interview

Marc Raisière: "Promettre un rendement supérieur à 12%, it's crazy"

©Saskia Vanderstichele

Début septembre, le CEO de Belfius déposera le dossier IPO sur la table du gouvernement. Marc Raisière veut aller en Bourse mais il n’entend pas subir la loi des marchés.

Dans moins d’un mois, le CEO de Belfius déposera le dossier IPO sur la table du gouvernement. Depuis le temps qu’il attend ce moment, Marc Raisière a deux ou trois choses à nous dire sur ce moment très spécial qui se profile à l’horizon, si bien sûr les marchés financiers permettent l’IPO.

Mais d’abord, le point sur les résultats financiers. Ce vendredi, la banque a fait part une hausse des revenus de 3% et une progression de 6% du bénéfice avant impôt (voir l'encadré). "C’est grâce à notre stratégie que nous réalisons ces résultats solides", selon le patron.

"Toute notre stratégie depuis 2014 a été d’évoluer d’une banque purement retail et secteur public vers un bancassureur intégré actif sur l’ensemble des piliers de l’économie belge: la banque de détail bien sûr, mais aussi la banque privée et le wealth management, le business banking (indépendants, PME), le corporate banking (grandes entreprises) et le secteur public."

Il insiste: "L’intérêt d’être un bancassureur intégré est double: cela permet de développer le cross selling (nous visons cinq produits par client, huit si son crédit hypothécaire est chez nous) et cela permet aussi de conserver dans le groupe l’ensemble des marges: les marges techniques de l’assureur mais aussi les marges commerciales du distributeur bancaire. Regardez les revenus d’assurances: +17%."

"Evidemment, je préférerais avoir 1% de marge en plus sur les crédits. Mais la compétition est là, je ne peux rien changer à cela."

Cela compense les autres revenus qui baissent (les revenus d’intérêt) ou stagnent (les commissions). Merci la diversification?
C’est clair. Si on ne s’était pas diversifiés, si on était restés sur nos métiers traditionnels, on serait dans une situation difficile. Cela dit, notre stratégie, c’est aussi d’être strict sur le pricing de nos produits. En crédits hypothécaires par exemple, nous n’allons pas en dessous de 50 points de base de marge.l

Les coûts sont en hausse de 4%. Pourquoi?
Pour trois raisons. Un, on a accéléré nos investissements digitaux (on en est à 70 millions d’euros cette année hors recrutements). Deux, on a recruté plus (dans le digital, le private banking et le corporate banking) alors que, avec l’allongement de la carrière voulue par le gouvernement, les départs à la retraite ont été décalés de deux ans. Entre 2020 et 2025, 1.000 collaborateurs vont quitter la banqueNous avons décidé que nous ne voulions pas de plan social, donc nous faisons actuellement le gros dos. Trois, des provisions sur des plans de retraite ont été reprises l’an dernier et ne jouent plus cette année. Ce dernier point explique 2% de hausse, opérationnellement les frais n’augmentent donc que de 2%. Cela n’empêche pas notre ratio coûts/revenus d’être à 58,8%, sous notre objectif de 60%. Donc, je suis content des six premiers mois et très serein sur notre capacité bénéficiaire future.

©Saskia Vanderstichele

Erik Van Den Eynden, le CEO d’ING Belgique, estime que les marges sont trop basses en Belgique pour faire de la banque durablement. Qu’en dites-vous?
Je suis plus préoccupé par les onze points de base que nous devons donner sur l’épargne, alors qu’on se finance à la banque centrale à -40 points de base. Mais tout dépend du retour sur fonds propres, le return on equity, que vous demande votre actionnaire. Dans un marché mature, c’est-à-dire stable comme le nôtre, exiger un return on equity supérieur à 12%, it’s crazy. Chez Belfius, nous visons 8 à 9%. Evidemment, je préférerais avoir 1% de marge en plus sur les crédits, comme Erik Van Den Eynden. Mais le marché est ce qu’il est, la compétition est là, je ne peux rien changer à cela. Notre réponse c’est la diversification de nos revenus.

J’ajoute que je préfère octroyer un crédit à une entreprise belge que je connais bien et qui est bien notée plutôt qu’à une entreprise étrangère que je ne connais pas et cela, même si cela me rapporte moins de marge. C’est un choix. On a perdu tellement d’argent chez Dexia en investissant à l’étranger sans maîtriser les risques que je ne le ferai pas. J’ai 55 ans, j’ai vu des catastrophes financières dans ma vie et ce que je sais, c’est que dans notre métier tout repose sur la gestion des risques. Ce sont les risques qui décident, la marge vient après. Si tu commences par la marge, cela signifie que tu es concentré sur ton return on equity.

OK, mais en allant en Bourse, le marché exigera plus de Belfius en termes de retour sur fonds propres…
Quand on parle de return, il faut aussi tenir compte du niveau de capital. Notre ratio de capital (CET 1) est de 16,3% et nous visons 15,5%, pour avoir un buffer et pour pouvoir faire des acquisitions. BNP Paribas par exemple est à 11,5%. Or, 8% sur 16%, c’est environ la même chose que 10% sur 12%. Simple règle de trois. Et puis, il faut aussi tenir compte du profil de risque. Nous sommes concentrés sur la Belgique, qui connaît une forte dynamique tout en assurant un bon niveau de protection sociale. Belfius présente donc un profil de risque bas, alors que d’autres banques sont présentes sur d’autres marchés moins régulés. Société Générale est en Russie par exemple, BNP Paribas en Italie, etc. Je suis très inquiet pour l’Italie. Où va cette économie? En tout cas, nous avons dégradé la note de l’Italie en interne, elle est plus basse que les agences de notation.

"Si on veut lancer l’IPO fin octobre, début novembre, il faut que le gouvernement pousse sur le bouton début septembre."

Donc, il faudra espérer que le marché comprenne votre différence et en tienne compte?
On ne va rien espérer du tout, on va exprimer ce qu’on est. Mais on ne va pas changer de nature. Pour changer la nature de Belfius, il faut me changer. Le marché va comprendre ce que nous sommes. Nous ferons aussi valoir notre politique de dividende, qui sera caractérisée par un taux de distribution de 60%.

Il faudra ce genre d’arguments pour convaincre?
Nous allons présenter notre carte d’identité au marché. Mais je ne vais pas promettre 12% de return on equity. Que ce soit bien clair, je ne le ferai pas. Et si l’IPO ne marche pas à cause de cela, tant pis. Cela dit, de nos contacts avec les banques d’investissement qui préparent avec nous l’IPO, il ressort que c’est notre profil de risque bas et notre capacité à servir un dividende stable qui intéressent le marché.

Ces nuances, le marché va-t-il vraiment en tenir compte? Les nuances, ce n’est pas son fort…
I don’t care. Si le marché ne veut pas nous comprendre, ou bien il a un problème ou bien moi j’ai un problème (rires).

©Saskia Vanderstichele

Que vous a demandé le gouvernement sur la future IPO?
Nous avons reçu pour mission de préparer notre dossier IPO pour début septembre. Car si on veut lancer l’IPO fin octobre, début novembre, il faut que le gouvernement pousse sur le bouton début septembre. C’est lui qui décide. On est donc partis en vacances en juillet pour travailler en août et finaliser notre dossier.

Et si les marchés financiers ne sont pas bons?
Le gouvernement avisera et décidera.

Oui, mais le but est de rentrer quand les marchés sont porteurs, non?
Je préfère rentrer dans un marché qui n’est ni trop haut, ni trop bas. Croire qu’on entre (ou qu’on sort) en Bourse au meilleur moment, c’est de la théorie. Fin octobre, début novembre pourrait être un moment correct, tant pour l’Etat actionnaire que pour l’investisseur.

Et ce dividende pré-IPO, ce sera bien 400 millions d’euros?
Comme pour toute entreprise qui décide d’aller sur les marchés, il y a une optimisation du capital à faire. C’est normal, tout actionnaire le ferait, indépendamment du cas Arco (le gouvernement a promis de compenser pour 600 millions d’euros les coopérateurs d’Arco qui ont tout perdu avec la chute de Dexia, dont Belfius est l’héritière en Belgique, NDLR). La différence entre notre ratio de capital actuel de 16,3% et notre objectif de 15,5% permet un tel dividende. Je précise que, ce minimum de 15,5%, c’est ce que nous envisageons mais nous devons encore avoir l’accord du gouvernement là-dessus. Pourquoi voulons-nous garder un niveau élevé de capital? Parce que nous savons qu’une crise peut encore arriver et qu’il faudra assez de buffer. Il y a des points d’interrogation: l’Italie, Trump, une guerre commerciale, une forte hausse des taux d’intérêt, la manière avec laquelle la Chine gère ses banques, etc.

Fondamentalement, pourquoi Belfius se portera mieux une fois cotée en Bourse?
Un, avoir un actionnaire à 100% qui est aussi votre législateur et votre régulateur, ce n’est pas sain. J’entends certains dire: "on a besoin d’une banque publique qui va prêter pour rien aux communes", c’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. Deux, avoir accès aux marchés financiers va nous permettre de participer à la consolidation. Si nous voulons faire une acquisition relativement importante, aujourd’hui, nous ne pouvons pas demander une augmentation de capital à notre actionnaire, l’Etat. Etre en Bourse donne plus de flexibilité.

©Saskia Vanderstichele

L’intention est de placer 30% d’abord du capital en Bourse. Et ensuite?
Je pense que ce sera une première étape. Ce serait logique. Car, pour garantir l’ancrage de Belfius, 30 ou 49% en Bourse, c’est la même chose comme dit le vice-Premier ministre Alexander De Croo. Pour le reste, réduire la concentration de l’Etat sur le secteur financier, c’est une décision saine. L’Etat est dans BNP Paribas, dans Belfius, dans Ethias et, n’oublions pas, dans Dexia. Cela fait beaucoup. Si en plus, la mise en Bourse partielle de Belfius permet de réduire la dette du pays, j’en serai très fier. Le gouvernement a une relation très professionnelle avec nous. Personne ne me croit quand je dis cela mais c’est le cas. Il a toujours été très correct. Un actionnaire étranger qui contrôlerait Belfius serait plus agressif et moins "societal driven" que ne l’est l’Etat. Ayant longtemps vécu dans un groupe international (AXA, NDLR), je sais de quoi je parle.

Vous parlez acquisition. Dans quelle direction regarderez-vous?
En matière d’expansion internationale, on va développer et même accélérer la vente de nos solutions digitales à d’autres groupes, en produit blanc. On ne va pas racheter une banque à l’étranger. Pas question de rentrer dans la course à la taille, que je ne comprends pas. Nous avons un bilan de presque 200 milliards d’euros, c’est suffisant. Il faut éviter que nous devenions à nouveau des monstres internationaux. Au cours de ma carrière, j’ai pu observer que les synergies d’un marché à l’autre, ça ne marche pas. Parce que les produits sont différents, la fiscalité est différente, les mentalités sont différentes, etc.

Et donc, quels sont les domaines que vous viserez pour une acquisition en Belgique?
Il y a en deux: en priorité, les assurances- dommages, mais également la banque privée.

"La France accepterait-elle qu’AXA soit repris par un groupe chinois? Jamais."

Un deal avec Ageas, cela aurait du sens? Ageas qui n’a pas d’ancrage…
Là, je me tais. J’ai un jour dit une bêtise sur Proximus ( Marc Raisière avait évoqué l’intérêt d’une alliance avec l’opérateur télécoms, NDLR) et depuis lors, je ne dis plus rien de ce genre (rires).

Cela dit, l’appétit supposé de Fosun sur Ageas, cela vous inspire quoi?
J’ignore si c’est fondé mais je ne comprendrais pas qu’un pays laisse gérer le plus gros acteur en assurance-vie par une société qu’il ne maîtrise pas. Je suis pour un ancrage belge. Il ne faut pas être naïf dans ce domaine, il faut protéger ce genre d’actifs belges. C’est pour ça que je dis: je ne participerai jamais à la vente de Belfius à un acteur étranger. La France accepterait-elle qu’AXA soit repris par un groupe chinois? Jamais.

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