"Aujourd'hui, plus personne n'est respecté, et encore moins écouté" (Amin Maalouf)

©Dieter Telemans

L'écrivain Amin Maalouf vient de sortir "Le Naufrage des civilisations" dans lequel il analyse les dérives successives de l’humanité qui, parce qu’elles ont été mal gérées, mènent directement le monde à sa perte. On le retrouve sur la Grand-Place de Bruxelles.

La Grand-Place. Certainement l’une des plus belles places au monde et sans doute, aussi, le seul endroit de Belgique où l’on ne croise pas un seul belge. Ici règnent les perches à selfies, les troupeaux de touristes qui suivent des petits drapeaux et les petits couples qui scellent leur amour tous les mois dans un nouveau city-trip. Si la place est belle, c’est aussi ici que l’on trouve les plus mauvaises tables de la capitale. De toute façon, tout le monde s’en fout car on y mangera quand même. Même mauvaises, elles n’en sont pas moins touchantes à résister vaillamment aux grandes enseignes mondialisées (Starbucks ou Hard Rock Café) accrochées aux quatre coins de la place pavée. Il est presque risible de constater que si tout le monde a envie "de voyager et découvrir d’autres cultures", tout le monde a néanmoins envie de continuer à consommer pareil; le goût de l’aventure qui fait un peu songer à des conducteurs de 4x4 en ville.

Mais la Grand-Place a aussi son Palace, l’Hôtel Amigo qui – contrairement à des 5 étoiles parisiens où se prélassent encore quelques autochtones – n’est plus fréquenté que par des étrangers. Et s’il traîne encore l’un ou l’autre national, ce n’est pas parce que le bar les fait rêver mais parce qu’ils sont en affaire avec un partner tout frais débarqué d’un avion dans la matinée.

5 dates clés
  • 1971: Mon mariage avec Andrée.
  • 1976: Suite à la situation politique devenue impossible au Liban, nous immigrons à Paris. Dix ans plus tard, j’acquiers la nationalité française.
  • 1983: Je publie mon premier livre, "Les Croisades vues par les Arabes". Ce fut la révélation de ce que sera désormais ma vie: écrire.
  • 1993: Je reçois le Prix Goncourt pour "Le rocher de Tanios".
  • 2011: Mon élection à L’Académie française, sans doute l’un des plus grands bonheurs de ma vie.

C’est ici donc, que nous a fixé rendez-vous l’écrivain Amin Maalouf, vieux sage né au Liban et réfugié depuis trente ans à Paris, d’où il observe et commente tant la chute de l’empire d’Orient que le long déclin de l’Occident. Il vient de sortir un livre, "Le Naufrage des civilisations", un nouvel opus dans lequel il analyse les dérives successives de l’humanité qui, parce qu’elles ont été mal gérées, mènent directement le monde à sa perte. Nous l’attendons au bar, en cette fin d’après-midi. Entre deux interviews et une conférence chez Filigranes ce soir, Amin Maalouf en a profité pour piquer un petit somme dans sa chambre. La promo aussi a bien changé: hier, marathon, aujourd’hui, triathlon. Les journées presse se sont, elles aussi, calquées sur l’accélération du monde.

©Dieter Telemans

Installé à présent au centre du canapé, entre tout plein de petits coussins, Amin Maalouf a toujours les yeux qui collent. L’apéro? On sent que l’on prend notre homme de court et c’est en insistant qu’il finit par avouer, gêné, que c’est le champagne qui reste son apéritif préféré.

Ce week-end, les gilets jaunes entamaient l’acte 18 de leur rébellion. Difficile de ne pas en parler, d’autant que de la traditionnelle manifestation à la franco-française où tout le monde hurle dans la rue en bloquant la circulation dégénère tellement que le Président vient d’en appeler à l’armée pour protéger les Champs-Élysées. Amin Maalouf se dit très étonné de l’ampleur du mouvement même si, rétrospectivement, il était somme toute assez prévisible. Pour lui, les gilets jaunes sont avant tout la conséquence d’un système qui a pleinement atteint ses limites, le fameux "Wellfare State" où l’État providence se retrouve contraint désormais de taper dans les prestations sociales pour survivre.

"Ca avait commencé avec Margareth Thatcher et si cela avait permis de libérer les énergies et les technologies en boostant l’économie, ce modèle entraîne néanmoins dans son sillage un profond sentiment d’inquiétude chez les ex-bénéficiaires du système."

Il ne juge pas, il constate

Sur les réformes même et la nécessité de restreindre les prestations, l’écrivain n’a pas d’avis, tout ce qu’il constate, c’est le gap existant entre ce qu’un État fait pour maintenir sa viabilité et les attentes des gens qui subissent de plein fouet cette politique de restriction. "Si l’on se place du côté des gilets jaunes revenus modestes, pensions rognées, difficulté à l’emploi –, il est très difficile de constater que non seulement l’État les aide de moins en moins mais qu’à l’avenir, ils devront se débrouiller tout seuls", explique notre homme avant de poursuivre, sur la gestion Macron, qu’ici encore, il se garde bien de juger.

Non, lui, il constate. Il constate que le malaise des gens et de la société en général est tellement grand que leur patience est de plus en plus courte. Par conséquent, plus personne n’arrive à entendre que les efforts consentis aujourd’hui pourraient se révéler positifs sur le long terme. Mais ce n’est pas la faute du Président. Loin de là. Tout cela remonte à bien avant son avènement. "Son élection même témoignait déjà de l’affaissement de l’État et des structures traditionnelles. J’en veux pour preuve que la situation actuelle ne profite à personne, ni à la gauche, ni à la droite, ce qui signifie que finalement, c’est à un affaissement d’à peu près tout le monde que nous assistons." Affaissement de tout le monde certes, sauf des mouvements citoyens, non?

À ce propos, l’écrivain, toujours si pondéré, semble se dresser sur ses pattes arrières. Tout de go, il l’admet, lui ne voue pas de culte particulier à la parole citoyenne. Que les gens s’expriment par la voie démocratique, c’est fantastique, mais que les gens décident, style plébiscite, c’est une catastrophe. "C’est comme si on me demandait de diriger une entreprise: je n’ai aucune idée de ce qui serait bon ou non, je ne suis absolument pas compétent. Et bien, les référendums, c’est pareil." Sans compter qu’au-delà de la compétence qu’ils n’ont pas, les gens ont toujours tendance à s’exprimer en fonction de leurs intérêts particuliers ou de leurs humeurs du moment. "Alors penser que le peuple a raison et qu’il va sauver le monde, c’est de la démagogie pure. S’exprimer, oui, gouverner, non!", tranche-t-il en bondissant hors de ses coussins.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: Une coupe de champagne
  • À table: Rien de plus, je continue mon apéritif. Sinon, il m’arrive parfois de boire du Bourgogne
  • Dernière cuite: Même jeune, je n’en ai jamais eu, je déteste cela
  • À qui il aimerait payer un verre: À Nelson Mandela, dans le bar d’un hôtel

Nous y voilà donc, au Brexit, un dossier qui l’agite beaucoup car sur ce sujet-là, il a un avis aussi: marche arrière toute, on révoque l’article 50 et basta cosy. "Je n’ose pas dire que c’est un scénario aussi plausible que d’autres, mais tout de même, il me paraît de moins en moins impossible", complète-t-il alors en remuant le nez. Le problème, selon lui, c’est que l’opinion populaire reste très divisée tant et si bien que la Chambre des Communes n’ose pas rétropédaler, de peur de se voir accusée de mépriser l’opinion publique; d’où le fait qu’aucune des solutions présentées ne semble satisfaisante. "Entre le deal, le no deal, rien ne leur semble acceptable car ils sont complètement coincés." Situation en soi inquiétante, certes, mais moins que celle qui verrait l’Angleterre réussir sa sortie et renouer avec une économie florissante deux ans après avoir quitté l’Union, le pire scénario pour notre homme et pour l’UE.

©Dieter Telemans

Sur les difficultés éprouvées par certains pays au sein de l’Union et le boum des populismes, l’européaniste qu’il est estime que ce n’est pas à cause d’un "trop d’Europe" mais, au contraire, parce qu’il n’y en avait pas assez. "On a trop hésité, on n’a pas affiché de ligne claire, par conséquent, on s’est affaibli et on se retrouve aujourd’hui avec une population complètement déboussolée, prise aux mains des populistes. Or ma conviction profonde est qu’il faudrait arriver à construire les Etats-Unis d’Europe, une véritable force capable de peser sur le reste du monde. Chose dont ce dernier autant que nous-mêmes, aurions grandement besoin."

Sur la montée des populismes, Maalouf refuse d’y voir une résurgence de l’histoire. Selon lui, chaque époque a ses caractéristiques propres et c’est une bêtise d’y voir un rappel des années noires. Ce qui caractérise en revanche la nôtre, c’est l’absence généralisée de la figure de l’autorité morale. "Aujourd’hui, que ce soit un pays ou une figure religieuse, plus personne n’est respecté, et encore moins écouté. L’autorité économique a pris le pas sur celle de la morale." L’écrivain reste pourtant confiant, le prochain grand test, selon lui, sera assurément les prochaines élections américaines car c’est là, assure-t-il, que se jouera l’avenir de notre monde.

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