Dans les coulisses de la négociation du Ceta

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Après de (très) longues négociations, la Wallonie et Paul Magnette sont parvenus à un accord sur le Ceta. Découvrez les coulisses d'une semaine charnière pour la Belgique et pour l'Europe.

Chapitre 1: La semaine où est né "Monsieur Non" 

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Vendredi 21 octobre

La pression "démentielle" exercée sur Paul Magnette pendant des jours n’a pas permis de faire céder le socialiste en faveur du Ceta. Dès la nuit de jeudi à vendredi, le Premier ministre canadien Justin Trudeau avait fait savoir à son homologue belge Charles Michel que la coupe était pleine et qu’il n’y aurait plus de concession canadienne. Dans la pièce Ceta, en utilisant le Parlement wallon, le président André Antoine s’est offert un come-back spectaculaire.

Il est 3h30 du matin ce vendredi et la ligne entre Ottawa et Bruxelles est brûlante. Certes, Justin Trudeau, le Premier ministre canadien, et Charles Michel se connaissent, s’apprécient – deux libéraux – et se respectent. Ils ont un ami commun, le Premier ministre luxembourgeois Xavier Bettel: Trudeau et Bettel se sont côtoyés au sein des jeunesses libérales, ça forge une amitié, dit-on. Mais on a beau être entre libéraux de bonne compagnie, ce vendredi, la coupe canadienne est pleine.Justin Trudeau l’avait déjà signalé à Charles Michel, croisé en Israël il y a trois semaines à l’occasion des funérailles de Shimon Peres: les réticences belges et singulièrement wallonnes à l’endroit du traité commercial lui restent en travers de la gorge.

"Cette province wallonne est en train de nous humilier. C’est humiliant, ce qu’ils font au Canada."
justin trudeau
premier ministre canadien

Aussi, quand Michel est mis en communication, à sa demande, avec Trudeau, il ne s’attend pas à être complimenté pour la tournure que prennent les événements. Sur la forme, l’entretien est cordial, sur le fond, le d’habitude très sympathique Trudeau donne un solide tour de vis.

"En considérant que nous sommes le cheval de Troie des Etats-Unis, vous nous humiliez", dit-il en substance à son homologue belge. "C’est humiliant, ce que fait pour le moment la province wallonne, ce n’est pas quelque chose que nous pouvons comprendre et auquel nous pouvons adhérer." À plusieurs reprises lors de l’entretien téléphonique, Trudeau parle de "province" pour qualifier la Région – sans doute par analogie avec la province du Québec. "J’en ai parlé au Premier ministre du Québec; nous pensions avoir de bonnes relations avec vous." Charles Michel écoute et tente d’expliquer la délicate situation belgo-belge à laquelle il est confronté; il sait, aussi que le non wallon le plombe par rapport à ses collègues européens. Etle Premier ministre canadien est clair: les marges de renégociation sont étroites, voire inexistantes. "Nous n’irons pas plus loin. De toute manière, j’ai un peu l’impression que quoi que nous fassions, chez vous, le blocage est idéologique. Je suis suspendu à un visa des Wallons. Mais nous, nous avons d’autres options commerciales, comme le Pacifique", se plaint-il encore.

Et le soleil se lève sur Bruxelles.

Et sur Namur.

Charles Michel appelle Paul Magnette pour lui rendre compte de la conversation qu’il a eue avec Trudeau. On ne va pas revenir sur le passif Magnette/Michel, mais force est de constater que le libéral et le socialiste ne se critiquent plus. D’ailleurs, le jeudi, ils se sont parlés à trois reprises, au moins, débriefant chaque stade de la négociation.

Le ministre-président wallon, depuis une semaine, vit sa coupe du monde. Lui qui est féru de politique européenne, lui qui fredonne le refrain d’une autre Europe depuis des années déjà, voit, là, l’occasion de passer de la théorie à la pratique. Mais il va falloir tenir bon contre le Goliath européen. Ne joue pas les David qui veut.

"Camarades"

Déjà, quand il débarque vendredi dernier à Paris pour un entretien à l’Elysée avec François Hollande, Magnette sait que la partie sera rude. Il veut discuter de Caterpillar, du fait que France et Belgique ne doivent pas jouer l’un contre l’autre dans les grands dossiers industriels, mais le président français met rapidement la question du Ceta sur la tableCe traité, il a été voulu par la France, alors il va falloir le signer, dit-il en substance. Magnette, sous les ors de l’Elysée, ne s’en laisse pas compter, assure une source wallonne. Il expose le point de vue de son gouvernement et, même si le président et le ministre-président ont des opinions diamétralement opposées, un social-démocrate d’un côté, un socialiste ancré très à gauche de l’autre, la discussion reste "courtoise". "On est entre camarades, ça reste amical, même quand on n’est pas d’accord entre nous", glisse un socialiste. On se tape donc dessus mais avec un marteau feutré. "C’est quand même très ennuyeux, nous sommes très attachés à ce traité", ne cesse de répéter Hollande.

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Et Magnette quitte l’Elysée. Sur Paris, la nuit commence à tomber. Il se rend à l’ambassade du Canada. Là, l’attend l’envoyé spécial du Premier ministre Justin Trudeau. Pierre Pettigrew ne connaît pas la Wallonie et n’a pas l’intention de lui faire de cadeaux. La discussion est nettement moins amicale qu’avec François Hollande, notent des observateurs. "Le ton est glacial". Pettigrew signifie à Magnette que de concessions canadiennes il ne sera pas question, Magnette apprécie très moyennement. Blocage.

Retour à Bruxelles, enfin à Namur. Ça turbine et ça planche tout le week-end sur les dernières propositions formulées par la Commission européenne.

Le PS est assez uni sur la question – à l’exception de Jean-Claude Marcourt, inquiet de rétorsions économiques canadiennes vis-à-vis de la Wallonie.

"Le héros Antoine"

Et puis, il y a le cdH.

On aurait tort de sous-estimer le rôle du petit poucet de la coalition wallonne dans l’affaire qui nous occupe. Benoît Lutgen ne veut pas entendre parler du Ceta pour toute une série de raisons – au premier rang desquelles figure la défense des agriculteurs wallons, enfin, surtout luxembourgeois. Et si Lutgen est remonté comme une pendule (bastognarde) contre le traité, il le doit, surtout, à un de ses collègues, le président du Parlement wallon, André Antoine. "C’est lui le héros de cette histoire", dit-on d’ailleurs en haut lieu dans la sphère orange.

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Très tôt, en effet, Antoine s’est saisi du dossier Ceta et l’a transformé en objet politique via les débats parlementaires. À tel point qu’aujourd’hui, il forme un tandem (assez iconoclaste) avec le MP Magnette. "Magnette se retranche derrière le Parlement et le poids de la démocratie parlementaire quand il veut relâcher la pression qui pèse sur ses épaules, en échange il associe Antoine à toutes les négociations et lui envoie tous les documents", dit l’un des membres de ce tandem. Côté humaniste, en fait, seul Maxime Prévot manque à l’appel dans ce combat. "Il n’a pas vu le coche arriver et a manqué d’expérience politique sur le dossier", dit un centriste.

Lundi soir, Antoine appelle Magnette: "le texte commence à fuiter, tu ferais mieux de venir expliquer ce que la Commission propose devant le Parlement", lui dit-il. Concessions insuffisantes, pour le PS et cdH, il faudra repasser…

Les malvoyants

Là, les oreilles canadiennes commencent à bourdonner. Dare-dare, la ministre du Commerce international Chrystia Freeland saute dans un avion. Direction la Belgique. Elle fonce à Namur et y débarque le mardi matin. Dans sa précipitation, alors qu’elle est censée avoir un contact avec le gouvernement wallon, elle se trompe et se rend au Parlement wallon. On la retrouve, l’air un peu hagard – est-ce le jet-lag? – perdue au milieu d’un groupe de malvoyants qui venait visiter le Parlement wallon…

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Et les téléphones chauffent. Lutgen se fait appeler par Jean-Claude Juncker, mais aussi par des lobbyistes, qui se sont procuré son numéro de portable. Didier Reynders, le ministre des Affaires étrangères, fait le siège du GSM de Magnette entre coups de fil et SMS. Six commissaires européens différents appellent le ministre-président wallon les mercredi et jeudi. Avec chaque fois le même message: "comment pouvons-nous aider à lever vos objections?" Si Magnette travaille relativement bien avec le président de la Commission Juncker, en revanche, il a pris en grippe la commissaire au Commerce, la Suédoise Cecilia Malmström – responsable du dossier côté européen. "Elle est ultralibérale et elle ne cherche même pas à comprendre nos blocages", souffle-t-on côté wallon.

Sur France Inter

Nous sommes jeudi, c’est jour de Conseil européen, et la pression est à son comble.

Mais le bourgmestre de Charleroi sait (encore) se détendre. Ainsi apprécie-t-il, ce matin-là, la chronique de la Belge Charline Vanhoenacker sur France Inter. Elle égratigne le Français Macron et explique qui est Magnette à la France ainsi que le combat wallon contre le Ceta. On peut rire de tout même des accords de libre-échange (qui capotent).

À Bruxelles, quand il quitte l’hôtel de l’Amigo, là où il loge lors des sommets européens, Xavier Bettel, le Premier ministre luxembourgeois, s’est déjà entretenu avec son homologue belge Charles Michel. L’idée, la stratégie, pour ramener les Wallons dans le giron du "oui" est de pratiquer le billard multi-bandes. Entre autres avec François Hollande. Le président français appelle une nouvelle fois Magnette et lui expose une proposition concoctée avec les Belges. L’idée est de geler l’entrée en vigueur des fameux tribunaux d’arbitrage, l’un des points d’accroche entre les Wallons et l’Europe/Canada, pour ne les faire démarrer que plus tard – une fois que toutes les hypothèques sont levées.

"Magnette a été plusieurs fois à deux doigts de craquer. Il a fallu le regonfler".
un centriste

Il a failli craquer

Magnette hésite, confirment deux sources différentes. "Honnêtement, glisse un centriste, Magnette a été plusieurs fois à deux doigts de craquer et c’est bien normal vu la pression démentielle. Mais tant Di Rupo que Lutgen l’ont maintenu sur les rails du non".

Autour de la table du Conseil européen, c’est la consternation. "La seule qui trouve le blocage wallon sympathique, c’est la nouvelle venue, le Premier ministre britannique Theresa May", raconte-t-on. "Elle voit le bordel au sein du club qu’elle s’apprête à quitter." Consternation générale, donc. "Même Tsipras a signé ce traité", note un diplomate, "même la Grèce, qui est à la gauche de la gauche, ne voit pas d’objection à avancer avec le Canada. Comment voulez-vous qu’on puisse encore être crédible au niveau belge?". Un autre: "On a entendu Donald Tusk demander si les Wallons étaient cinglés de refuser cet accord. Personne ne comprend".

La messe est dite. Sur le coup des 16h30, la ministre canadienne du Commerce quitte Namur et claque la porte des négociations. "Je suis triste de cet échec", lâche-t-elle aux bords des sanglots.

Et la Wallonie a son monsieur Non.

 

Chapitre 2: "Wallonix" Magnette et les Canadiens

©Nicolas Vadot

Mardi 25 octobre

Quand le ministre-président wallon ne veut pas s’enfermer dans le personnage du "Monsieur Non" européen.

Ce lundi soir, c’est Trudeau qui appelle. Justin Trudeau appelle Charles Michel. La ligne Ottawa-Bruxelles chauffe, on le sait, comme une bonne friture sauce poutine. Le Premier ministre canadien, d’un naturel affable et jovial, croit encore dur comme fer que la Wallonie, cette "province wallonne", va rentrer dans rang. "On connaît ça, nous, au Canada, les provinces. On connaît", ne cesse-t-il de répéter à son homologue.

L’homologue en question, le Belge, est, à ce stade de la conversation, nettement plus pensif et réservé que le Canadien. Il sait, pour en avoir discuté "trois à cinq fois par jour" avec Paul Magnette ces derniers temps, que d’atterrissage wallon sur ce dossier, il ne sera que difficilement question cette semaine.

Trudeau tombe de haut

"Je pense que nous devons être lucides, ce sera très difficile de faire en sorte que la Wallonie change de position à court terme, du moins avant le sommet de la fin de cette semaine", explique Michel, oscillant entre réalisme et désillusion. Et Trudeau tombe de haut. C’est que ni le président du Conseil européen Donald Tusk, ni le patron de la Commission Jean-Claude Juncker ne l’ont véritablement préparé à cette éventualité. Ces deux-là sont partis du postulat que les Wallons changeraient leur fusil d’épaule avant le sommet européen de cette semaine et que tout rentrerait dans l’ordre. Une mauvaise blague belge, en quelque sorte.

"C’est quand même triste ce qui se passe pour l’Europe."
Justin Trudeau

La conversation entre les deux libéraux est longue, largement plus d’une demi-heure. Trudeau est "sidéré", voire "halluciné" de la tournure qu’ont prise les événements. "C’est quand même triste pour l’Europe", finit-il par lâcher. "Comment allez-vous faire avec la Grande-Bretagne?", souffle alors le Premier ministre canadien.

©doc

Chaque chose en son temps. Dimanche matin, il fait brouillard et, à Bruxelles, l’air est humide. Le ministre des Affaires étrangères Didier Reynders et la commissaire en charge du dossier Cecilia Malmström sont dans les starting-blocks. Une réunion doit avoir lieu avec Paul Magnette sur le coup des 9h30. Mais Magnette se décommande – il ne viendra pas. Les textes de compromis de la Commission européenne lui sont parvenus une demi-heure plus tôt et, passez-lui l’expression, "c’est du vrai foutage de gueule". "On ne transmet pas des textes aussi techniques trente minutes avant le début d’une réunion", peste-t-il devant ses collaborateurs. La réunion est postposée à 14 h mais, encore une fois, le délai est jugé trop court par les Wallons. Malgré les tentatives de Reynders qui joue du sms pour forcer la tenue d’une réunion.

Résistance 3.0

C’est en forgeant qu’on devient forgeron et Magnette a pris de l’assurance ces derniers jours. "Bientôt, il parlera d’égal à égal avec Dieu", s’amuse un ministre. Magnette ou plutôt "Wallonix": le ministre-président wallon, galvanisé par le peuple de gauche, dont le soutien afflue de toutes parts depuis une semaine, joue une partie serrée. Son cabinet a reçu 5.000 mails de soutien et 2.700 messages privés sur Facebook. Ses tweets sont retweetés des milliers de fois, c’est la résistance 3.0, "Wallonix" en est persuadé.

D’autant qu’à ses côtés, le petit guerrier wallon peut compter sur le soutien d’un acolyte rondouillard, roublard et rusé comme pas deux, tombé dans la potion magique des bons mots et des phrases assassines quand il était petit, le centriste André Antoine.

 

En attendant, le président du Parlement européen, le socialiste Martin Schulz, entre également dans la danse, ce dimanche, il peste, il veut joindre Charles Michel mais n’y parvient pas. C’est Guy Verhofstadt qui lui transmet le numéro de portable du Premier ministre – "la seule chose que Verhofstadt ait fait dans ces négociations", commente un observateur de premier plan.

Notez aussi, et c’est souligné par plusieurs Belges, "les tirages de maillot incessants entre Tusk, Juncker et Schulz", compliquent l’affaire.

Passe le dimanche et arrive l’aube du lundi. Au jeu de qui dégainera le premier, André Antoine dit tout le mal qu’il pense des ultimatums européens dès le lever du soleil, à la radio. "Il ne sera pas possible de tenir les délais imposés", s’emporte-t-il. Et il tire tous azimuts. Contre l’Europe et contre les libéraux, sa cible favorite. "Quand dédé fâché, lui toujours faire comme ça", rigole un ministre wallon.

Puis "Dédé" s’en va retrouver Paul Magnette, comme remplaçant de luxe du ministre Maxime Prévot, coincé sur un aéroport au retour d’un voyage en Tunisie. Les deux Wallons Magnette et Antoine lissent la tactique avant une session du comité de concertation (dites: codeco) qui s’annonce houleuse.

Magnette est littéralement pendu à son téléphone. Di Rupo appelle Magnette, Lutgen appelle Antoine, Magnette appelle Lutgen et vice-versa. "ça crie et ça s’engueule", dépeint un président de parti. Au vu de la pression, ça n’est guère étonnant." "On a dû rattraper Paul une ou deux fois et lui dire qu’on le trouvait trop souple", certifie un centriste.

Depuis l’arrière-salle, les présidents de parti s’assurent que leurs chevaux ne faibliront pas.

Comité de concertation

Au Lambermont, le Premier ministre donne le coup d’envoi d’un comité de concertation qui sera plié en une trentaine de minutes.

- "Je suis obligé d’avoir une réponse formelle, oui ou non, pour Donald Tusk", explique Charles Michel à la kyrielle de socialistes présents (et à Prévot, enfin revenu de Tunisie).

Paul Magnette proteste, il voudrait sortir de cette case binaire, ce oui ou non.

- "On peut discuter", dit-il. Le ton professoral du Premier ministre l’agace. "Michel a ce côté instituteur qui parle à ses élèves", râle d’ailleurs un Wallon. "Faux, il est resté tout à fait neutre", s’oppose un autre.

Michel, néanmoins, monte dans les tours.

"Paul, ce que tu fais est anticonstitu-tionnel!"
Charles Michel

- "Ce que tu fais est anticonstitutionnel, Paul!" lance-t-il à Magnette. "Tu n’as pas à recevoir des représentants du gouvernement fédéral canadien sans présence du Fédéral!" claque Michel, allusion à la désormais célèbre visite de la ministre Chrystia Freeland en bord de Meuse le vendredi précédent. "On bafoue allègrement la Constitution."

- Magnette admet qu’il flirte avec la ligne. "Mais c’était à la demande des Canadiens, ce sont eux qui ont demandé à nous voir!" réplique-t-il.

Bref, l’affaire est pliée, c’est toujours un non en lettres capitales de la part des Wallons.

Mais l’après-midi porte conseil et les techniciens wallons s’affairent autour d’un texte de compromis qu’ils soumettront mardi. Paul Magnette, certes, ne parle pas à Justin Trudeau, c’est la chasse gardée de Charles Michel. En revanche, quatre à cinq fois par jour, il a sa ministre Chrystia Freeland au téléphone. Calibrer, recalibrer et travailler une proposition qui soit acceptable d’un côté comme de l’autre de l’Atlantique.

Et ce lundi soir, "Wallonix" Magnette est fatigué. "J’aspire à faire baisser la pression", souffle-t-il en petit comité. Tout juste le ministre-président wallon a-t-il l’occasion de s’amuser de la Une de Libé qui l’encense que le jour du mardi est déjà arrivé.

 

Dans le Soir, le président du cdH sonne la charge contre les délinquants politiques de la Commission européenne, taclant Charles Michel au passage. L’entourage du Premier ministre balaye "des propos de café du commerce à la limite de la diffamation". Si Magnette et Michel se parlent, il n’en va pas de même de la paire Lutgen-Michel, bien au contraire. La sacro-sainte proposition wallonne arrive enfin dans les tuyaux du Fédéral, les techniciens de tout bord planchent, les diplomates itou.

Une assez bonne surprise

Surprise: le Fédéral juge la demande wallonne, texte à l’appui, "assez raisonnable". Logique, elle reprend, à peu de choses près l’idée formulée par François Hollande, Michel et Bettel quelques jours auparavant, de gel temporaire des tribunaux d’arbitrage. Les modalités sont à lisser. "Ce texte wallon est une assez bonne surprise", s’étonne d’ailleurs Charles Michel devant ses collaborateurs, avant de partir visiter la sucrerie de Tirlemont.

Au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, où là aussi, rappelons-le, on s’oppose au Ceta, le roi Philippe est en visite. Il déboule dans le jeu de quilles flanqué de son directeur de cabinet, le rusé baron Frans Van Daele. à renard, renard et demi, Van Daele tombe sur… André Antoine toujours là où il faut, semble-t-il. Le président du Parlement wallon tente de rallier le vieux diplomate à la cause des combattants anti-Ceta. "Vous savez, lui dit-il devant plusieurs témoins, on ne fait pas ça pour nuire à l’image de la Belgique ou au commerce extérieur." Hochement de tête du dircab royal à qui on ne la fait plus. Mais le roi Philippe, assure-t-il, est très intéressé par le sujet. "Tous les jours, nous en discutons lors de son briefing matinal", ajoute Van Daele. On est sauvé.

Et voilà une journée du mardi qui, déjà, s’achève. Sous les ors du Palais d’Egmont – là où règne Didier Reynders – Wallons, Fédéral et Commission sont réunis. Passera, passera pas? A l’heure de boucler cette édition, on en était à savoir si oui ou non les textes de compromis wallons, validés par le Fédéral, pouvaient être envoyés vers l’Europe. On en est (était) là.

À n’en point douter de la matière pour un prochain chapitre de "Wallonix" et les Canadiens.

 

 

Chapitre 3: Epilogue d'une saga belgo-canadienne

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Jeudi 27 octobre

Dans les coulisses des négociations du Ceta où un Italien des Pouilles écarquille les yeux comme des soucoupes devant le spectacle politique qui se joue devant lui.

Ils sont venus, ils sont tous là. Ce mercredi matin, sur le coup des 10h30, c’est à l’Université libre de Bruxelles que cela se passe. Le grand auditoire de l’Alma Mater est d’ailleurs trop exigu pour contenir tout ce beau monde. Ils sont venus assister au départ du ministre d’État Roger Lallemand. Il y a là, entre autres, le Premier ministre Charles Michel, assis aux côtés du président de la Chambre Siegfried Bracke. Didier Reynders et Paul Magnette sont là, également. Un rang plus loin encore, assis côte à côte, les deux ex-Premiers ministres Elio Di Rupo et Guy Verhofstadt. Ce dernier se fend d’ailleurs d’un fort joli discours où il fait notamment l’éloge du vin italien. "Une parenthèse dans ces négociations de brutes", décrit un participant, la larme à l’œil.

Ah, vous avez dit "négociations"? Reprenons avec ordre et méthode – là où nous avions laissé Paul "Wallonix" Magnette et son "non" au traité entre le Canada et l’Europe.

Mauro Petriccione dans le chaudron belge

Dans la salle du Palais d’Egmont, le mardi soir, une flopée d’éminences ont été réunies autour du ministre des Affaires étrangères Didier Reynders. Magnette, Demotte, Vervoort, côté socialiste. Prévot, Greoli, Fremault, coté centriste. Ajoutez, pour la forme, le ministre-président flamand Geert Bourgeois. "Ça nous a quand même fait doucement rire, dit un ministre. Bourgeois n’arrêtait pas de s’inquiéter pour les dommages causés à l’image de la Belgique." De la part d’un nationaliste flamand, en effet, c’est cadeau. Bref, parmi cet aréopage de belgo-belges, il y en a un qui écarquille les yeux. Comme des soucoupes. Il s’appelle Mauro Petriccione. Cet Italien, originaire des Pouilles, est le négociateur en chef de la Commission européenne sur le Ceta. Il a déjà à son actif d’avoir bouclé un traité similaire avec le Vietnam, bref, il n’en est pas à son coup d’essai. "C’est un as", résume un diplomate. Voilà pourtant Mauro Petriccione dans le chaudron belge et même pour le plus aguerri des négociateurs, lui qu’on décrit comme habituellement "d’un calme olympien", cela peut avoir des effets secondaires. Ainsi l’entend-on glisser à Didier Reynders: "Mais, en fait, vous discutez avec votre opposition, là? On retrouve toujours les mêmes personnes et interlocuteurs partout dans votre pays?" Bienvenue en Belgique.

Didier Reynders, donc. Lui aussi commence à sentir le vent du boulet: un "non" définitif des Wallons, ce serait un trou dans sa cape de ministre des Affaires étrangères – incapable de forger le compromis. Du coup, il veut des textes. Sur tous les tons, il demande et redemande des textes avec les positions des entités fédérées, entre autres sur l’agriculture. Et il veut les envoyer à l’Europe, histoire de montrer que l’affaire progresse.

"À un moment, on va arrêter avec les multinationales qui mangent les enfants et les agriculteurs qui vont mourir dans les champs: il faut avancer."
Didier Reynders

 

"Bon, je vous préviens, moi, si je n’ai pas de périmètre de négociation défini ni de textes, ça ne va pas aller, je ne vais pas me lancer dans un truc de kamikaze", siffle Reynders tandis qu’à ses côtés son ambassadeur hoche la tête. Et, par sms, il débriefe le Premier ministre. Et certains participants assurent l’avoir entendu dire: "à un moment, on va arrêter avec les multinationales qui mangent les enfants et les agriculteurs qui vont mourir dans les champs: il faut avancer."

Paul Magnette, lui, ne dit pas grand-chose. Sans doute est-ce l’air d’Egmont. "C’est comme s’il avait buggé lors de cette réunion", décrit un de ses collègues. Alors Demotte, mais surtout Maxime Prévot prennent le relais du ministre-président. Le Namurois met six points à trancher sur la table. Dont l’agriculture. "Sur l’agriculture, j’ai attrapé leur mollet, j’ai été hargneux et je n’ai rien lâché", se félicitera d’ailleurs Prévot, plus tard, devant quelques collaborateurs.

©REUTERS

Mauro Petriccionne décode, analyse et explique, pour la énième fois, les tenants et aboutissants du Ceta. Reynders: "Moi, je peux attendre toute la nuit", insiste-t-il. Puis, il suggère une réunion le lendemain matin. Ce qui a lieu après, on l’a vu, l’interlude des obsèques de Roger Lallemand à l’ULB.

Les fameux textes wallons manquants sont maintenant arrivés. "Reynders a fatigué le poisson, il n’y avait plus qu’à le ferrer", rapporte un de ses collègues.

Le chien de garde cdH

À la résidence du Premier ministre, les réunions du comité de concertation s’enchaînent. Magnette sait qu’il flirte avec les lignes constitutionnelles. Les Wallons ont mis des textes sur la table, le Fédéral et la Commission qui veulent accélérer les choses ne bronchent pas. Et le tout doit être expédié au Conseil européen. "C’est quand même limite", admet-il devant Charles Michel. "On va se parler franchement, reprend alors le socialiste devant plusieurs participants. On veut un accord, nous, ici, nous ne sommes pas pour le ‘non’ et notre but n’est pas d’exploser le Ceta." À partir de là, les socialistes, en séance, n’émettront plus que des remarques mineures sur l’objet négocié.

Mais il y a le cdH. Prévot, on l’a dit, joue les chiens de garde (agricole). Et il veut des "garanties juridiques". Il le répète une fois, deux fois. Il veut pouvoir consulter la firme d’avocats engagée par le cdH pour l’épauler dans le dossier. La séance du comité de concertation est suspendue.

"Bon, maintenant, je vais aller expliquer à mon parti que ce mauvais Ceta est devenu un bon Ceta."
Paul Magnette

 

"On a vite compris que le cabinet qu’il voulait consulter c’était la firme Lutgen, Lutgen et Lutgen, célèbre cabinet ayant son siège à Bastogne", ricane une source fédérale. Effectivement, direction les bureaux de partis pour le cdH et le PS. Il s’agit de faire avaliser l’atterrissage définitif. Avant de quitter le Lambermont, Paul Magnette lâche: "Bon, maintenant, je vais aller expliquer à mon parti pourquoi ce mauvais Ceta est devenu un bon Ceta." Amen: le Ceta est sauvé, le PS de Magnette va s’engager pour le "oui".

Mais il y a le cdH. "Cela fait dix jours que Paul veut atterrir envers et contre tout", grince un centriste wallon de (tout) premier plan mais n’occupant pas un poste ministériel pour autant. Suivez mon regard.

Benoît Lutgen, lui, c’est son combat, le Ceta. Plusieurs semaines qu’il a pris le dossier à bras-le-corps, alors il ne va pas lâcher la poule aux œufs d’or, celle qui redore le blason centriste de la résistance, en si bon chemin. Le voilà donc, ce mercredi soir, rue des Deux Églises au siège de son parti, assis et faisant face à ses mandataires. À ses côtés, le ministre Maxime Prévot. Lutgen n’est pas spécialement pour l’accord, il brosse un contexte général assez noir, et laisse la parole à son ministre. Prévot – "héroïquement", note un participant – décrit les avancées obtenues et le gibier que les centristes ramènent de la négociation dans leur besace. Et c’est la curée.

Plusieurs parlementaires soupirent – au premier rang desquels des "Lutgen boys". Il y a là entre autres Dimitri Fourny. "Qu’on débranche la prise de ce truc!" siffle-t-il. François Desquesne, un autre député wallon, embraye: "Pour l’agriculture, c’est quand même pas terrible ce qu’on a obtenu." Jusqu’à André Antoine. "Bof", soupire le président du Parlement wallon. Même René Collin y va de son refrain: "Ce qui ne va pas, c’est qu’on ne touche pas au Traité." Notez encore: l’absence de l’ex-présidente Joëlle Milquet. Bref, l’affaire, à la rue des Deux Églises, est mal emmanchée. Ou plutôt: emmanchée vers le "non".

À quelques quartiers de là, au boulevard de l’Empereur, le siège du Parti socialiste, la trame de la pièce est la même. Le président Di Rupo trouve qu’il est trop tôt pour atterrir. Mais Magnette prône le oui. Il est important que les deux partis s’alignent – imaginez le PS à la remorque du cdH sur ce dossier sensible à gauche, ça ferait tache. "On allait quand même pas se fâcher pour le Canada", ricane un député socialiste. Benoît Lutgen et Elio Di Rupo décrochent leur téléphone et la ligne chauffe entre les deux partis. Et on accorde les violons.

Eurêka! On va temporiser et gagner encore un peu de temps. Alors, on demande "des garanties juridiques". C’est pratique, ça permet de se libérer de la pression durant quelques heures. "On doit être certain que tout ce qu’on a obtenu tienne bien la route juridiquement", expose Benoît Lutgen en guise de conclusion devant son bureau politique.

Retour au Lambermont pour un comité de concertation. L’ambiance est lourde. Surtout quand les libéraux Michel et Reynders apprennent que Benoît Lutgen doit s’exprimer dès le lendemain matin à la radio.

"On va quand même éviter de jouer avec les pieds de tout le monde", se fâche Charles Michel, après avoir fait sortir tous les collaborateurs de la salle de réunion. Didier Reynders embraye: "Un peu de correction n’a jamais tué personne." À l’arrachée, le cdH Maxime Prévot consent à une réunion le jeudi matin. Rideau sur une longue journée. Et les avocats du cdH planchent, et Maxime Prévot revient avec quelques amendements, pour la forme, le jeudi en séance. Et c’est le feu vert définitif. Chacun doit vendre sa version. Et commence la bataille de "celui qui fera pipi le plus loin", selon les mots, lucides, d’une excellence ministérielle.

The End

Tiens, il est dans les 16h30, ce jeudi après-midi, un téléphone sonne. C’est Justin Trudeau à l’appareil. Le Premier ministre canadien appelle son désormais "grand ami" Charles Michel. À Ottawa, on exulte, on veut chanter les louanges du libre-échange sur tous les toits et sur tous les tons. "C’est extraordinaire, s’emballe le Premier ministre canadien. Vous y êtes arrivés." "On va essayer de ne pas le crier trop fort avant que les Parlements régionaux se soient prononcés", place quand même Charles Michel.

André Antoine pourrait vouloir ajouter un épilogue à l’épilogue.

 


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