"Il a fallu vérifier si un fermier ne pouvait pas racheter Caterpillar pour un euro"

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Un mois de discussions, à quatre. Pour racheter le terrain et l’usine de Caterpillar à un euro. Voici le récit d’une négociation menée tambour battant, à l’abri des regards indiscrets.

Il a fallu moins d’un mois à quatre personnes pour s’entendre sur le prix de vente du terrain et de l’usine de Caterpillar . Un euro. Le compromis de vente a été signé mercredi dernier dans les bureaux du cabinet d’avocats Jones Day, situés rue de la Régence. Retour sur un mois de folie au cours duquel les négociateurs n’ont pas compté leurs heures.

Dès l’annonce de la fermeture du site Caterpillar de Gosselies, la Région wallonne a brandi la menace d’une expropriation pure et simple, l’idée étant de récupérer le terrain et l’usine afin d’assurer le redéveloppement économique de la région. In fine, dans les cabinets du ministre-président Paul Magnette et du ministre wallon de l’Économie Jean-Claude Marcourt, la décision a été prise de laisser aux syndicats le temps de boucler le plan social avant de relancer la négociation sur le rachat du site. "On ne voulait pas qu’ils valorisent l’usine avant de la défalquer de l’enveloppe dédiée au plan social et disent que c’était ça de moins pour les ouvriers", nous a expliqué un proche des négociations.

Premier pas suisse

23 février. Paul Magnette est à Genève pour prendre part à une table ronde organisée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à propos du commerce international et de la démocratie. Le ministre-président wallon profite de l’occasion pour aller voir la direction de Caterpillar au siège suisse de la société. C’est le début du lancement officiel des négociations.

Une batterie d’experts se met en branle et un dossier de 5.000 pages est établi. Il s’agit de redresser l’historique du site, de retrouver les permis d’environnement et de construire du site. C’est à ce moment-là que les techniciens se rendent compte qu’un fermier possède des terres agricoles sur le site de 100 hectares de Caterpillar. En réalité, les terres ne lui appartiennent pas, mais il en a l’usage depuis tellement longtemps que personne ne sait comment gérer la situation. Les juristes de la Région et les avocats de Jones Day se mettent à revoir les règles en vigueur en matière de baux de ferme. "Il a fallu vérifier si le fermier ne pouvait pas racheter Caterpillar pour un euro", glisse un proche du dossier. Finalement, le fermier pourra continuer à labourer ses terres à Gosselies.

Les négociateurs ont vite compris que le volet financier ne poserait pas de problèmes.

Quatre personnes étaient assises à la table des négociations. Côté Caterpillar, il s’agissait de Nicolas Polutnik, le directeur de Caterpillar Europe, ancien directeur de l’usine de Gosselies et Torsten Bartsch, le directeur du département juridique de la société. Ces deux négociateurs étaient conseillés par le cabinet Baker & McKenzie. Côté Région wallonne, il y avait Eric Van Sevenant, le chef de cabinet de Jean-Claude Marcourt, et Renaud Witmeur, président du comité de direction de la Sogepa, le bras financier de la Région. De ce côté de la table, le cabinet Jones Day était à la manœuvre. A priori, il y a eu deux types de réunion. Les premières, plus politiques, se déroulaient dans des centres d’affaires à Braine-l’Alleud et à Charleroi. À l’abri des regards indiscrets et en présence de gardes du corps. Les réunions techniques, en présence des quatre négociateurs, se tenaient dans les cabinets d’avocats ou par conférence téléphonique.

Équilibre des forces

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Les premières négociations ont porté sur ce que la Région allait garder et sur ce que Caterpillar voulait démonter en sachant que la production allait continuer à Grenoble. "Nous voulions garder des équipements qui nous permettraient de recevoir des repreneurs potentiels ayant le même genre d’activités. Nous voulions un hall complet, un autre hall avec des équipements standards type cabines de peinture et de soudure qui pourraient servir à d’autres activités économiques et un troisième hall vide, du côté de l’Aéropôle pour pouvoir intégrer ce hall dans cette zone", a précisé une des parties prenantes à la négociation.

Autour de la table, les négociateurs ont vite compris que le volet financier ne poserait pas de problème. Ce que les Américains redoutaient par dessus tout, c’était que cette affaire leur vaille des poursuites judiciaires. Et de cela, il n’était pas question. La stratégie de la direction était celle-ci: quitter la Belgique définitivement, en évitant les poursuites et en minimisant le risque pour l’image de Caterpillar.

Il a notamment été longuement question des responsabilités en cas de pollution du site. D’après une estimation de la SPAQuE, société en charge de la réhabilitation des friches industrielles, la dépollution du site devrait coûter 5 millions d’euros. Ce montant a été versé par Caterpillar à la Région wallonne. Si une pollution accidentelle devait être provoquée au cours du démontage d’une partie du site par Caterpillar, c’est la société qui en subirait le coût. À ce propos, un des membres des équipes de techniciens nous a précisé que le site avait été bien tenu par Caterpillar. Et, pour en être certain, en cours de négociation, des experts ont effectué de discrètes visites de l’usine afin de faire le point sur la question.

En interne, chez Caterpillar, il semble y avoir eu différentes tendances. On dit que le département immobilier poussait à la vente et voulait une trentaine de millions d’euros. On raconte aussi que Nicolas Polutnik a joué un rôle non négligeable, qu’il a pesé de tout son poids pour clôturer le deal proprement. "Je ne pense pas que la direction américaine avait le moindre intérêt de gérer à distance un site de 100 hectares, sachant qu’il y avait environ un million d’euros de taxes à payer chaque année", raconte un connaisseur du dossier. Qui, s’il salue l’issue de la négociation, explique qu’il ne faut en retirer aucune gloire. Que les Américains voulaient s’en aller, proprement, en sauvant leur image. Ce qui a été fait.

En signant le compromis mercredi dernier, la Région a assuré qu’elle n’engagerait pas de poursuite quoi qu’il arrive. Et, aux yeux de Caterpillar, c’était cela le plus important. Les Américains ont gagné. Tout comme la Région wallonne. Win-win.

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