"À part des pervers, je n'ai jamais croisé un patron qui restructurait par plaisir"

©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Herman Craeninckx.

Il a hésité, vraiment. Entre le Cercle de Lorraine dont il reprenait la présidence en septembre ou Bon Bon, son restaurant préféré. Finalement, ce sera le Cercle de Lorraine parce qu’il en est très fier quand même et qu’il a pour lui de grandes ambitions, aussi.

Car non, le concept du cercle d’affaire n’est pas mort, assure-t-il, au contraire même. "À l’ère du home working et du travail à la carte, on n’a jamais eu autant besoin de contact humain." Du coup, c’est le bon moment pour lifter la vieille institution et la faire entrer dans la modernité, nous explique-t-il alors, installé dans un Chesterfield patiné posé devant un écran qui vous vante les activités "tir au clays" de l’été.

Au bar du Cercle, reconnaissons-le tout de go, l’avocat tranche un peu. Par son look "oiseau de paradis" déjà – cravate verte sur une chemise rayée, le tout dans un costume indigo relevé d’une pochette chamarrée – mais aussi par sa personnalité aussi originale que le choix de son apéritif, une coupe de champagne. "C’est ma boisson préférée, rien ne sent autant le bonheur que le champagne!", conclut-il, les yeux pétillants.

Qui est-il?
  • Herman Craeninckx, avocat spécialisé dans le droit du travail.
  • 10 mai 1955: ma naissance à Gand, non pas dans la soie mais dans la petite bourgeoisie que je quittais pour me marier et vivre avec une francophone à Bruxelles.
  • 1979: après mon diplôme, je fais un MBA à la Vlerick Business School. En 2 ans, j’en apprends plus qu’en 5 ans de droit.
  • 24 novembre 1984: la naissance de mon fils Adrien, un hommage au livre de M. Yourcenar mais sans H pour éviter de le prédestiner.
  • 2018: Je change toute ma vie, privée et professionnelle (du Cabinet Stibbe à Strelia) et je deviens président du Cercle. La vie est trop courte pour ne pas se lancer de nouveaux défis.

Et poursuivant sur le Cercle, le président entend bien le voir redevenir "le cercle de référence" en le rendant notamment plus multiculturel, plus mixte et plus jeune. Tout ça. Et si la question de la mixité ne se pose plus tant l’égalité est acquise, il relève tout de même qu’à son grand étonnement, il se crée de plus en plus de cercles exclusivement féminins. "Une drôle de tendance mais surtout un faux débat, dont je ne vois pas réellement l’utilité", lâche-t-il avant de rire à l’idée qu’en réaction, des clubs masculins seraient bientôt obligés de se reconstituer.

Un faux débat donc, comme celui du communautaire finalement, à propos duquel l’avocat d’origine gantoise mais Bruxellois depuis 40 ans ne voit franchement pas l’utilité non plus. "Sauf à considérer sans doute qu’il y en a que cela occupe", conclut-il en se gardant bien d’aller plus loin.

"Fais attention, papa"

C’est que l’homme se méfie un peu des interviews, reconnaissons-le. On le sent mais on le devine surtout à la manière dont il se repasse mentalement les questions à travers toutes ses casquettes (le Barreau, le Cercle ou le WWF…) avant de finir par vous répondre, un peu à côté, non sans avoir tenté de noyer une bonne dizaine de poissons avant. Une attitude à contre-courant et qui semble contrarier sa nature profonde – franche et réaliste – ainsi que sa passion d’avoir des opinions à peu près sur tout et de les partager gaiement. D’ailleurs, son fils lui disait encore hier: "Fais attention, papa." Comme sa compagne qui en remettait une louche: "Même si tu fais attention, tu ne pourras pas t’empêcher d’être toi." Nous voici donc devant un homme très partagé qui, pour l’heure, vient de terminer sa coupette et propose de poursuivre sur la terrasse du Cercle: "Un enchantement par beau temps."

Sur la terrasse? Deux colliers à perles, une veste autrichienne et quelques costumes gris. Le président salue les tables, se présente à d’autres où il s’entend dire "Moi, ça fait 20 ans" – entendez que monsieur est membre – avant de tâter le terrain auprès d’un jeune avocat "brillant" qui mange avec sa maman, histoire de voir s’il ne le débaucherait pas pour son nouveau cabinet, Strelia.

Admettons qu’Herman fait ça très bien, une juste dose de "je ne perds pas le nord" enrobée de beaucoup de sincérité et de spontanéité. Lunettes de soleil sur le nez, il commande un "tatatruc" (tataki de thon), un américain et une re-coupette parce qu’aujourd’hui, il tue le régime qu’il vient d’entreprendre et ce, "rien que pour vous".

Que buvez-vous?
  • Apéritif préféré: toujours du champagne.
  • Dernière cuite: nous avions refait le monde toute la nuit avec des amis à Knokke. Le lendemain, non seulement le monde n’avait pas changé mais j’étais tellement malade que j’ai cru mourir.
  • Vin: du Bordeaux. C’est mon côté flamand, en Flandre, c’est une tradition quasi historique.
  • A qui payer un verre: aux patrons des Gafa ainsi qu’à Walt Disney, un homme qui parvenait autant à divertir qu’à émouvoir et dont mon film préféré reste "Le livre de la jungle".

L’occasion de le brancher sur son métier: le droit social et la restructuration d’entreprises. Car, fait plutôt rare, il semble être l’un des seuls avocats "patronaux" respecté par les syndicats. Même si cela ne l’a pas empêché d’être séquestré, voire ligoté plus d’une dizaine de fois par des travailleurs, ce qui, à l’entendre, semble être plutôt peu sur toute une carrière. "Je me rappelle d’un patron américain qui me hurlait au téléphone: ‘Call the army!’ Mais, moi, je ne me formalise pas, j’aime bien les êtres humains. D’ailleurs, l’important reste le dialogue, ce qu’on peut tout à fait faire en étant ‘prisonnier’."

Maintenant, sur ce qui a changé dans la pratique de son métier, c’est qu’on ne l’enferme plus, déjà, mais aussi et surtout que c’est "le monde et la société qui ont considérablement évolué. Plus encore ces 50 dernières années qu’en 500 ans d’histoire, c’est certain. En conséquent, notre modèle de concertation sociale est complètement dépassé, un peu comme si on prenait l’autoroute aujourd’hui avec un ancêtre automobile, de la folie pure."

Sur le fond, si le modèle a changé, les entreprises comme les syndicats devraient faire de même, à commencer par arrêter de se diaboliser mutuellement. "À part des pervers, ce qui est très rare, je n’ai jamais croisé un patron qui restructurait son entreprise par plaisir. Au contraire, s’il prend des décisions impopulaires, c’est avant tout pour survivre, et face aux nouvelles technologies qui bouleversent le monde du travail, il est illusoire de penser que l’on peut arrêter le phénomène." Du coup, le principe des droits acquis est de plus en plus compromis, comme celui des salaires qui, par principe, augmentent avec la carrière. "Intenable" aujourd’hui, selon lui.

En conséquent, il serait sans doute nécessaire dans le futur "d’accepter que les salaires puissent être fluctuants dans le temps, comme d’accepter qu’ils soient réduits lorsque l’entreprise va mal et augmentés quand tout va bien. Pour moi, l’idéal serait de réserver d’office une partie des bénéfices au profit des travailleurs."

Dire la vérité

Plutôt optimiste en tapant dans ses frites, Herman explique que ce serait tout à fait possible si on arrivait à "bien communiquer" et à expliquer la vérité aux gens. Un peu comme dans un divorce finalement: si chacun prenait le temps de s’expliquer et de parler avec respect à l’autre, il y aurait beaucoup moins de "guerres". D’ailleurs, l’Europe, c’est un peu pareil. "Elle communique très mal sur le bien qu’elle apporte alors que les extrêmes interagissent et communiquent très bien sur les problèmes qu’elle suscite."

Ah, l’Europe, vaste débat et sorte de kaléidoscope reflétant pléthore de ses réflexions où l’on apprend que si le nombre de directives qu’elle produit est une mine d’or pour les avocats, c’est véritablement une catastrophe pour les entreprises qui recherchent avant tout de la stabilité sociale, économique ou fiscale"Ce n’est pas pour rien qu’elles préfèrent la Suisse et le Luxembourg", poursuit-il en terminant ses frites, avant de rebondir sur ce petit travers tellement européen qui l’agace au plus haut point et qui consiste encore aujourd’hui à se draper dans son histoire pour donner des leçons à la terre entière. "Or, je suis désolé, mais que ce soit Trump ou le Brexit, le peuple s’est exprimé démocratiquement. À nous, maintenant, de nous adapter et de rebondir; saisissons des opportunités au lieu de sombrer dans la critique et le négativisme."

C’est d’ailleurs un peu ce qu’il reproche à la petite Belgique. Elle s’acharne à "faire sa psychanalyse en public" et à déballer tous ses problèmes communautaires au monde entier, quitte à laisser croire qu’on est au bord de la guerre civile. "Une catastrophe pour les affaires" mais surtout une perte de temps considérable quant aux solutions que le pays devrait trouver pour survivre dans ce nouveau monde globalisé.

D’ailleurs, et sans se prononcer sur la situation politique actuelle, Herman pense tout de même que même si les milieux des affaires et de la politique restent très différents, il serait salutaire de lancer plus de ponts entre eux. "On a bien des politiques qui siègent dans des CA, pourquoi n’aurions-nous pas plus d’hommes d’affaires et de CEO accomplis qui apporteraient leur expérience à la chose publique?" Time flies. Et si Herman reconnaît être un épicurien, il ne faudrait pas en conclure que sa vie, "c’est la croisière s’amuse". Il s’apprête d’ailleurs à nous quitter, juste après avoir pris le temps de demander si parmi les desserts, il resterait, par hasard, un peu de mousse au chocolat.

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