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L'invisible homme fort d'AB InBev

Le Belge le plus influent d’AB InBev - et probablement du monde des affaires de notre pays - est aussi le plus insaisissable. Faux! rétorquent certains. "Alexandre Van Damme est très accessible. Mais pas pour tout le monde." Portrait d’un des architectes du géant brassicole belge, qui a absorbé cette semaine le n°2 mondial de la bière.

"Vous voulez savoir à quoi ressemble Alexandre Van Damme? Venez voir un match d’Anderlecht. Si vous avez de la chance, vous le verrez dans la tribune d’honneur. Attendez que les choses se corsent sur le terrain. Quand tout le monde commence à hurler, une seule personne reste calme. C’est lui."

Alexandre Van Damme est le visage des actionnaires familiaux belges d’AB InBev. Il détiendrait la plus grande participation individuelle dans le groupe brassicole, après le Brésilien Jorge Paulo Lemann.

Le visage? Pourtant, aucune photo de lui ne circule sur internet, même s’il est administrateur du géant brassicole depuis déjà 23 ans. Pas plus que sur le site des anciens de son alma mater, la Solvay Business School, ni dans les rapports annuels d’AB InBev. Nulle part! Après de longues recherches, nous avons réussi à trouver une petite photo d’identité, de très mauvaise qualité.

"Haha!" s’exclame en riant le premier contact que nous appelons. "Votre rédaction vous a demandé de faire le portrait d’Alexandre Van Damme? C’est sans doute pour vous punir." Mais, Il reprend très vite son sérieux. "Monsieur Van Damme tient énormément au respect de sa vie privée. Il nous a demandé explicitement de ne pas collaborer à des articles le concernant", nous répondent les responsables du service de presse d’AB InBev et du club de foot d’Anderlecht.

Globe trotter

Pourquoi tant de mystère? Le Belge le plus riche du pays – "encore plus riche qu’Albert Frère, même si personne ne connaît précisément le montant de sa fortune" – est pourtant tout sauf un ermite. "C’est un homme très ordinaire", nous racontent différentes sources. Au niveau professionnel, ce n’est pas la Belgique, mais le monde entier qui est son terrain de jeu. En plus d’AB InBev, il est administrateur du plus grand torréfacteur de café au monde, Jacobs Douwe Egberts, et du groupe Restaurant Brands International, la maison-mère de Burger King. Ces mandats d’administrateur auprès de trois géants mondiaux représentent plus qu’un job à temps plein. Il voyage d’un endroit à l’autre en jet privé.

"Il garde son calme en toutes circonstances, que ce soit au football ou dans le monde des affaires. Il contrôle magistralement ses émotions."

Van Damme est par ailleurs un administrateur très actif. L’an dernier, chez AB InBev, il n’a manqué aucune réunion du conseil d’administration. Grâce à son "génie financier", reconnu par ses amis comme ses ennemis, il est devenu incontournable dans les réunions du Comité Finance. Il siège également au comité de nomination du groupe, car il aime connaître les personnes clés qui travaillent dans l’entreprise où il investit la majeure partie de son argent.

"Il contrôle le CEO, non seulement parce qu’il connaît parfaitement ses dossiers, mais aussi grâce aux relations de confiance qu’il a établies au sein de l’entreprise", explique une source. "Checks and balances. Il est au courant de tout, sans devoir quitter son fauteuil d’administrateur."

Van Damme n’a occupé des fonctions opérationnelles chez AB InBev que pendant une courte période, au moment où l’entreprise s’appelait encore Interbrew. Il a travaillé au département Planning et Stratégie, responsable de la préparation des fusions et des acquisitions. En 1991, l’ancienne direction a décidé que les actionnaires familiaux ne pouvaient plus exercer de fonctions exécutives. À 29 ans, Van Damme a donc migré vers la salle du conseil. "Ce rôle lui a beaucoup plu, dès le début. C’est un stratège-né. Il n’est pas du genre à s’isoler dans son bureau. Il va à la rencontre des gens, et les managers n’hésitent pas à venir le trouver. À cette époque, si vous vouliez savoir comment une proposition allait être accueillie par le conseil d’administration, vous pouviez d’abord en discuter avec lui", explique un de ses anciens collaborateurs. "C’est exact", confirme une deuxième source.

"Son image publique ne correspond pas à la personne que je connais. Je l’ai toujours trouvé très accessible. Mais pas pour tout le monde. Et certainement pas pour la presse." Ou encore: "C’est un vrai ‘people man’. Alexandre aime bien travailler en équipe. Il parle très ouvertement, il fait confiance aux gens. Il est très naturel, amical même. C’est sympa de bosser avec lui."

"Il n’a pas envie d’être importuné quand il va manger une pizza."

Alexandre Van Damme a fait le choix personnel de vivre dans l’anonymat. "C’est un problème que je vais essayer de résoudre", a déclaré récemment Roger Vanden Stock, pris au dépourvu face à un groupe de journalistes sportifs. Jean Van Damme, le père d’Alexandre, était un très bon ami de Constant Vanden Stock. Leurs fils respectifs, Alexandre et Roger, ont prolongé cette amitié. Alexandre détient 2,5% des actions du club de football d’Anderlecht. Mais son ami ne réussira probablement pas à le faire changer d’avis. Il y a plusieurs raisons à cela. Van Damme avait 21 ans au moment du kidnapping de Freddy Heineken, patron du géant brassicole néerlandais homonyme.

Cet enlèvement a profondément marqué la famille d’Alexandre, et en particulier son grand-père Albert, avec qui il avait des relations privilégiées. Après le kidnapping, Albert a adopté un berger malinois, avec lequel il patrouillait dans la brasserie, au milieu des employés apeurés.

Une autre personne de l’entourage d’Alexandre a été victime d’une tentative d’enlèvement: Jorge Paulo Lemann, un des trois Brésiliens qui, avec Van Damme, siègent au conseil d’AB InBev. En 1999, il a failli perdre trois de ses six enfants. La limousine blindée dans laquelle se trouvait sa famille a été mise en pièces par des tirs d’armes à feu. Blessé, le chauffeur a réussi à mettre les enfants à l’abri. Mais, après cette tentative d’enlèvement, Jorge Paulo Lemann a déménagé en Suisse avec toute sa famille.

"Il est au courant de tout, sans devoir quitter son fauteuil d’administrateur."

On pourrait facilement conclure qu’Alexandre Van Damme reste éloigné des projecteurs pour des raisons de sécurité. Mais des proches nous ont confié que la peur n’était pas la principale raison de cette discrétion légendaire. "C’est un épicurien. Il aime bien aller manger avec des amis et des connaissances." Pas nécessairement dans des endroits chics. Pour ce passionné d’Italie, un bon plat de pâtes convient parfaitement. "Il n’a pas envie d’être importuné quand il va manger une pizza. Ou d’entendre des gens autour de lui murmurer: 'Regardez, c’est lui, le magnat de la bière’"

Une deuxième source confirme: "Il va voir les matches de foot en métro, et après le match, il va souvent manger un hamburger dans une baraque à frites. Il ne veut pas que ça change. Dans sa vie professionnelle, Alexandre Van Damme est un acteur mondial, mais à la maison, il veut vivre une vie aussi normale que possible. Il est très attaché à sa famille, et il adore aller chercher ses enfants à l’école." Chez lui, c’est à Bruxelles, dans une rue anonyme de la commune de Saint-Gilles. En regardant la façade grise de sa maison, un passant ne pourrait jamais deviner que derrière ces murs habite le Belge le plus riche du pays.

Racines liégeoises

AB InBev a beau être une société cosmopolite, où peu de Belges sont encore aux commandes, Alexandre Van Damme, un des plus importants actionnaires, est un poids lourd du conseil d’administration et un vrai Belge. Les racines de la famille Van Damme sont liégeoises. L’ouvrage "De Belgische Bierbaronnen" (Les barons belges de la bière) de Wolfgang Riepl, journaliste de "Trends" et spécialiste du secteur brassicole, raconte en détail l’histoire de la famille. Le grand-père Albert a déménagé après la Première guerre mondiale de Blankenberge à Jupille et s’est marié en 1920 avec Eugénie Piedbœuf, la fille du brasseur local.

Administrateur de:

  • Restaurant Brands International (Burger King, Tim Hortons)
  • Jacobs Douwe Egberts
  • AB InBev
  • Fondation Interbrew-Baillet Latour
  • Sociétés à actionnariat familial: Denarius, Van Damme Alexandre, B-Holding et Tiger Real Estate
  • Delete Blood Cancer US, une organisation internationale qui lutte contre la leucémie.

Actionnaire de:

  • AB InBev (via le holding Eugénie Patri Sébastien (EPS), dans lequel les familles Van Damme, de Spoelberch et de Mévius ont apporté leurs actions – le véhicule luxembourgeois de Van Damme qui se trouve derrière EPS est la SFI (Société familiale d’investissement)
  • Heinz Kraft (en collaboration avec 3G Capital, le fonds de ses partenaires brésiliens dans AB InBev)
  • Jacobs Douwe Egberts (entre autres en collaboration avec la famille InBev Van der Straten Ponthoz, la très riche famille allemande Reimann et la famille colombienne Santo Domingo (actionnaire de SABMiller))
  • RSC Anderlecht
  • Restaurant Brands International (il ne détient qu’une très petite participation et des options sur actions).

Albert était, tout comme son petit-fils Alexandre, un stratège et un visionnaire. Au moment de l’avènement de la télévision, il a immédiatement compris que cette boîte à images allait révolutionner les habitudes de consommation. Les gens restaient à la maison. Ils n’allaient plus au café. Et lorsque, dans les années 1950, les supermarchés ont fait leur apparition, il a saisi l’occasion. Il a compris qu’en plus de la bière de table, il devait produire une vraie "pils". C’est Albert Van Damme qui a inventé la Jupiler et le célèbre slogan "Les hommes savent pourquoi", qui a permis à la marque de s’imposer.

"Physiquement, Alexandre Van Damme est le portrait de son père Jean", explique Theo Vervloet, l’ancien président de l’association professionnelle belge du secteur brassicole. Mais ils sont très différents de caractère. Jean Van Damme était un bon vivant, avec une petite bedaine, qui mettait de la vie dans la brasserie. Un gai luron, l’archétype du brasseur. Alexandre est plus réservé. Vervloet: "Son père était un des pionniers de l’association des brasseurs, mais Alexandre n’y a jamais mis les pieds. Cela ne l’intéressait pas. Il a un jour lâché: ‘C’est l’endroit où mon père allait faire sa sieste’. Il a le sens de l’humour. Un humour espiègle, déluré, et vous vous demandez toujours s’il pense vraiment ce qu’il dit. Ce n’est pas l’humour baratineur de son père."

Econome

Au niveau du caractère, Alexandre tient davantage de son grand-père. Albert était connu pour son sens légendaire de l’économie. Dans la brasserie, il resserrait les boulons partout, au sens propre comme au figuré. Les travailleurs qui allaient chercher un crayon à l’économat devaient rendre le petit bout de l’ancien. Il vérifiait dans les poubelles si le papier avait bien été utilisé des deux côtés. Toute sa vie, Albert a roulé dans une vieille Ford Escort. On dit également d’Alexandre qu’il est très économe. "Mais ce n’est pas de l’avarice. En tant que personne, il est très généreux, mais en affaires, il estime que vous détruisez de la valeur si vous ne faites pas attention aux détails." Et la "destruction de valeur" ne fait pas partie du vocabulaire d’Alexandre. C’est une des raisons pour lesquelles il s’entend aussi bien avec les investisseurs d’AB InBev, et avec le style managérial de Carlos Brito.

Tout comme son grand-père, Alexandre est un visionnaire. Pendant la nuit de la Saint-Sylvestre en 1971, le grand-père a scellé un accord secret avec les actionnaires d’Artois, qui allait mener à la fusion entre Artois et Piedbœuf en 1987. Grâce à ce pacte, ces brasseries se sont adjugé en une seule opération 60% du marché belge de la bière. Plus encore, l’accord a marqué le coup d’envoi d’un processus de consolidation. "Vous pouvez dire sans vous tromper que le grand-père Van Damme fut le moteur de la consolidation du secteur en Belgique, et Alexandre celui de la consolidation au niveau mondial", confie Vervloet.

L’influence d’Alexandre au sein de la célèbre brasserie de Louvain a commencé à se faire sentir à partir de 1995. "Cette année-là fut cruciale pour Alexandre, tant dans le domaine privé que professionnel." Il a d’abord perdu son père, et peu de temps après, son grand-père, dont il a tout hérité mis à part son caractère colérique. Alexandre avait 33 ans à l’époque, et il est devenu tout d’un coup l’homme fort de la famille. La même année, Interbrew a lancé une offre d’achat sur le brasseur canadien Labatt. "Ensemble avec deux administrateurs et quelques membres de la direction, il a passé plusieurs semaines à Toronto, pour que tout soit bien mis sur les rails", se souvient un ancien membre de la direction. À partir de ce moment-là, Van Damme s’est impliqué dans chaque grande acquisition du groupe. Pas tellement comme étant celui qui tire les ficelles de manière visible, mais comme éminence grise œuvrant en coulisses.

Certains prétendent qu’Alexandre s’est donné comme mission de réparer la seule erreur historique de son grand-père. En effet, l’histoire nous apprend que même si Albert Van Damme était un bon négociateur, il s’est fait rouler dans la farine lors du deal avec Artois. Lorsque l’échange d’actions secret a été signé, Piedbœuf était beaucoup plus petit qu’Artois. C’est pourquoi les Van Damme n’ont reçu qu’un huitième des actions. Mais lorsque la fusion s’est enfin réalisée, le rapport s’était inversé. Stella-Artois avait entre-temps perdu une importante part de marché, au bénéfice de Jupiler.

"Il a vendu son âme". Ces paroles, Alexandre les a souvent entendues à propos de son grand-père, y compris de la bouche de son père. "Van Damme n’est pas rancunier, j’en suis certain à 100%", explique un proche, "mais il est obsédé par la croissance et la création de valeur". Même si Van Damme souffre d’une mauvaise vue – suite à une maladie d’enfance qui a abîmé sa rétine – il voit tout. Aucun détail ne lui échappe. Ce n’est pas un homme qu’on manipule facilement. Durant les années précédant l’entrée en Bourse d’AB InBev, ce génie de la finance a très intelligemment augmenté le poids relatif de la branche familiale, en mettant de son côté des mandataires passifs. Il serait, de tous les actionnaires familiaux belges, celui qui détient la plus importante participation dans AB InBev.

"Il s’est beaucoup impliqué"

Reste à savoir ce que représente la part d’Alexandre dans la récente acquisition du numéro deux mondial, SABMiller. Il est trop tôt pour tirer des conclusions. L’encre des accords n’est pas encore sèche. "Mais on ferait mieux de ne pas sous-estimer le rôle d’Alexandre Van Damme. Je mettrais ma tête à couper qu’il s’est beaucoup impliqué", explique un proche. Dans l’ouvrage de Wolfgang Riepl, on peut lire une anecdote sur l’homme fort invisible d’AB InBev. En 2001, pendant un vol partant de Corée du sud, il a pris un papier sur lequel il a dessiné une carte du monde rudimentaire.

À son voisin, l’ancien responsable pour l’Asie, il a dit: "Si je me mets à rêver de notre avenir, que devons-nous faire pour gagner la course à la consolidation? Interbrew doit d’abord conquérir l’Amérique du sud via Ambev, et ensuite l’Amérique du nord via Anheuser Bush." Le deal avec SABMiller était l’étape suivante logique. Une connaissance: "À l’époque, ce deal n’était peut-être pas repris noir sur blanc sur la carte d’Alexandre, mais il est certain qu’il y a travaillé ces dernières années."

Cela paraît évident. Tout comme Van Damme a longtemps tutoyé les Brésiliens avant de parler d’un deal avec Ambev, il entretient depuis plusieurs années des relations avec la famille colombienne de brasseurs Santo Domingo, le deuxième plus important actionnaire de SABMiller. Ensemble avec Alejandro Santo Domingo, il a investi en avril 2013 dans Douwe Egberts. Le producteur de café a ensuite été retiré de la Bourse par un consortium familial, dont faisaient partie les familles Santo Domingo et Van Damme. Au conseil d’administration du producteur de café, on trouve Alexandre Van Damme, le président d’AB InBev, Olivier Goudet, et Alejandro Santo Domingo. La pause-café s’est transformée en une fête de la bière, qui s’est concrétisée cette semaine. Même si plusieurs sources soulignent qu’il serait faux de relier cette opération brassicole au deal du café. "C’est la famille allemande Reimann qui a pris les commandes dans le deal Douwe Egberts. Pas les Van Damme." Mais bon, Alejandro et Alexandre sont tous deux administrateurs de Delete Blood Cander US, une organisation mondiale qui lutte contre la leucémie…

Le ski, l’Italie et l’art

Lorsque l’on développe des empires mondiaux, il reste peu de temps pour se détendre. Et lorsque c’est le cas, Van Damme aime skier. Ou bien il va à Porto Ercole, la petite station balnéaire italienne où il possède une seconde résidence. En 2012, il a acheté le domaine "Elefante Felice" à la famille royale des Pays-Bas. En plus de l’Italie, il a une autre passion: l’art, explique Dirk Snauwaert, directeur du musée Wiels. "Le couple s’intéresse beaucoup à l’art contemporain. Depuis peu, il est aussi un de nos mécènes."

C’est grâce à sa contribution que le projet d’Anne Teresa De Keersmaeker a été rendu possible.

Mais ses visites au stade Constant Vanden Stock sont tout sauf relaxantes. "C’est vrai qu’il garde son calme en toutes circonstances, que ce soit au football ou dans le monde des affaires. Il contrôle magistralement ses émotions", explique un autre supporter des mauves et blancs. "Mais si vous êtes assis à côté de lui pendant un match, vous entendez battre son cœur de supporter. Je l’ai déjà entendu crier de joie. Mais si Anderlecht joue mal, il jure entre ses dents."

Victoire ou défaite, Van Damme écluse une bière, comme il convient à un digne descendant d’une famille de brasseurs. Et alors, il fait des commentaires sur la qualité de la bière. "Mmmh, la Jupiler est vraiment bonne aujourd’hui." Ou encore: "Nom d’un chien! Que la bière est mauvaise! Pas assez fraîche, pas assez de pression! M’enfin!"

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