"Aujourd'hui, je n'oserais plus regarder une femme dans les yeux ou la complimenter sans même une arrière-pensée…"

©Saskia Vanderstichele

Pierre Degand semble plus "entrepreneur" de l’élégance ou combattant de la médiocrité ambiante que frimeur ou donneur de leçons. Rencontre.

"Le bar est toujours fermé le lundi", explique un jeune homme l’air désolé avant d’ajouter: "Mais si c’est pour Pierre, c’est toujours ouvert!" C’est le patron qui l’a dit. Faut reconnaître que c’est grand chic d’avoir les deux bars pour soi – enfin pour Pierre – et qu’on apprécie franchement de ne pas devoir ressortir sous les trombes d’une soirée toute mouillée pour trouver un autre bar.

D’ailleurs, Pierre Degand nous l’avait dit au téléphone. "À part Alice Cocktail Bar, il n’y a pas d’autres endroits convenables où prendre l’apéritif." Pas qu’il en prenne beaucoup, notre homme. D’ailleurs il s’était même demandé pourquoi on ne le ferait pas à la maison "votre apéro". Entendez, sa grande demeure de l’avenue Louise qui habille tous les messieurs un peu chic de Belgique.

Au téléphone, il avait dit aussi que la prochaine fois, ce serait chez lui, enfin chez son fils John, qu’on prendra l’apéro. Parce que justement, il vient de racheter un établissement, sur l’autre coin de son magasin, pour ouvrir un bar, du genre un peu club, du genre un peu chic, dress code au minimum, peut-être même avec un "majordome". Un endroit qui serait le préalable ou la suite logique de chez Emily, le restaurant qu’il ouvrait pour sa fille il y a quelques années de cela, presqu’à côté du magasin, parce qu’il trouvait qu’on mangeait mieux à Florence qu’à Bruxelles et qu’en conséquent, on manquait tous d’un Harry’s Bar dans la capitale.

5 dates clés
  • 1974: Ouverture de son premier magasin à la mer
  • 1983: Ouverture de la Maison Degand, avenue Louise
  • 1991: La naissance de son fils, John
  • 1994: La naissance de sa fille, Emily
  • 2000: Le décès de la maman et 2003, celle de son frère

 

Faut reconnaître que c’est chouette, toutes ces petites bougies dans la cage d’escalier, le barman qui n’attendait que vous – forcément – et qui, dans l’attente, a déjà dégainé un bon cru pour faire plaisir à Pierre. Et c’est sur un morceau d’Amy Winehouse à fond les ballons qu’arrive notre homme, cintré dans un costume marine à l’étoffe serrée si fine qu’elle en ferait presque perler la pluie.

Même pas le temps d’un sourire "dents de la chance" que déjà, son portable sonne. C’est "Unchained melody", la célèbre chanson qui nous apprenait à tous qu’on peut faire de la poterie en même temps qu’on fait l’amour ("Ghost", film sorti en 1990 qui révélait Demy Moore et relançait Patrick Swayze, NDLR). Au téléphone? L’architecte de jardin, celui qui refait ceux du magasin et qui dessine aussi ce que Pierre vient de proposer à la Ville, un grand réaménagement du carrefour à côté du magasin et pour lequel Pierre a imaginé d’agrandir les trottoirs, planter des arbres et des haies, le tout au milieu des bancs qu’il a décidé d’y installer. Il aurait bien aimé une petite statue aussi, voire une petite fontaine mais bon, ça, les pompiers ont dit non.

Stoeffer?

Dit comme ça, on pourrait l’imaginer stoeffer, mais même pas. Pierre Degand semble plus "entrepreneur" de l’élégance ou combattant de la médiocrité ambiante que frimeur ou donneur de leçons. Et puis, s’il aime bien faire plaisir, il aime bien aussi qu’on lui dise merci. Comme quand un client lui demande un dimanche à minuit une caisse de Châteaux Haut Brion 1991. "Le lendemain matin, il l’avait", ajoute-t-il fièrement en désignant dans quel fauteuil nous devons nous asseoir, tout en installant lui-même notre sac à main sur le siège voisin. Il est comme ça Pierre, il gère. Et c’est tout naturellement qu’il gère le début de l’entretien aussi.

Alors l’apéro, non, ce n’est pas vraiment son truc. Pour lui, c’est un peu une perte de temps que d’aller dans des endroits pour picoler. "Je suis peut-être complètement à côté de la plaque, mais je pense que cela n’apporte rien. Mis à part le fait qu’on puisse peut-être y rencontrer des gens intéressants mais ça, c’est pareil dans le travail." Non, lui, l’apéro, c’est plutôt au restaurant, du genre tous les soirs, presque exclusivement pour affaires et uniquement chez les valeurs sûres.

Interrompu par la sonnerie de son portable à nouveau, Degand hésite un peu à décrocher, l’occasion d’entendre le premier couplet de la fameuse chanson jusqu’au bout. "Whoa, my love, my darling, I’ve hungered for your touch, a long, lovely time…" Il décroche pour confirmer son dîner prévu 20 minutes plus tard, un étage plus bas.

Le revoilà, presque rougissant d’avouer sa nostalgie du monde d’avant. Non, reprend-il, ce qu’il n’accepte vraiment pas, c’est la médiocrité généralisée, à tous les niveaux de la société, que ce soit dans le travail, l’amour ou rien que dans la tenue des hommes qu’il croise dans les restaurants. "Regardez les femmes, elles sont souvent bien plus élégantes que les hommes complètement déglingués qui les accompagnent: sans cravate déjà, en jeans souvent, en bras de chemise parfois et évidemment sans boutons de manchette. Je suis si-dé-ré!" Il dit ça, tout chic dans son costume marine, la cravate couverte de petits cœurs et les boutons de manchettes qui brillent avant de finir: "Clairement, tout était mieux avant."

Relations humaines

Les relations humaines? N’en parlons pas. "Aujourd’hui, je n’oserais plus regarder une femme dans les yeux ou la complimenter sans même une arrière-pensée… Notre monde est vraiment pathétique…" Me too, Weinstein? Il avoue n’avoir toujours pas compris. Forcer une femme, c’est un comportement qui va au-delà de ce qu’il peut imaginer. "Exécrable!", tonne-t-il depuis son fauteuil Louis XV recouvert de velours taupe.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: Le vin, toujours rouge, parfois rosé
  • Pousse-café: Limoncello ou un Bacardi tonic citron
  • Plus grosse cuite: À 12 ans, lors de sa communion où il confondait le gin tonic avec du Schweppes
  • Dernière cuite: Pas depuis sa communion

D’ailleurs, c’est un peu ça aussi qui le chipote avec les bars, d’autant que sa fille, elle aime bien aller prendre des apéritifs de temps en temps et qu’il faut bien admettre que de manière générale, les hommes manquent cruellement de respect vis-à-vis des femmes. "Des comme ça, il n’y en aura pas chez moi", conclut-il en resservant un second verre de vin. Son portable sonne à nouveau, il ne décroche pas, l’occasion d’entendre le second couplet de la chanson. "And time can do so much, are you still mine? I need your love, I need your love, God speed your love to me."

Pierre Degand avoue alors être fondamentalement un grand romantique et un homme "entier-entier", ce qui peut parfois lui jouer des tours parce que quand il n’aime pas, il n’aime pas. Mais sur le fond, tout s’est plutôt bien passé dans sa trajectoire de vie, tant l’amour et le hasard ont toujours été des atouts dans sa réussite. Son premier magasin, qu’il ouvrait à 19 ans à la mer, c’est grâce à maman mais aussi à cette jeune fille dont il était très amoureux et qui venait de le quitter. "Sa mère pensait que j’étais un bon à rien qui ne ferait jamais rien de sa vie. Déjà que je n’étais pas juif… ça m’a donné encore plus l’envie de travailler et de m’en sortir."

Près de dix ans plus tard, rebelote, c’est l’amour aussi qui décidait de son installation dans la capitale. Amoureux alors d’une Bruxelloise, il décide d’investir l’hôtel particulier de l’avenue Louise pour installer sa grande maison. "En juin, je signe et au mois d’août, elle finit par me dire que je suis trop blond et que dans le fond, elle préfère les Égyptiens. Finalement, cela a été la grande chance de ma vie car je me suis mis à travailler deux fois plus encore…"

35 ans plus tard, alors que le monde autour de lui a pas mal changé, lui et sa maison sont toujours là et même si on trouve des costumes à peu près partout, pour tout le monde et à tous les prix, cela ne semble pas faire tanguer la vieille institution car "en matière vestimentaire, les hommes seront toujours plus fidèles que les femmes."

Non, ce qui l’agace un peu, c’est le fait qu’aujourd’hui, on ne reconnaît plus la valeur de l’artisanat, ni celle de la transmission. On oublie trop vite aussi qu’un patron, c’est quelqu’un qui "doit être dans sa maison". Dans sa profession comme dans d’autres, les jeunes ne sont plus guidés par la passion, ce qui compte, c’est les jours de congé ou le salaire, tout en oubliant d’apprendre les bases du métier. "Ils savent tout et ne connaissent rien", regrette-t-il alors en terminant son verre.

Son rendez-vous est arrivé. Pierre ramasse ses clés accrochées à un tas de petits gris-gris au centre desquels trône un gros cœur en cuir. Finalement, l’apéritif, c’était bien.

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