Adeline Dieudonné: "J'acceptais comme une évidence qu'un garçon vaut plus qu'une fille"

©Frédéric Pauwels / HUMA

Concernant l’actualité, Dieudonné a un peu honte de l’avouer mais elle ne la suit pas du tout. D’abord, elle n’a plus de télé car ça "absorbe sa créativité", ensuite parce qu’elle s’est rendu compte que le petit écran "vous vide plus qu’il ne vous remplit". L'apéro de L'Echo avec Adeline Dieudonné.

Mardi à 18 heures, la romancière nous attend chez elle. L’apéro dehors, c’est difficile car cette semaine, elle a ses filles. "Par contre, à la maison, c’est avec plaisir!", avait-elle ajouté gaiement. Comme de nombreux parents divorcés, Adeline Dieudonné a ses enfants une semaine sur deux.

Elle vit dans un joli immeuble du sud de Bruxelles, un petit à 5 étages, desservi par un grand escalier en granito où, son gros chat dans les bras, elle nous attend sur le palier du premier. L’appartement n’est ni petit, ni grand, rempli de bougies parfumées, un espace aménagé avec peu de meubles et un grand bureau qui croule sous les livres. Dans un coin, deux petites filles blondes et sages semblent captivées par des dessins animés.

Profil
  • Adeline Dieudonné: Romancière
  • Apéro préféré: Gin tonic
  • Quand: Jamais au boulot, toujours avec les potes
  • À table: Toujours du vin blanc, minéral et italien
  • Fréquence: Aime bien picoler quand elle sort, à la maison jamais
  • Dernière cuite: Entre filles, il y a 4 ans

Adeline Dieudonné est désolée mais elle n’a pas eu le temps d’aller acheter son apéro préféré, un vin blanc minéral et sec. Alors elle débouche une bouteille de rouge qu’elle verse dans des verres à eau posés sur la table en pitchpin.

Révélation littéraire, en lice sur la première liste du Goncourt, elle n’était finalement pas retenue sur la seconde. Par contre, elle concourt toujours pour le Renaudot comme pour le Goncourt des lycéens. Sur le fond, elle n’est pas déçue tant elle n’y croyait pas trop. D’ailleurs si elle avait raflé du premier coup le prestigieux prix, qu’aurait-elle espéré ensuite. "C’est bien d’avoir un os à ronger pour les prochains romans", conclut-elle alors en s’agenouillant sur sa chaise.

Une gorgée de rouge plus tard, elle ajoute avoir pas mal pleuré à cause de toutes ces émotions vécues depuis le début de son aventure littéraire. L’attribution du prix Fnac tout d’abord, jusqu’à l’apparition des premiers signaux annonciateurs du succès, comme quand Le Livre de Poche achetait les droits de son livre alors que "La vraie vie" n’était pas encore sorti. Faut-il le préciser, Adeline Dieudonné n’écrit que depuis deux ans et demi.

Concernant l’actualité, Dieudonné a un peu honte de l’avouer mais elle ne la suit pas du tout. D’abord, elle n’a plus de télé car ça "absorbe sa créativité", ensuite parce qu’elle s’est rendu compte que le petit écran "vous vide plus qu’il ne vous remplit". On ne fait plus le tri entre les émissions et in fine on s’empêche de lire des choses intéressantes. "Je ne suis donc pas vraiment au courant des choses. S’il y avait un second 11 septembre, je ne l’apprendrais que deux jours après tout le monde."

Cette réticence, c’est un peu la faute aux attentats, Charlie Hebdo déjà. Ensuite, il y a eu la mort des migrants en Méditerranée et cette photo surtout, celle d’Aylan, ce petit garçon échoué sur la plage. Autant d’événements qui ont fini par l’angoisser au point qu’elle n’en dormait plus la nuit. Le contexte de terreur qui s’insinuait après la seconde vague d’attentats aura fini par parachever son effarement.

5 dates clés
  • 25/01/08: Naissance de sa fille Lila, suivi de celle de Zazie le 1/10/13
  • 8/6/16: Se lance dans l’écriture pour la première fois
  • 1/10/17: Publication de "Bonobo Moussaka", aux Éditions Lamyroy
  • 28/10/17: Interprète son seul en scène "Bonobo Moussaka"
  • 29/08/18: Publication de son premier roman "La vraie vie", aux Éditions de L’Iconoclaste

Nuancée, elle ne diabolise pas non plus les jeunes gamins qui se font enrôler pour se faire exploser, ça, elle peut comprendre. Toujours est-il que dans ce climat d’épouvante, elle a immédiatement pensé à ce qui serait susceptible de terroriser plus encore les gens après avoir massacré des jeunes sur des terrasses. "J’ai pensé aux écoles, de préférence dans une capitale avec beaucoup de nationalités, histoire de concerner tout le monde. Du coup, j’angoissais tous les matins à l’idée de déposer mes enfants à l’école."

Elle a quand même un peu suivi le résultat des élections ces deux dernières semaines pour constater avec plaisir le recul du MR et la percée d’Ecolo. Pas qu’elle pense que ces derniers soient plus aptes que les autres à gouverner un pays, mais bien pour la prise de conscience de l’inexistence des politiques de transitions énergétiques. "L’énergie, c’est beaucoup plus important que l’économie, et quand je constate que la seule politique qu’on nous propose, c’est de rafistoler les centrales et de distribuer des pilules d’iode, je me dis qu’on se fout vraiment de la gueule du monde."

Concernant le MR, c’est la mainmise de la N-VA, la personnalité de Charles Michel et l’échec de la politique migratoire qu’elle pointe du doigt. Même s’il y a des gens bien partout, idéologiquement elle serait plutôt de gauche mais "voter pour le PS et ses affaires, c’est l’impasse. Regardez les élus responsables de Publifin, ils sont toujours là!"

ça lui rappelle ce qu’un commentateur déclarait suite à un possible retour de Sarkozy à la présidence de la France et qui déclarait: "Sarkozy président, c’est comme si on réinvitait à dîner un mec qui, la dernière fois, avait chié dans votre salon. Et pour moi, Publifin, c’est ça, on réinvite les gars à dîner sans que personne ne crie au scandale!"

Pour quelqu’un qui ne suit pas l’actu, il faut avouer qu’Adeline Dieudonné ne s’en sort tout de même pas trop mal. Nous resservant un second verre, elle enchaîne sur la domination des hommes et du système patriarcal dont personne ne semblait s’émouvoir jusqu’à MeToo qui, pour elle, résonne enfin comme une réelle prise de conscience. Elle cite une phrase de son héroïne, tout droit sortie de son livre: "J’acceptais comme une évidence qu’un garçon vaut plus qu’une fille et qu’il est des domaines auxquels je n’avais pas accès." Et reconnaît, qu’elle aussi était comme ça.

"On devrait avoir le droit de faire ce qu’on veut."

Non, elle, ce qu’elle aimerait, c’est que plus rien ne soit déterminé par le genre auquel on appartient et que rien ne soit interdit aux gens sous prétexte de leur sexe. "On est tous différents, mais on devrait avoir le droit de faire ce qu’on veut."

Selon elle, on n’en est pas moins un homme si on n’est pas viril, ni moins une femme si on refuse d’être féminine. De là à avoir envie de sortir avec un mec qui se pointerait en robe et en talons à un premier rencard, Adeline Dieudonné avoue quand même qu’elle ne flasherait pas, c’est certain. Pas par principe mais par atavisme, se considérant elle aussi victime d’un conditionnement social lié au genre. "On est programmé comme ça. Évidemment, c’est aussi toute la question et l’éternel débat entre l’inné et l’acquis", explique-t-elle alors, avant d’être interrompue par sa fille, toute de rose vêtue, qui aimerait bien avoir un bonbon à la place du champignon qu’elle recevait pour patienter avant de dîner. Il est 19 heures, l’heure de se quitter et pour elle de préparer à manger.

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