interview

Bruno Pani: "Notre santé et notre pays ne valaient-ils pas la peine de se mettre en mode 'démocrature' pour sortir de ce cauchemar sans fin?"

Pour Bruno Pani, le second confinement, c'est "l’occasion d’encore améliorer l’Hôtel de Mérode et d’avancer dans les travaux". ©Kristof Vadino

L'Echo a partagé l'apéritif avec Bruno Pani, patron de l'agence événementielle Profirst qui a repris le Cercle de Lorraine pour le transformer en Hôtel de Mérode. Pas démoralisé pour un sou, Bruno Pani n’espère cependant pas un vrai redémarrage de son secteur avant 2022.

On s’attendait à ne pas le trouver en grande forme, le patron de l’agence événementielle Profirst et nouveau propriétaire de l’Hôtel de Mérode, ex-Cercle de Lorraine. Entre l’arrêt complet du secteur, l’interdiction des rassemblements, les travaux de rénovation, le lancement d’un corporate club et une inauguration prévue en octobre et qui, pour l’heure, est aux "oubliettes", on s’attendait à un hôte déprimé régnant sur un décor suranné.

"Le drame de la Belgique, c’est le cost-cutting. Tout doit être rentable et efficace."

Que nenni. Bruno Pani rayonne comme un astre dans son hall d’entrée, heureux de dévoiler les lieux, un rez-de-chaussée relifté, des murs foncés, des bougies parfumées qui embaument des espaces et, entouré par une petite armée de serveurs en attente "de nous servir", il nous emmène découvrir les écuries refaites à la chaux "comme à l’époque".

Où prendre un petit-déjeuner convenable?

Non, Bruno Pani n’est pas déprimé de subir un second confinement, c’est "l’occasion d’encore améliorer l’hôtel et d’avancer dans les travaux". Contournant un tas de climatiseurs qu’ils viennent d’arracher, nous quittons l’espace membres pour atteindre ce qui sera un espace ouvert au public où prendront place un bar, mais aussi un restaurant. "Franchement, si je suis un patron, je vais où pour prendre un petit-déjeuner convenable?" nous interroge-t-il, avant d’enchaîner sur la difficulté aussi de trouver un bon restaurant italien abordable façon "Harry’s Bar" à Bruxelles. Même combat, mais depuis Bruno est là!

Bruno Pani observe que les privilégiés sont en quête de ce que 'money cannot buy', à savoir les valeurs simples et de l’authenticité. ©saskia vanderstichele

Il explique: "Le drame de la Belgique, c’est le cost-cutting. Tout doit être rentable et efficace, on n’imagine pas qu’en créant des choses simplement belles et bonnes, on capitalise sur une valeur émotionnelle nettement plus efficace sur le long terme."

Vibrionnant de plaisir en découvrant à présent tous ses salons, il s’arrête dans la bibliothèque, parée de ses plus beaux atours où tout est prêt pour l’apéritif. Murs couleur de tempête, miroir trumeau, tableaux anciens, entre les petites flammes des bougies qui illuminent la pièce, on entraperçoit même des livres aux couvertures de cuir. Près de la cheminée, un chambellan veille sur les assiettes hautes recouvertes de dizaines de flûtes truffées ainsi que sur le Bollinger, cuvée 2007 "grande année". Vous pensiez être à Bruxelles en novembre, erreur vous êtes à Vaux-Le-Vicomte en août 1661, loin d’être une Reine, ce soir vous êtes Louis XIV.

La grossièreté de Trump, la classe de Connery

Trinquons. À quoi? "Bon, déjà à la victoire de Biden, mais aussi au départ de Sean Connery, hommage à James Bond qui ne buvait que du Bollinger." Comme Bruno Pani, qui avoue sans ambages être plutôt fan de son style qu’il résume à l’élégance, l’humour, le golf, les Aston Martin "la classe" et le mystère qui entourait aussi toutes les femmes de ses films. "Est-ce qu’elle est mauvaise ou gentille, est-ce qu’elle va tomber amoureuse de lui ou va-t-elle chercher à le tuer, c’est tout ce que les rencontres amoureuses peuvent générer comme ambiguïté et en même temps, il y avait aussi des valeurs derrière ces films."

"C’est sans doute la seule vertu du confinement, redonner de la valeur au silence et nous permettre de poser enfin notre réflexion."

Nous trinquons donc à la classe de James Bond et à la "libération" que constitue l’élection de Biden qui, en même temps selon lui, sonne le glas de la "transgression des valeurs" incarnée à la perfection par Donald Trump. Triste symbole d’une époque, celle de la grossièreté, de l’irrespect et du mensonge "quatre ans de dérapage où tout était permis" et qui trouvait ses germes dans les réseaux sociaux.

Ni Facebook ni Instagram ni Twitter

Si Profirst est partout (et actif dans le monde entier), lui n’est nulle part, ni FB, ni Instagram, ni Twitter. "Trop d’info tue l’info et aujourd’hui, on ne parvient plus à distinguer l’information du bruit incessant du flux", explique-t-il en ajoutant préférer rester dans l’ombre pour préserver sa liberté: "C’est sans doute la seule vertu du confinement, redonner de la valeur au silence et nous permettre de poser enfin notre réflexion».

Sa vision quant à l’avenir des events est à chercher dans l’anticipation: "Tout ce qui est à la mode est déjà trop tard" et chez Profirst, chez qui 20% des clients font 80% de son chiffre d’affaires – le segment du luxe donc – on constate que les privilégiés ne veulent plus se gaver de foie gras ou de caviar, mais sont en quête de ce que 'money cannot buy', à savoir les valeurs simples et de l’authenticité." Pour ceux qui peuvent tout se payer, l’important aujourd’hui c’est de rencontrer des gens qui les émerveillent, une tendance qui pour lui reflète finalement tout ce que la société a perdu ces dernières années.

Avant de poursuivre sur le confinement, Bruno Pani fait signe de remplir à nouveau les verres, du verre certes, mais travaillé à la Val Saint Lambert. Bulles à la main, il confie que même si c’est dur, les nouvelles mesures ne sont pas une surprise. "Après avoir relâché tout le monde dans la nature cet été, il fallait s’attendre à un retour de manivelle. Et ce n’est pas fini, aujourd’hui j’ai le sentiment qu’on nous joue du violoncelle en nous promettant de meilleurs lendemains. La réalité, c’est qu’on va relâcher les mesures pour Noël pour se retrouver de nouveau confinés au printemps".

Retour de "l'esprit mai 68"

D’un calme olympien, il confie bouillir intérieurement: "À cause de nos problèmes de gouvernement, on n’a rien organisé cet été pour éviter cette situation et quand je songe qu’en Chine, d’où je reviens, grâce au testing et au tracing, les gens vivent normalement ça me rend fou. On parle de 1 milliard 300 millions d’individus qui, en 5 mois, ont résolu le problème. En Europe, non seulement le tracing n’est pas obligatoire, mais en prime, chaque pays à son application, 27 au total et les résultats des tests ne sont même pas coordonnées à l’appli. Alors oui, d’accord, c’est une dictature, mais est-ce que notre santé et notre pays ne valaient pas la peine de se mettre en mode 'démocrature' pour sortir de ce cauchemar sans fin?"

Son pronostic? Pas terrible pour son secteur, l’homme n’espère pas un vrai redémarrage avant 2022. En revanche, ce qui est certain c’est que le sens de la fête lui ne changera pas, Bruno Pani s’attend même à un retour de "l’esprit mai 68", la résurgence des libertés, mais aussi un boom des rapprochements physiques, la natalité explosera, les séparations aussi, l’occasion pour les gens d’aligner leurs vies sur de nouvelles valeurs et pour la société de se régénérer dans la foulée.

Le couvre-feu se rapproche, le bal est fini, l’heure pour nous de quitter le nouvel intendant des lieux, prêt à éteindre à contrecœur ses bougies pour entrer dans la nuit.

Les 5 dates clés du patron de l'Hôtel de Mérode

1988: "Après avoir été ingénieur du son sur des concerts et travaillé ensuite dans le managering sportif, je crée Profirst, ma boîte d’événementiel."

1996: "Je rencontre Giorgio Armani qui me propulse à l’international et dans l’univers du luxe, il a changé ma vie et notre relation dure depuis 24 ans."

2000: "Phillips ouvre une Maison d’Enchères à Londres et m’appelle pour le lancement. Je m’y installe avec Profirst, la même année j’ouvre mon bureau Place Vendôme à Paris."

2011: "L’après 2008, un changement de business model total pour l’événementiel, on recapitalise Profirst avec mes associés pour faire face aux crises qui grosso modo se produisent tous les 10 ans."

2020: "Profirst reprend l’hôtel de Mérode, dix ans plus tôt j’avais appelé Stéphane Jourdain pour lui proposer de faire quelque chose ensemble, il m’avait répondu qu’il n’avait pas besoin de moi."

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Du champagne Bollinger ‘les grandes années’, la cuvée des meilleurs."

Dernière cuite: "Au whisky à 19 ans avec des copains pendant que mes parents étaient en voyage, j’ai comaté jusqu’au lendemain midi. Plus jamais de cuite et plus jamais de whisky depuis."

À table: "Du vin blanc galicien, l’As Sortes, un vignoble de Rafael Palacios."

À qui payer un verre: "À Michel-Ange ou à Steve Jobs. Mais aussi à David Bowie, Sting et Kanye West dont j’organisais les 5 ans de mariage l’année dernière, son rayonnement me fascine."

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