux faire très vite. Nos outils n’étaient pas appropriés à gérer cette crise. On est entrain de corriger un certain nombre de chose. L’euro a été sauvé.

Les nouvelles règles de coordination des politiques budgétaires sont donc une bonne chose ?

Moi je ne suis pas contre les mécanismes de coordination, à partir du moment où ils ne sont pas idéologiques. La coordination budgétaire est nécessaire si on partage une monnaie unique...

...Mais les socialistes belges n’ont pas voté les nouvelles règles de coordination au Parlement européen.

Nous n’avons pas voté ces nouvelles règles parce qu’elles niaient le rôle des parlements nationaux. Et parce qu’elles ne parlaient que de chiffres sans tenir compte des impacts sociaux. Là où je suis en porte à faux par rapport à la politique européenne menée, c’est son approche idéologique de la gestion de crise. On le voit encore maintenant quand Jean-Claude Juncker (le leader du PPE, NDLR) refuse l’idée d’accorder un nouveau délai à la France pour entrer dans les clous du pacte de stabilité. Cette approche raide de l’Europe idéologique contrevient à l’essence même de l’Europe, qui n’est pas d’avoir des budgets en équilibre, mais de garantir de la relance, de l’emploi et du bien-être.

Et comment y arriver selon vous ?

Il faut pouvoir étaler sur plus de temps la question de la maîtrise de la dette. En Belgique, entre les années 1970 et 2008, la dette est passée de 135% à 84%. On l’a fait sans casse sociale. On l’a fait parce qu’on trouve effectivement qu’il faut maîtriser sa dette. Nous sommes pour la coordination budgétaire, nous sommes pour la maîtrise de la dette, nous sommes pour une maîtrise du déficit, mais...

... “Mais qui est Olli Rehn ?” pour paraphraser Paul Magnette. Vous êtes pour la coordination, mais vous n’acceptez pas que la Commission joue son rôle de gardien ?

Ce que nous ne voulons pas, c’est qu’elle nous dise comment nous devons atteindre notre objectif. Quand Olli Rehn dit que c’est en diminuant les salaires que l’on va arriver à avoir une Europe productive, c’est le pas de trop. On est resté dans notre champ démocratique, on n’a pas supprimé l’index, et on a atteint nos objectifs. C’est cela qu’on veut: pas des commissaires idéologues, mais une Europe qui dialogue, qui regarde tous les remèdes qui fonctionnent. Or aujourd’hui, on a une Commission qui fait l’apologie d’un remède plutôt qu’un autre. Et on observe la même chose en matière commerciale.

C’est à dire ?

Quand vous écoutez Karel de Gucht (commissaire au Commerce, NDLR), les traités de libre-échange vont nous apporter de la croissance, etc. Mais les services de la Commission constatent

eux-mêmes qu’en cinq ans, on a réussi à lever 18 mesures protectionnistes chez nos pays partenaires pendant qu’ils en créaient 150 nouvelles... Il y a une idéologie qui dit “c’est ça qu’il faut faire”, et on a tous les indicateurs qui disent: “Attention Européens, les autres se protègent. Vous êtes entrain d’ouvrir à tous vents votre économie sous prétexte que votre idée est le libre marché.” On doit faire attention à l’idéologie d’un côté et à ce qu’elle sert de l’autre. C’est comme si, après la chute du Mur de Berlin, les idéologies qui soutenaient les communistes ne s’étaient pas remises en question.

Les traités de libre-échange, notamment celui avec les États-Unis, sont une ligne forte de la campagne à vos yeux ?

L’Europe doit fonctionner sur deux pieds en parfait équilibre: le pied de la protection, et le pied de l’investissement. Aujourd’hui, la théorie du libre marché ne garantit ni la protection ni l’investissement. Les dix dernières années, il n’y a pas eu une politique menée en matière de politique industrielle. Pourtant c’était une Europe dite “libérale” qui devrait favoriser l’économie. On a eu une perte industrielle sans précédent depuis dix ans. Cette théorie de la main invisible qui va tout régler, ça ne marche pas. Les pays asiatiques – Corée du Sud, Japon, Chine... – sont entrain d’investir des milliards dans leurs économies et dans leurs industries, et nous sommes encore dans la théorie des années 1980...

À laquelle vous avez été formée.

Oui. Heureusement j’avais un background syndicaliste à la maison. Mon père me disait: “Fait attention, ils vont te raconter des histoires.” On était effectivement dans des facultés d’économie dans les années ’80 où il n’y en avait que pour la théorie du marché: libéraliser, retirer toutes les contraintes à l’économie... J’ai été bassiné à ça. La gauche y a même cru à certains moments. Moi, j’ai toujours conçu la théorie du libre marché comme la théorie du plus fort: si vous êtes fort vous gagnez. Le meilleur exemple, c’est la République démocratique du Congo: ce n’est pas un pays du tiers-monde, c’est un pays qui applique la théorie du libre-marché pur. C’est le pays le plus pauvre du monde, mais si vous êtes à Kinshasa, que vous avez de l’argent et que vous voulez du caviar à minuit, vous l’aurez. À l’Europe, on a cru que le marché allait tout régler, il faut que l’on revienne à des concepts de protection et d’investissement.

Ce qui veut dire, concrètement ?

Pour moi les deux actions prioritaires que l’on doit avoir, c’est d’une part des plans de réinvestissements, par le biais de l’UE, mais aussi permettre aux États d’aller dans des politiques de relance. Et d’autre part revoir la question de la protection sociale. Aujourd’hui, le mécanisme de mobilité des travailleurs tel qu’il est organisé par la directive détachement est entrain de casser le modèle social européen.

Elle vient d’être révisée...

Cette “adaptation” est une réformette qui ne concerne que le contrôle. Le problème de fond perdure. On élève des porcs en Belgique, on les envoie en Allemagne, ils sont débités par des travailleurs payés à 2 euros de l’heure, et on les ramène ici... Le phénomène prend de l’ampleur. Dans le secteur de la construction, on est passé en Belgique de 50.000 demandes à 170.000 demandes de fiches de détachement dans le secteur de la construction. Cette directive est censée réguler la mobilité des travailleurs, mais elle présente tellement de failles qu’on peut complètement la contourner.

La nouvelle version de la directive détachement doit être votée ce mercredi au Parlement européen. Le socialistes vont la voter...

On va voter le texte parce que si on ne le fait pas, c’est la situation du passé qui vaut. Mais après les élections on veut réouvrir ce dossier. Il faut permettre que les cotisations sociales soient payées au tarif du pays où l’on preste et transféré dans le pays d’origine. Qui lui doit recomposer les droits des travailleurs. Aujourd’hui on a des travailleurs qui prestent à 2 euros de l’heure alors que nos conventions collectives sont à 14 ou 15 euros de l’heure. Et ces travailleurs ne constituent ni leur droit à la pension ni leur droit à la santé dans le pays d’origine. En général, quand ce travailleur est en difficulté ici, c’est la Belgique qui doit subvenir au problème de santé du travailleur. Donc on est deux fois les dindons de la farce: ca vient attaquer de front nos salaires, et la charge revient à la Belgique. C’est le dossier européen le plus urgent. Et il faut qu’on ait une majorité politique pour l’avoir.

Vous arrivez dans une campagne particulière: une élection législative qui prend des airs de présidentielle indirecte. Voter pour vous, c’est aussi voter pour Martin Schulz, êtes vous parfaitement en phase avec lui?

Schulz dit clairement que demain, en tant que président de la Commission, sa volonté est de travailler sur la question de la directive détachement, et sur la question de la relance économique. On est en parfaite adéquation avec son engagement.

Maintenant, que ce soit au niveau national ou européen, on n’est pas toujours à 100% d’accord avec sa famille politique. Si vous êtes d’accord à 80%, vous êtes toujours dans la famille politique. Quand vous n’êtes pas d’accord à 80% et qu’il n’y a que 20% qui vous convient, il faut commencer à se poser la question de ce que vous faites dans cette famille politique.

Une référence à l’ex-syndicaliste Claude Rolin, tête de liste cdH affilié au Parti populaire européen...

Je ne comprends pas ce que Claude Rolin va faire au PPE. Quand je vois les votes du PPE sur la politique d’austérité, sur le droit d’avortement, sur la protection du consommateur et l’étiquetage dans la grande distribution... Je pense qu’il va être à 80% contre le PPE. C’est comme si j’allais au MR (rires). On ne peut pas non plus tromper l’électeur : Claude Rolin est au PPE et il va se faire écraser par la machine de ce parti. Je ne dis pas que les socialistes belges ont toujours voté comme le groupe S&D, mais pour 80% des cas, le groupe socialiste était accord avec le groupe S&D.

Le PPE se profile en bon père de famille qui veut une rigueur budgétaire tout en s’investissant d’une mission sociale. Les socialistes auraient-ils “le monopole du cœur”, pour citer Jean-Claude Juncker ?

Juncker dit: “J’assume l’austérité. Avant les élections je n’ai rien fait pour assurer une certaine convergence sociale entre les pays. Je sens que ça crie un peu, je vais dire que je suis un peu social. Et après les élections on verra bien.” Moi je ne suis pas d’accord. Le PPE n’a été que le tenant de la politique d’austérité. Si cette politique avait porté ses fruits tant en matière de croissance qu’en matière de bien-être, on aurait été forcé de dire: “OK, on tire notre chapeau, vous avez gagné.” Mais ça ne marche pas. Il y a de l’autisme du PPE par rapport à la réalité dans laquelle on est. Le PPE fonctionne toujours avec son logiciel des années ’90. Nous on ne vient pas avec un logiciel des années ’80 avec une position égalitariste: on dit qu’il faut travailler sur la protection et l’investissement.

Juncker souligne que quand il était président de l’Eurogroupe, douze de ses 17 collègues émanaient d’un gouvernement socialiste ou en coalition avec des socialistes...

Quand vous avez le couteau sous la gorge et qu’on vous dit que c’est à prendre ou à laisser, vous vous dites: on va accepter et puis on va voir. De la part de Juncker, reprocher aux responsables politiques socialistes de ne pas avoir démissionné, c’est un peu fort le café.

Les institutions européennes doivent-elles évoluer ?

Il serait mal venu aujourd’hui de parler d’institutionnel. Dans les traités actuels, que peut-on faire de mieux de nos instruments ? Je pense que le rôle de la Banque centrale peut être amélioré, elle doit pouvoir prêter directement aux États à taux zéro. Ensuite, le budget européen: il faut travailler sur la question des ressources propres de l’Europe – on a mis sur la table la question de la taxe sur les transactions financières. Enfin, il faut travailler sur la transparence des décisions. À terme, je suis partante de plus de souveraineté européenne: aujourd’hui on a perdu certaines  souverainetés nationales qui ne sont reprises nulle part ailleurs. C’est le cas de la politique industrielle. Ne pas en avoir au niveau européen rend difficile le fait d’en avoir au niveau national. Il faut recréer un espace de compétences qui est perdu aujourd’hui par le biais de la mondialisation.

Le mouvement citoyen “Stand Up”, qui présente une liste, reproche aux partis traditionnels d’être trop “mous” en matière européenne: de ne pas porter d’ambition fédérale pour l’Europe...

On ne va pas dire au gens “il faut plus d’Europe”, alors même que l’Europe qu’ils ont en face d’eux aujourd’hui ne leur approche pas des solutions n’est pas correct. À quoi bon aller mettre un budget de 50% à l’Europe si on a un Parlement d’eurosceptiques, une Commission qui ne parle que du marché et un Conseil qui développe des politiques nationales ? Je suis une pragmatique: il faut donner des solutions aux gens.

Sur quoi voulez-vous travailler concrètement: quelle commission parlementaire visez-vous ?

La Commission Emploi et Affaires sociales. On a 27 millions de chômeurs, on ne bâti pas l’espoir sur une telle situation. Et la Commission Commerce extérieur – je veux travailler sur la question des traités de libre-échanges. Ca touche la question de l’industrie, de l’échange juste, des responsabilités en cascade. Et j’aimerais que l’on crée un groupe interparlementaire sur la question de la pauvreté infantile – les premières victimes de la pauvreté sont les enfants. Construire l’Europe sur une pauvreté infantile est catastrophique. Des gosses exclus de la crèche, de l’école, du sport, de la culture... C’est l’Europe de demain qui se crée là, c’est plus important que la question de la révision des traités.

 

N.B. Version intégrale de l'interview publiée dans L'Echo du 16 avril.

 

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