"Avant, les gens crevaient dans les mines. Aujourd'hui, on leur pique juste leurs données personnelles"

©Anthony Dehez

L'apéro de L'Echo avec Fabien Pinckaers.

Louvain-La-Neuve. Autant dire Tombouctou pour les ULBistes. Une petite ville estudiantine où personne ne connaît la place des Wallons, où il est quasiment impossible de se garer sans se prendre un sabot et dans laquelle toutes les ruelles sont pareilles. Ici, Google maps patine, comme le sens de l’orientation des meilleurs qui, comme dans toutes ces villes construites en dehors de l’histoire, des guerres et des années, ne vous est strictement d’aucune utilité.

Si philosophiquement, le clivage entre catholiques et libre-exaministes se détend, socioculturellement, on sent tout de suite qu’il faudra encore des années pour que les étudiants de l’UCL et de l’ULB finissent par ne plus se distinguer. Deux universités qui font songer à deux continents parallèles où chacun vit sous ses propres lois, rites et folklore, drillé ainsi depuis le choix de l’école et ce, dès la première maternelle. Au final, des étudiants qui se retrouvent dans les mêmes universités que leurs parents, se marient entre eux et perpétuent ensuite les lignées des milieux dont ils sont issus. D’une certaine manière, le clivage confessionnel reste aussi étanche que le mur de Berlin au temps de la guerre froide.

5 dates clés
  • 2007: Je cours après l’argent pour réussir à payer mes 5 employés. La même année, je rencontre mon épouse à une activité estudiantine.
  • 2012: J’ai brûlé tout l’argent de ma levée de fonds, je me retrouve à nouveau au bord de la faillite, avec 150 employés.
  • 2015: Je décide de déplacer toute ma famille pour 3 ans à San Francisco.
  • 2016: Odoo perd un million par mois.
  • 2017: Odoo gagne un million par mois.

 

C’est donc ici que nous a fixé rendez-vous Fabien Pinckaers, le CEO d’Odoo. Plus précisément au Café des Halles, un bar qui se mérite tant son entrée est bien planquée. En soi, le bar est sympathique, tapissé de banquettes en bois, il y traîne toute une série d’habitués, le tout sur un fond de Jump de Van Halen.

Fabien Pinckaers, lui, n’a même pas encore choisi sa table qu’il a déjà commandé une Mystic Cerise, tout seul comme un grand au bar. Ca sent un peu les années de guindaille, la vie des cercles et les kots à projets, bref les belles années où coulaient les hectolitres de bières.

L’endroit, il l’a choisi pour plein de raisons et avant tout pour Louvain-La-Neuve, une ville où même s’il vient moins souvent, il y a quand même à peu près tout vécu. Ses études déjà, son engagement estudiantin, ensuite le lancement de son business en direct de son kot et enfin la rencontre avec celle qui deviendra son épouse. Et puis aujourd’hui, grande nouvelle, Odoo vient de faire l’acquisition de 7.000 m² de bureaux dans la ville nouvelle. Faut dire qu’avec 640 employés et une croissance de 50 à 60% par an, dans peu de temps, ils seront presque 2.000. D’emblée, il explique qu’il aurait préféré prendre une chope au bar du Cercle des ingénieurs mais comme l’endroit n’a pas de table, il a estimé que pour L’Echo, ce n’était pas "convenable".

Le verre à moitié plein

Avec son débit de parole à grande vitesse, Fabien Pinckaers démarre naturellement sur Odoo, détaillant enjeux et business model. Le secret de la réussite, selon lui? À part énormément travailler, il n’en a pas. D’ailleurs, ce n’est pas comme si sa boîte avait connu un grand boum avant de tutoyer le succès, que du contraire, lâche-t-il alors, avant d’ajouter avoir quand même été au bord de la faillite à plusieurs reprises. "L’important, ce n’est pas de ne pas connaître d’échec mais bien de faire de grands succès et pour ça, il faut oser tester plein de choses et accepter de se planter." Odoo, c’est donc une des idées qu’il a eues mais qui a mieux marché que les autres, conclut-il alors.

Naturellement optimiste, il estime par ailleurs que c’est la peur qui conduit tellement d’entrepreneurs à échouer alors que c’est précisément cette paralysie qui finit par les couler. D’ailleurs, chez Odoo, on ne licencie pas les gens qui se sont trompés mais uniquement ceux qui ne sont pas capables d’évoluer. De là à dire que Pinkaers participe à ce que l’on appelle communément "l’entreprise libérée", il n’y a qu’un pas, qu’il ne franchira pas. Au contraire du courant dominant, Pinkaers revendique l’importance de la hiérarchie, un mal nécessaire selon lui. "L’important, c’est de rendre la hiérarchie moins pesante, de faire en sorte que le chemin séparant l’employé et le grand patron soit le plus court possible." La collégialité des décisions, même combat; les décisions prises par un seul homme resteront toujours meilleures que celles prises dans la collégialité, assure-t-il enfin.

Question actu, Fabien Pinckaers l’avoue sans complexe, il ne lit pas les journaux, encore moins les nouvelles à la radio ou à la télé. Le day to day, ce n’est franchement pas son truc. Pire, il considère même cela comme "une pure perte de temps! Toujours la même chose, beaucoup de forme et très rarement de l’information de fond." Du coup, les élections et la politique en général, il n’a absolument pas d’avis. Non, ce qui l’intéresse, lui, c’est son business et le long terme. Même la révolution Macron et l’abolition du clivage des partis, il n’a pas suivi.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: L’apéro du chef ou l’apéro maison. Par plaisir du changement et même si je ne l’aime pas, au moins j’aurai testé un truc différent.
  • À table: De l’eau ou de la bière légère car je n’aime pas le vin.
  • Dernière cuite: Il y a une semaine, au bar du Cercle industriel.
  • À qui il payerait un verre: À ma femme parce que je l’aime.

 

Ce qui lui parle plus en revanche, c’est l’éducation tant il estime qu’on gâche carrément les gosses aujourd’hui. C’est après avoir scolarisé ses enfants durant 3 ans aux USA qu’il s’en est rendu compte. "Sans être des génies, en quatre mois, mes enfants parlaient mieux anglais que moi." Parmi les choses qu’il faudrait changer? Implémenter plus de créativité dans l’apprentissage et surtout propulser l’informatique au même rang que le français et les maths. "Si on regarde les dix boîtes les plus valorisées au monde, comme Google, Facebook, Apple, Amazon, etc., six d’entre elles ont été créées par des développeurs. Il est donc ridicule de pousser les universitaires au MBA, plus intéressant serait un master de développeur."

Sur le retard technologique de l’Europe, pas de panique selon lui, la fuite des cerveaux, c’est un mythe et c’est chez nous que l’on trouve les meilleurs. "Par rapport aux USA, notre niveau universitaire est franchement meilleur mais ça, personne ne le sait parce que les universités américaines investissent plus de 35% de leur budget en marketing, alors que nous, à peine 1%. Leur image à l’étranger est donc très belle, alors qu’à l’intérieur…"

Selon Pinkaers, si le niveau supérieur est excellent, c’est aux niveaux des maternelles et primaire qu’il est par contre urgent d’agir. En utilisant les capacités des enfants au plus tôt, la Belgique pourrait être précurseur en la matière. "Mais ça, c’est un peu comme tout dans notre pays, on préfère toujours agir en aval plutôt qu’en amont."

Concernant les GAFA ou le développement de l’IA, l’entrepreneur est formel, ce n’est pas un drame et le monde est d’ailleurs bien meilleur qu’il ne l’était hier. "Avant, les gens crevaient dans les mines. Aujourd’hui, on leur pique juste leurs données personnelles. Il faudrait arrêter de diaboliser quand même. Et si l’IA implique des déplacements d’emplois, le chômage mondial n’a jamais été aussi bas et c’est ça qui est important."

Selon notre homme, l’idée que les gens se font du monde est totalement fausse car ils ont tendance – encore une fois – à ne focaliser que sur le court terme, sur "le petit pic problématique" en oubliant que, même si la situation peut parfois être compliquée, l’homme a toujours eu la capacité de se ressaisir et d’aller vers un mieux. "Et pour cela, il n’a pas besoin du politique", conclut-il alors tout sourire.

"Le gros problème, c’est le consommateur et in fine, la solution serait clairement de faire moins d’enfants."

Frileux à l’idée de se voir embarquer sur des sujets qu’il estime ne pas maîtriser, nous finissons donc cet entretien sur l’environnement et le climat, grand enjeu des prochaines élections. L’entrepreneur confie que, bien que ce ne soit pas sa préoccupation principale et qu’en la matière, c’est plutôt madame qui gère à la maison, il a tout de même un avis sur la question. "Le gros problème, c’est le consommateur et in fine, la solution serait clairement de faire moins d’enfants. Il est d’ailleurs intéressant de voir que ce sont les deux pays jadis les plus polluants – l’Inde et la Chine qui ont fourni le plus d’efforts par une politique de dénatalité d’abord, où, dès l’école, on enseignait que pour être riche, il fallait faire moins de gosses, et par la reforestation ensuite."

Une heure vient de filer. Fabien Pinckaers a repéré deux potes assis à la table d’à côté et se dit que finalement, il prendrait bien une chope avec eux avant de rentrer à la maison.

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