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Anne Morelli: "La grande mode, c'est d'être féministe, écologiste et anticolonialiste"

©Tim Dirven

Professeur émérite à l'ULB de l'histoire des courants de pensées, Anne Morelli exprime clairement ses idées. Et tant pis si elles ne sont pas celles de tout le monde.

Rendez-vous à la "Cité", pas un stamcafé, mais sa cantine attitrée à l'ULB depuis des lustres. "Comme vous pouvez le constater, j'ai survécu à la nourriture servie durant toutes ces années", lâche Anne Morelli, rayonnante comme un astre en s'installant au milieu de ce lieu sans charme.

Face à elle, une affiche est plaquée contre un mur: "L'abus de modération nuit gravement à la gourmandise", un propos qui fait dire à la professeur émérite: "Quelle pensée profonde!". Autour de nous, des étudiants se lèvent après avoir dévoré leur sandwich à 1,90€, il est bientôt 16h, l'heure où les cours reprennent, tandis qu'Anne Morelli, elle, tourne une cuillère en plastique dans son thé. Ça fait trois ans qu'elle a raccroché les gants, contrainte et forcée: "C'est toute l'absurdité des lois strictes. Si, dans certains métiers, les gens devraient arrêter bien plus tôt que la retraite légale, dans le mien, j'aurais pu continuer encore des années. En tout cas tant que je ne me serais pas mise à baver sur mon chemisier. Sincèrement, on n'est pas plus gâteux à 71 ans qu'à 69 ans."

En revanche, elle a encore un bureau sur le campus, "parce que mes collègues sont gentils". Un bureau où elle gare toujours sa vieille Lada rouge – "34 ans au compteur", modèle Togliatti en hommage à un secrétaire du Parti communiste italien. Un bureau point de chute quand elle vient donner quelques heures de cours à l'invitation de collègues.

Les athées exclus des débats

Sinon, elle écrit toujours des livres, le tout dernier étant un ouvrage collectif dirigé par Patrice Dartevelle et Christoph De Spiegeleer, intitulé "L'histoire de l'athéisme en Belgique". Le propos des auteurs? L'histoire de ce mouvement, certes, mais également, pour certains, une revendication. Celle pour les athées d'être entendus et considérés à parts égales avec les différents courants religieux.

"Les athées ne sont jamais représentés ou invités dans les débats sur les grandes questions de société."

"Les athées ne sont jamais représentés ou invités dans les débats sur les grandes questions de société. Tout au plus, on invite un représentant de la laïcité. Or, celle-ci n'est pas une conviction philosophique, mais une réponse politique à la question de 'comment vivre tous ensemble'. En conséquence de quoi, on retrouve également des croyants au sein du mouvement laïc, ce qui complique donc la visibilité des athées." En résumé, et pour faire bref, en Belgique les athées n'ont pas droit au chapitre.

Maintenant, au vu du nombre de guerres de religions dans le monde, on a envie de demander à l'ancienne Directrice du CIERL (centre interdisciplinaire d'histoires des religions de l'ULB, NDLR) si le monde irait mieux s'il y avait plus d'athées?

"Quand on veut tuer des gens, rien de tel que de le faire au nom de la religion."

"Indignation sélective"

"Vous savez, quand on veut tuer des gens, rien de tel que de le faire au nom de la religion. C'est l'argument numéro 1 et c'est mieux que de dire "On tue pour le pétrole". On habille l'enfant pour rendre plus présentable des motivations qui, en réalité, sont géostratégiques ou socioéconomiques. D'une certaine façon, avec la religion, on virginise sa conscience. Donc, je pense qu'il n'y aurait peut-être pas moins de guerre, mais au moins les choses seraient claires."

Si elle devait ajouter un nouveau principe de propagande, ce serait: "Nous savons que nous avons été manipulés par le passé, mais la prochaine fois, on tombera dans le panneau quand même!"

Elle nous parle alors de son livre, "Principes élémentaires de propagande de guerre", traduit en sept langues et qui connaît aujourd'hui sa troisième édition. Elle confie être fascinée de tout ce qu'elle trouve encore aujourd'hui comme exemple dans les journaux belges. Une sorte "d'indignation sélective" à l'encontre de certains pays dont on se plaît à dénoncer les atteintes aux droits de l'homme, mais "rien" à propos d'autres –pires ou pareils – mais qui, eux, sont nos partenaires économiques. En tout cas, si elle devait ajouter un nouveau principe de propagande, ce serait: "Nous savons que nous avons été manipulés par le passé, mais la prochaine fois, on tombera dans le panneau quand même!"

L'écologie en questions

"Quand je lis qu'on juge un auteur du XVIIIᵉ parce qu'il n'était pas féministe ni écologiste, j'ai envie de leur dire 'Eh bien oui, au XVIIIᵉ le monde n'était pas comme ça'."

En attendant, Anne Morelli aimerait qu'on retombe sur ses athées, alors que nous avons surtout envie de demander à l'historienne ce qu'elle pense de cette tendance de société de vouloir réinterpréter le passé avec nos yeux d'aujourd’hui.

"C'est un anachronisme total qui me rend folle. Quand je lis qu'on juge un auteur du XVIIIᵉ parce qu'il n'était pas féministe ni écologiste, j'ai envie de leur dire 'Eh bien oui, au XVIIIᵉ le monde n'était pas comme ça'. De toute façon, aujourd'hui, la grande mode c'est d'être féministe, écologiste et anticolonialiste." Ce qu'elle en pense de l'écologie? Hum, on la sent hésitante à l'idée de dévoiler tout ce qu'elle pense vraiment. Déjà que, depuis qu'elle a signé le "Manifeste sur le droit d'importuner", avec Catherine Deneuve, on lui vole régulièrement dans les plumes alors que, rappelons-le quand même, Anne Morelli a toujours été de tous les combats féministes, et ce depuis 1970.

"Ce que je me demande, c'est si les écologistes n'ont pas un agenda caché pour tous nous renvoyer au Moyen Âge."

Mais bon, c'est plus fort qu'elle, elle nous répondra quand même. "Ce que je me demande, c'est si les écologistes n'ont pas un agenda caché pour tous nous renvoyer au Moyen Âge." Quant à la "petite suédoise", il faudrait commencer par la renvoyer à l'école, "elle l'a quand même quitté fort jeune". Et lorsqu'elle voit des dirigeants lui demander conseil, Anne Morelli trouve tout de même ça "complètement fou". "Vous savez, si l'on regarde le temps long de l'Histoire, la terre a connu des périodes de chaud, de grand froid et de glaciation, et on ne peut pas dire que c'était dû à l'activité humaine ou aux pets des vaches. Comment l'homme a-t-il fait? Il s'est habitué et a adapté ses habitudes de vie à ces changements."

Colonialisme belge

"Au Kasaï, j'ai été très ébranlée d'entendre des gens autour de moi qui me disaient: 'Quand est-ce que vous revenez, les Belges?'"

Question colonialisme, d'emblée elle précise être née dans un milieu "anticolonial" pur et dur. Et que c'est avec naïveté qu'elle répondait, il y a quatre ans, à l'invitation de confrères congolais de donner quelques cours au Kasaï. "Et là, je suis tombée des nues. J'avais l'impression de visiter Pompéi. On me faisait visiter la ville en me disant "avant, il y avait une gare, là il y avait des librairies, là on avait le système des égouts". Or, devant moi, il n'y avait plus de route, plus d'eau ni d'électricité. J'ai été très ébranlée d'entendre des gens autour de moi qui me disaient: "Quand est-ce que vous revenez, les Belges?"

Maintenant, vu d'ici, Anne Morelli estime que beaucoup de revendications actuelles proviennent de gens qui n'ont pas connu la colonisation. "Le sommet, c'est quand j'entends que le colonialisme n'était pas enseigné en Belgique. C'est absolument faux, il a toujours été dans le programme officiel, au même titre que l'impérialisme. Je me rappelle encore très bien de mon cours donné à l'époque par Jean Stengers."

L'heure tourne et, déjà, la Cité s'apprête à fermer. L'occasion, pour elle, de repartir sur son cheval de bataille: "avec tous ces sujets, on s'éloigne. Et si on reparlait un peu de l'athéisme?", glisse-t-elle alors avec force séduction.

*

Que buvez-vous?

Apéro préféré: un Crodino le dimanche et un verre de champagne au Nouvel An.

À table: c'est terrible, je mets une goutte de vin rouge dans mon verre d'eau.

Dernière cuite: à 16 ans en vacances en Italie. J'avais bu trop de Gin Fizz et j'ai dû monter les escaliers à 4 pattes. Une expérience qui m'a vaccinée à vie.

À qui payer un verre: à mon professeur Robert Joly, spécialiste des textes chrétiens de l'Antiquité. Un homme qui dispensait joyeusement son incroyance. Je lui parlerai du sondage fait en France, où 51% de Français se déclaraient récemment non-croyants.

Le professeur émérite d'Histoire à l'ULB en 5 dates

1965: j'entre à 17 ans en histoire à l'ULB et je suis émerveillée devant toute cette connaissance à intégrer.

1968: je participe aux assemblées libres à l'ULB. Je construis ma vision politique et je me tape même une arrestation pour avoir distribué des tracts invitant à la Révolution.

1970: la naissance de mon premier bébé (j'en aurai quatre) et ma découverte du féminisme.

1999: je suis sous les bombes de l'OTAN à Belgrade, pendant la guerre contre la Yougoslavie. Un vrai contact avec une guerre et la propagande qui l'accompagne.

2018: mon dernier cours, un cortège de collègues et d'anciens étudiants envahit mon auditoire en chantant "Bella Ciao" accompagné par un accordéon. J'ai le cœur gros.

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