reportage

"Nous vivons les uns sur les autres. Mais au moins, nous sommes en vie"

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Voyage au cœur d’un camp de réfugiés syriens à Gaziantep, dans le sud-est de la Turquie, à quelques kilomètres du pays en guerre. Plus de 400.000 personnes vivent ici, accueillies par le grand frère turc. Des camps soutenus par la communauté internationale, dont la Belgique.

Des miradors se découpent dans le ciel blanchi par un soleil éclatant. À quelques kilomètres, la Syrie et son cortège d’atrocités. Trois clôtures de barbelés, séparées d’une dizaine de mètres, encerclent des dizaines de rangées de tentes et de conteneurs. Une grille s’ouvre.

Le convoi officiel de la délégation belge déboule dans ce camp. Une petite Syrie en paix, aux allures de prison à ciel ouvert. Des femmes en niqab nous dévisagent. D’autres nous font signe et sourient. Des enfants accourent. La plupart sont nés ici et n’ont jamais vu leur pays.

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Nous sommes au camp de Nizip, dans la région de Gaziantep au sud-est de la Turquie, où plus de 10.000 Syriens reconstruisent leur vie, dans 2.000 tentes et containers.

"Nous vivons les uns sur les autres. C’est difficile. Les sanitaires sont loin des logements. Mais au moins, nous sommes en vie, raconte Ahmed, un réfugié enseignant dans l’école du camp. C’est encore plus dur pour ceux qui vont en ville car là, on ne reçoit pas d’argent."

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Dès l’entame de la guerre en 2011, la Turquie a ouvert ses frontières aux frères syriens. Le génie civil s’est mis à l’ouvrage. Expérimentés par l’urbanisation galopante de leur pays, les ingénieurs ont érigé en un rien de temps des infrastructures capables d’accueillir des centaines de milliers de personnes. Gaziantep, le premier centre de réfugiés du pays, en compte 360.000.

La Belgique accroît son aide

La Turquie se rêve en champion mondial de l’humanitaire. Mais aujourd’hui, avec plus de deux millions de réfugiés fuyant les atrocités de Bachar al-Assad et de l’État islamique, elle sature. Et appelle à l’aide. "Au début, les Turcs ne voulaient pas du soutien de l’Europe. Ils sont efficaces, c’est vrai. Et hospitaliers. Mais là, ils sont débordés", soupire mon interlocuteur, un Européen en poste à Gaziantep depuis quatre ans.

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Cette année, la Belgique a consacré 44,1 millions d’euros pour aider les réfugiés syriens en Turquie. Un effort humanitaire accru, en comparaison aux 8 à 10 millions versés par an ces trois dernières années. La délégation belge, conduite par le ministre belge de la Coopération au développement Alexander De Croo, est reçue à Nizip par le Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (UNHCR) et l’Adap, l’agence gouvernementale gérant les camps, dirigée par un proche du président turc Tayyip Erdogan.

"Je serais mieux en Allemagne"

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Dès son arrivée à Nizip, chaque réfugié est soumis à un enregistrement biométrique. Il reçoit une carte d’identité qui lui permet d’accéder aux services sociaux, à l’enseignement et aux soins médicaux.

Il reçoit 85 livres turques (25 euros) par mois. Cet argent, versé sur une carte électronique, sert à se procurer des vivres et des produits d’hygiène dans l’un des deux marchés du camp. Une manne tombée du ciel? Pas sûr.

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Abou Alraham a douze ans. Il vit au camp depuis 2012. Ses parents ont fui Alep. Je lui demande s’il est bien ici. "Un peu, pas trop. Ils ne sont pas toujours gentils…", dit-il dans un anglais approximatif. Les gosses s’attroupent. Vifs et curieux.

Un adulte prend la relève. "Le management commet des erreurs. Les cartes de crédit qu’ils nous donnent ne permettent pas d’acheter grand-chose. Le supermarché du camp pratique des prix deux fois plus élevés que dans les villes. Vous comprenez ça, vous?" Il devient intarissable. "Je serais mieux en Allemagne, comme mon frère. Il vient d’arriver, il est bien reçu. Il a traversé l’Europe à pied."

"Nous travaillons, même si c’est illégal. Et nous ne sommes pas toujours payés."

Les réfugiés n’ont pas l’autorisation de travailler en Turquie. Mais ils n’ont pas le choix. Beaucoup font du noir. Au risque d’être exploités par les locaux. "Nous travaillons, même si c’est illégal. Et nous ne sommes pas toujours payés." Une loi autorisant le travail devrait être votée après les élections législatives de novembre.

Une obsession sécuritaire permanente

Un "Rambo", lunettes noires sur le nez et foulard bandana sur la tête, suit du regard la délégation belge. La mitrailleuse au poing. Face à des gosses hébétés. Il fait partie des forces spéciales.

"Des cellules dormantes de l’État islamique sont signalées dans les camps de Gaziantep, et donc, on ne sait jamais" dit un expert européen en mission.

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Une obsession sécuritaire permanente pèse sur le camp. Un réseau de vidéo surveillance contrôle les allées et venues.

Les réfugiés ne peuvent sortir sans autorisation expresse, limitée à dix jours et décidée au cas par cas. Les empreintes digitales sont vérifiées. Les moins de 18 ans ne peuvent aller au dehors sans être accompagnés par un adulte. Les étrangers, quant à eux, ne peuvent entrer. "Nous ne pouvons pas recevoir de visite", confie une mère de famille.

1,6 million
Plus de 1,6 million de réfugiés syriens sont venus grossir la population turque.

Dans ces conditions, les Syriens ne se pressent pas au portillon. Huit sur dix tentent leur chance en ville ou dans la campagne. Plus de 1,6 million sont venus grossir la population turque, dont un million d’enfants. Dans certains villages, les Syriens sont devenus majoritaires. Les tensions se multiplient.

La Turquie tient le coup. Mais le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan s’est impliqué dans le conflit en lançant des frappes contre le PKK et l’État islamique. L’attentat d’Ankara, qui a causé la mort de 95 personnes dimanche dernier, l’a déstabilisée encore un peu plus. L’afflux de nouveaux réfugiés risque de faire basculer le pays. Lors du sommet européen de jeudi, il a d'ailleurs signé un accord avec la Commission pour alléger le poids porté par son pays.

Témoignages sélectionnés

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Une vieille dame, le visage tanné par le soleil et la peau marquée de tatouages bleus, nous fait signe de venir. Elle nous dit être heureuse ici. Elle nous ouvre sa tente. Un lit double. Quelques matelas à même le sol en guise de salon. Un filet d’air conditionné. Sa fille, enceinte, se met à préparer du thé. Elle nous offre de nous asseoir. Une policière turque nous rappelle à l’ordre. Les consignes sont claires. Ne pas approcher les réfugiés qui n’ont pas été choisis pour nous répondre. La vieille dame lève les mains au ciel.

Plus de 300 personnes – assistant sociaux, médecins, enseignants – sont chargées de faire fonctionner la ruche. Les réfugiés ont accès à des services psychosociaux, tenus par l’Unicef et le Croissant-Rouge. Un hôpital, équipé d’un service d’urgence, est accessible 24h sur 24.

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Les gens sont à l’abri, dans un cadre exemplaire en comparaison des autres camps de réfugiés dans le monde. Mais les relations ne sont pas toujours simples. Pour trancher les conflits, organiser les mariages ou les relations avec l’UNHCR et l’Adap, les réfugiés s’organisent en comités, les "mukhtars", presque toujours composés d’hommes. Les femmes ont leur lieu de rencontre. Les jeunes aussi.

Nizip compte près de 4.000 enfants. Ils sont pratiquement tous scolarisés. Les cours sont dispensés par des enseignants syriens et turcs, en suivant les standards d’éducation des deux pays.

Nés dans les camps

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Depuis le début du conflit, 66.000 enfants sont nés dans les camps de réfugiés. Ils ne connaissent de la vie que ces villes de conteneurs et de tentes sorties de nulle part dans un coin de désert. Il ne reste de leur pays que les récits des aînés. Des histoires balayées par les bombes. Des rêves égarés par la folie meurtrière.

"Si par miracle, la guerre s’arrêtait demain, il faudrait cinq ans pour rendre à nouveau le pays habitable et envisager un retour des réfugiés."
Alexander de Croo
Ministre de la Coopération au Développement

À quelques kilomètres, la guerre et les bombardements achèvent de ravager la Syrie. Ces enfants verront-ils un jour leur terre? "Si par miracle, la guerre s’arrêtait demain, il faudrait cinq ans pour rendre à nouveau le pays habitable et envisager un retour des réfugiés, constate Alexander de Croo. Et il faudra au moins vingt ans pour le reconstruire."

Ré­fu­gié re­connu, et après? Le parcours d'Aws, 29 ans

"Que devient un demandeur d'asile en Belgique?", article disponible ici

"Explosion des demandes d'asile: d'où viennent les migrants?", carte interactive disponible ici


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