Alain Chabat: "Avant, on se draguait dans des bars et aujourd'hui on se fait des films sans jamais se rencontrer"

©Anthony Dehez

L'apéro de L'Echo avec Alain Chabat, acteur-réalisateur.

La fenêtre de tir est tellement petite que le photographe teste pour la dixième fois sa lumière alors que nous posons un second enregistreur sur la table. Alain Chabat n’est pas encore là, mais son apéro, lui, est déjà commandé. Entre "20 et 23 minutes maximum avec lui", y’a pas à dire pour un apéro c’est chaud.

D’autant qu’à l’origine, nous devions déjeuner. Au Sablon. Probablement des moules qu’aurait commandées l’acteur depuis le taxi qui l’aurait cueilli à la sortie de la gare, mais ça, c’était avant. Avant le retard du Thalys, avant que le planning n’enfle comme une panse le soir de Noël, avant que s’ajoutent 5 interviews, dont 3 télés.

Ce samedi fin d’après-midi dans le patio de l’hôtel, les journalistes patientent – ambiance fauve, l’œil et l’oreille aux aguets, le poil hérissé – mais surtout prêts à déverser une foule d’arguments sur le dos de la production au cas où le confrère d’avant débordait d’une minute sur le quart d’heure promis. On comprend. Faut dire que si le timing est plus tendu qu’un string, c’est parce la vingtaine d’interviews (en 3 heures) doit être bouclée à l’heure, car "une avant-première, ça n’attend pas"; en l’occurrence, celle de "#iamhere" à l’UGC à 19h00.

Entre tout ça, l’attaché de presse tempère, meuble à coups d’anecdotes en lâchant qu’effectivement "les journées promo, c’est plus comme avant", mais heureusement "Alain Chabat est très gentil même si pas toujours très bavard". Il ajoute à la presse qu’il aurait aimé nous offrir à tous plus de minutes avec la star, mais voilà, c’est "Paris qui décide".

Le photographe soupire: un timing pareil, ce n’est plus de la promo, c’est de "l’abattage".

Aucun intérêt de se faire contacter par des gens perdus de vue

On nous avait dit qu’Alain Chabat ne buvait pas, nous lui avions donc choisi un mocktail – spécialité maison du Manos Ier – pour faire beau pour la photo. Erreur. À l’apéro, Alain Chabat prend volontiers un verre de blanc, mais comme nous n’avons que 22 minutes ensemble – luxe suprême – il ne mégotera pas en s’installant derrière son Kolya Rainbow, une boisson plus colorée encore qu’une licorne gavée aux paillettes.

5 dates clés de l’acteur-réalisateur
  • 1981: "Pierre Lescure m’engage à RMC, je fais ce qui me plaît, la radio."
  • 1986: "La rencontre avec Les Nuls, mariage forcé au départ, mariage d’amour ensuite."
  • 1990: "Ma rencontre avec Claude Berry, une vision artistique et financière extraordinaire, il m’épatait."
  • 1997: "‘Didier’, mon premier film, récompensé par un César – même si je me fous des récompenses."
  • 2020: "Aujourd’hui, parce que c’est le moment présent."

Tout sourire, il attaque la brochette de fruits qu’accompagne le jus de mangue, en nous remerciant de lui payer un verre. D’un coup, le stress est oublié tant il se dégage de douceur de son visage, de sa voix et de son regard. Mais c’est aussi 30 ans de télé et de cinéma qui – timing oblige – défilent sous nos yeux à la vitesse d’un court-métrage. Plus convaincu par la brochette de fruits que par son jus, Chabat confie éviter l’alcool, car il ne le tient que trop bien, "si je veux m’en mettre une, je dois clairement y aller à la téquila".

Il est là pour son dernier film, celui d’Éric Lartigau, "#iamhere", qui sort chez nous le 5 février. C’est l’histoire d’un restaurateur basque qui part à l’autre bout de la terre pour rencontrer une Coréenne (qui ne lui en demandait pas tant) après avoir échangé seulement quelques messages avec la belle sur Instagram. L’occasion de brancher Chabat sur les réseaux sociaux, l’amour 2.0 et ces technologies qui rendent aujourd’hui les gens heureux.

À l’inverse de son personnage, il explique n’être sur rien du tout, ni FB, ni Insta, ni Twitter. Rien du tout et depuis toujours. C’est aux USA en effet qu’il a entendu parler pour la première fois de FB en 2006, une nana avec qui il bossait et qui lui vantait les mérites d’un réseau qui permet aux gens de retrouver ceux qu’ils avaient perdus de vue. Or il l’assure, Chabat ne voit pas l’intérêt que des gens qu’il n’a plus contactés depuis des années puissent le retrouver.

#iamhere

"Tinder, j’hallucine!"

Et concernant les rencontres amoureuses, la solitude n’est selon lui par pire aujourd’hui qu’hier: "Depuis que je suis ado, j’entends parler de la misère sexuelle des gens. Ce qui change, c’est qu’avant on se draguait dans des bars alors qu’aujourd’hui on se fait des films sans jamais s’être rencontré. C’est pas mon truc, mais si les réseaux sociaux permettent à certains de se rencontrer, pourquoi pas…".

Non, ce qui le frappe, ce sont les risques liés à des applications qui ne proposent même plus de filtres à la rencontre. "Un ami m’a montré comment fonctionnait Tinder, j’étais halluciné! Je n’arrivais pas à croire qu’une nana qu’il n’avait jamais de sa vie accepte de le rencontrer un soir. Pour moi, c’est un peu comme dans un sketch où le grizzli dit ‘Tu viens faire un tour dans la forêt avec moi?’ et que la fille répond ‘Ben oui, c’est cool’ sans imaginer qu’elle puisse se faire égorger".

Bon, à côté de cela, il y a sans doute toute une série de sites où les femmes "scannent les hommes dans tous les sens", mais bon, sur le fond, Alain Chabat relève surtout la dangerosité liée à ces rencontres tout en confiant, lui, n’avoir jamais testé le procédé tant il estime être au-delà même du stade de la drague à l’ancienne: "La séduction, c’est comme un tango, ça se danse à deux et si la femme n’est pas intéressée, je ne vais pas aller la draguer pour la convaincre de me prêter attention".

"Harvey Weinstein? Je n’avais jamais rien remarqué de suspect dans son comportement, au contraire, il n’était entouré que de femmes de pouvoir, très puissantes et ultra-compétentes."

Question cinéma français, on a envie de lui demander ce qu’il pense du livre d’Éric Neuhoff, prix Renaudot de l’essai 2019, dans lequel le journaliste-écrivain dézingue le réalisme cinématographique, en s’interrogeant sur le rapport inversement proportionnel entre les subventions et la qualité des films projetés dans les salles. Il sourit et dit se foutre de l’avis de Neuhoff, d’autant qu’il n’a jamais bénéficié de subventions pour ses films.

Toutefois, pointe-t-il: "S’il existe de nombreux talents en France aujourd’hui, le système – aussi vertueux soit-il – encourage néanmoins la production de films ‘paresseux’, au scénario approximatif. Si de grands noms sont associés au projet, c’est hyperfacile de faire un film, même mauvais. On se fout de la carrière du film en salle, car ‘on se rattrapera avec les diffusions télé et les VOD’", explique-t-il avant de conclure: "En tout cas, je ne me suis jamais levé en me disant, je vais un film et tant pis si c’est de la merde".

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: "Un verre de vin blanc."
  • À table: "Peu en général et jamais quand je bosse."
  • Dernière cuite: "Avec un pote ricain, on a fait tous les bars de Paris à la téquila, On a failli dormir sur le paillasson. On n’arrivait pas à mettre la clé dans la serrure de ma porte d’entrée."
  • À qui payer un verre: "À René Goscinny, que j’admire plus que tout, on parlerait autour d’un très bon Bourgogne ou Bordeaux."

Sur les affaires de viols, de harcèlement sexuel et autres horreurs qui agitent le landerneau, Alain Chabat nous confiera avoir travaillé il y a 20 ans avec Harvey Weinstein, à l’époque où Miramax souhaitait adapter son film "Didier" aux USA. "Je n’avais jamais rien remarqué de suspect dans son comportement, au contraire, professionnellement il n’était entouré que de femmes de pouvoir, très puissantes et ultra-compétentes. Et si, je pouvais m’imaginer que le mec puisse être lourd quand il drague, jamais je n’aurais imaginé une seconde qu’il puisse être un violeur".

Pour le reste, c’est compliqué. Concernant l’affaire Polanski, l’acteur-réalisateur précise que "J’accuse’ est un excellent film et qu’il faut aller le voir" et que concernant la plainte américaine "à partir du moment où même la victime demande que l’acharnement cesse…". L’affaire Adèle Haenel et Christophe Ruggia (où la comédienne accuse ce dernier d’attouchements et de harcèlement entre ses 12 et ses 15 ans), Chabat redémarre: "Je la connais et je la crois à 100%. Mais de manière générale, ce qui est compliqué avec ce genre d’affaires, c’est que s’il existait une infime chance pour qu’un mec comme ça soit innocent, il serait déjà condamné par tout le monde alors que la justice – elle – ne se serait même pas encore prononcée…".

Macron inconscient, Le Pen en embuscade

L’attaché de presse pointe son museau. La fameuse avant-première qui n’attend pas et puis "un grain de sable dans l’organisation et c’est le dernier Thalys qui vous file sous le nez". Comme on dit dans le jargon journalistique, c’est un beau "biscuit" servi sur un plateau, alors la réforme des pensions, les grèves et Macron, il en pense quoi, lui, Alain Chabat? "Sincèrement, je ne sais même pas ce qu’il propose dans sa réforme. En revanche, ce qui ne me plaît pas et me met franchement mal à l’aise, c’est qu’on sait très bien qui se trouve en embuscade derrière lui, on sait que la France est à cran et que personne n’est content. Donc si Macron se plante, vu le désert à gauche comme à droite, on voit déjà qui en bénéficiera. Face à cela, je me demande si Macron est vraiment conscient des risques qu’il fait prendre à la France en mécontentant tout le monde?"

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