interview

Arthus de Bousies: "On nous traite comme des gosses, au lieu de nous dire 'oublie toute vie sociale jusqu’en janvier'"

En tant qu’indépendant, Arthus de Bousies ne s’imagine pas arrêter de travailler un jour. ©Kristof Vadino

L’Echo a pris l’apéro avec le patron des sauces Natura et Bister. Fatigué de la crise sanitaire et du second confinement, le jeune entrepreneur Arthus de Bousies n’hésite pourtant pas à nous partager son avis sur le droit social en Europe et sur une Belgique morcelée qu’il serait temps de réunifier.

Lasne-Genval, une grande fermette rythmée par de larges baies vitrées, non loin de la ville, pas très loin des champs, ici c’est la campagne oui, mais moderne et chic. Arthus de Bousies, CEO des sauces Natura et Bister, nous avait prévenus: "Si vous aimez le calme, venez après 19 heures, on aura couché les enfants". Deux précisément et à 19 heures passées ce soir, c’est Basile – l’aîné – qui fait de la résistance à l’idée de basculer dans les bras de Morphée. Alors, dans les bras de maman, enroulé dans un pilou, il négocie, un peu, "encore 5 minutes pour regarder la photo", entend-on. Papa, lui, a prévu une bouteille de Saint-Aubin, immergée dans un seau rempli de glaçons, Arthus de Bousies se demande tout de même s’il ne prendrait pas une petite bière spéciale, son apéro préféré et, découvrant un minibar-frigo judicieusement caché dans la bibliothèque, il s’empare alors d’une Triple Westmalle.

Sur la table, un pot de moutarde, la dernière-née de Bister, accouchée en plein confinement, c’est la première fabriquée à partir de 100% de graines de moutarde cultivées en Belgique.

Du belge et du bio

Paradoxalement, une bonne époque finalement que le confinement pour lancer le nouveau produit; même si le projet est né bien avant, car Arthus le pressent depuis longtemps: de plus en plus de clients veulent acheter du belge. C’est un peu la conséquence de l’explosion du bio depuis 10 ans, un continuum logique qui déplace aujourd’hui le curseur sur le local. D’autant que le Belge est l’un des plus grands consommateurs de sauce au monde, 9,8 kilos par an et par personne! Alors il a pris le risque avec Farm For Good, 5 agriculteurs bio qui se réappropriaient un savoir-faire oublié et pour Bister, l’achat de graines récoltées à un prix 5 fois plus élevé que celui des graines importées. À l’arrivée, un pot 50% plus cher dont le prix tourne autour de 2 euros. Nous trinquons, en espérant que le consommateur suive.

Le Belge est l’un des plus grands consommateurs de sauce au monde, 9,8 kilos par an et par personne!

Son verre en main, celui qui ne boit jamais le lundi "sauf aujourd’hui", paraît enthousiaste à l’idée de transgresser les règles qu’il s’était fixées. Sauf qu’à chaque tentative pour porter le verre aux lèvres, le photographe s’exclame "Parfait! Garde la pose". Un petit jeu d’une vingtaine de minutes où le regard d’Arthus de Bousies s’apparente à celui d’un gosse à qui on viendrait d’enlever son cadeau de Noël. Durant ce temps, nous observons les pistaches posées à côté des bols de moutarde sans oser demander s’il faut les tremper dedans pour les goûter.

Que buvez-vous?

Apéro préféré? "Des bières spéciales, Orval, Triple Westmalle et tout ce que je peux découvrir. J’en achète souvent en allant chercher les croquettes du chien."

À table? "Châteauneuf-du-Pape en rouge, mais je commence souvent par un Bourgogne blanc."

Dernière cuite? "Les meilleures fêtes ne sont jamais prévues. Typiquement, pour moi, ce sont celles du cours d’œnologie le mercredi soir où je pense toujours rentrer tôt pour m’endormir finalement dans un taxi à 3 heures du matin."

À qui payer un verre? "Au père de ma femme, il était entrepreneur et est décédé avant que je puisse le rencontrer. J’aurais tellement aimé le connaître."

Délivré de la séance photo, installé dans le coin de son canapé à présent, il savoure enfin. Parce que sincèrement les journées sont plutôt dures. Il y a la fermeture de l’Horeca, qui déjà fait chuter le chiffre d’affaires de 30%. Mais il y a aussi tous les touchés au combat, entendez les quarantaines et les convalescences. Et puis il y a les quatre sites d’exploitation à gérer, dont deux à l’étranger, en France et aux Pays-Bas. Trois pays limitrophes, trois législations imposant des restrictions différentes et tout ça, c’est sans compter les changements incessants des règles. Non, franchement, ce soir Arthus de Bousies a bien mérité sa Triple Westmalle. Quelques gorgées plus tard, il saute de son canapé. Non, les pistaches, ce n’est pas pour la moutarde mais pour le fromage et les carottes qu’il a préparés pour l’apéritif et qui attendent dans le frigo. 

Aucune perspective

En tout cas, une chose est sûre, le deuxième confinement lui semble beaucoup plus difficile que le premier. Et si au printemps il ne connaissait qu’une ou deux personnes touchées par le virus, aujourd’hui c’est une hécatombe. Ce qui lui pèse particulièrement, c’est l’absence de perspectives et l’inexistence d’occasions pour se ressourcer ou compenser l’aggravation du stress vécu au quotidien. Et puis surtout, il y a la frustration d’être traité "comme des gosses à la petite semaine, au lieu de nous dire, oublie Noël ainsi que toute vie sociale jusqu’en janvier". En ce qui concerne les mesures, il n’oserait pas se prononcer, elles sont sans doute bonnes sauf que Arthus de Bousies se demande quand même comment on va réussir à rembourser la dette qui, elle, continue à se creuser inexorablement. Le débat jadis sur la pension à 67 ans paraît bien loin à présent, relève-t-il, même s’il confie que comme indépendant, il ne s’imaginait pas arrêter véritablement de travailler un jour.

"Where’s Belgium?"

De son point de vue aussi, il faudrait peut-être aussi s’attaquer aux congés payés, 4 semaines en Belgique pour 3 aux Pays-Bas, un pays qui aussi refuse les récupérations des jours fériés tombés – par le hasard du calendrier – durant les week-ends. En revanche et dans un monde idéal, Arthus de Bousies pense qu’il serait temps d’uniformiser le droit social en Europe, en cause les sociétés de détachement très actives en Hollande et qui propose des travailleurs espagnols ou portugais à du 20 euros de l’heure, là où un intérimaire en coûte 25 et un employé 30 euros: "C’est tout de même pas très normal!", s’exclame-t-il en remettant une bûche dans le feu. Maintenant, poursuit-il, si on voulait vraiment aider notre pays, on devrait sérieusement penser à le réunifier en commençant par instaurer le bilinguisme dans toutes les écoles. Nos problèmes linguistiques nous plombent. Il faut voir les scènes sur les foires internationales, on a un stand wallon, un stand flamand et un stand bruxellois et face à nous, des Chinois qui nous disent "Where’s Belgium?".

Il faut voir les scènes sur les foires internationales, on a un stand wallon, un stand flamand et un stand bruxellois et face à nous, des Chinois qui nous disent "Where’s Belgium?".
Arthus de Bousies
CEO de Natura et Bister

Pour terminer en beauté cet apéritif confiné, Arthus de Bousies se dit qu’il prendrait bien une seconde bière, Triple Westmalle en main, plus philosophe il conclut: "Mais bon, à chaque fois on dit toujours que la Belgique ne peut pas continuer comme ça et finalement on s’en sort toujours".

Les 5 dates clés du CEO de Bister et Natura

2005: "La fin de mes études. Un parcours du combattant et une vraie délivrance pour moi."

2006: "Mon premier job chez Dolfin. J’ai tout appris auprès de Jean-Jacques de Gruben, c’est lui qui m’a donné envie d’entreprendre 6 ans plus tard."

2009: "Je rencontre Aurélie, ma femme. Elle me calme, me raisonne et me challenge."

2012: "Je rachète Natura, grâce à Albert Zeni, le directeur de l’usine Bister France qui me chuchote que Natura cherche un repreneur. Je le retrouverai avec joie quand je reprendrai Bister en 2019."

2016: "La naissance de Basile, suivie de celle de Lila en 2019."

Lire également

Publicité
Publicité