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"C'est terrible à dire, mais il y a trop de théâtres à Bruxelles, trop de comédiens et trop d'écoles"

Pour la comédienne, pas question d’arrêter de jouer: "Travailler avec des plus jeunes, je le vois comme une chance supplémentaire de rester vivant." ©Kristof Vadino

La langue de bois n'est pas le registre de prédilection de la comédienne emblématique de la scène théâtrale francophone. Jacqueline Bir n'hésite pas à prendre le contrepied de la pensée dominante de sa corporation sur tous les sujets actuels qui fâchent: l'âge de la retraite, la culture oubliée du confinement et le passé de ses deux patries, la Belgique et la France.

17 h 30, à la Brasserie du Bois de la Cambre, c’est l’heure des poussettes et des rolateurs.

Des mamans "25 ans et queue de cheval" côté plaine de jeux tandis que les mamies – elles – s’enfilent des irish coffee pour digérer, côté écailler. À notre arrivée, le personnel précise d’emblée qu’ils sont complets mais "archicomplets" avant de se rétracter en entendant le nom de Jacqueline Bir et de nous installer pile entre les homards et l’entrée. "Madame est une habituée, elle peut nous demander tout ce qu’elle veut", ajoute le serveur qui conclut poings sur les hanches: "Tenez, elle était encore là ce midi!."

Une demi-heure plus tard Jacqueline Bir, 86 ans, et comédienne emblématique, s’installe discrètement à table, non sans nous avoir remerciés de nous accommoder de ses drôles d’horaires. Il ne tenait qu’à un fil en effet, elle terminait hier soir les répétitions de sa prochaine pièce et demain, comme beaucoup de Belges des beaux quartiers, elle migre à Knokke pour se reposer.

La retraite? Très peu pour elle

La retraite, soyons clairs, ce n’est pas pour demain. D’accord, le théâtre c’est un métier "passion", mais tout de même, Bir ne comprend pas ces gens qui pleurent pour partir à la retraite ou prendre leur prépension. "Vous vous rendez compte? C’est tellement jeune pour arrêter de travailler". Alors, le débat sur le recul de l'âge de la pension, vous ne l’aurez pas: "Absurde, tant qu’on en est capable, les gens devraient continuer à travailler, non seulement c’est bon pour soi, mais c’est bon pour la société. Et puis, travailler avec des plus jeunes, quel privilège, je le vois comme une chance supplémentaire de rester vivant."

"Ce n’est pas parce que nous artistes 'vendons de la culture' que nous ne devons pas être rentables comme les autres."

L’œil vif, le teint porcelaine, elle arbore deux marguerites au-dessus des oreilles ainsi qu’un joli kimono style – Sonia Delaunay – "à 2 francs six sous" qu’elle a déniché à Barcelone. L’endroit, elle l’a choisi parce que c’est son "repère", mais aussi son "repaire", une sorte de point fixe de son existence qu’elle découvrait en même temps que Bruxelles, fin des années 1950 et où elle se plaisait ensuite à promener ses enfants, avant d’enchaîner plus tard avec les petits-enfants. "Le Bois de la Cambre, c’est un peu comme Knokke finalement, terriblement plus chic qu’avant, même si la station balnéaire est devenue carrément snob, mais que voulez-vous, j’y ai tellement de souvenirs." Sur ce qui a changé depuis son arrivée ici? "Mais le coût de la vie, ma chère enfant. Et ça, c’est la faute de l’Europe et son arrivée à Bruxelles a tout changé, nous en subissons toujours les conséquences là où les eurocrates eux ont tellement de facilités."

Comme apéritif, elle prendra un rosé. Avec des glaçons, un plouf" nous explique-t-elle et non pas "une piscine", sorte de pataugeoire comme on en voit souvent.

Les gens encore pires qu'avant le confinement

L’occasion de lui demander comment s’est passé son confinement et ce qu’elle en pense, elle, qui a connu la Seconde Guerre mondiale à Oran. "Au début, j’ai pensé que c’était enfin le coup de massue pour changer nos manières de vivre et finalement à l’arrivée, je me rends compte que les gens sont encore pires qu’avant. Dire qu’on aurait pu reprendre le cours de nos vies avec un peu plus de philosophie et non, les gens sont encore plus nerveux et personnellement je me sens en danger permanent." Maintenant question-boulot, de fait tout s’est arrêté et pour les comédiens: "Le confinement s’apparentait à un coït interrompu, un problème technique, mais qui n’était rien à côté de la privation de liberté, moi c’est la première fois où je me suis vue vieillir. Et cette solidarité qu’on nous vante tellement, laissez-moi rire! Dans mon immeuble, il y a plus de 300 appartements, je connais mes voisins et mis à part une voisine, personne ne s’est proposé de faire mes courses, c’est édifiant quand même!."

©Kristof Vadino

Sur la situation dramatique des théâtres aujourd’hui, Bir tempère un peu en rappelant qu’elle vient tout de même d’une époque où les théâtres ne touchaient pas de subsides et vivaient uniquement sur recettes. "Aujourd’hui, on attend tout de l’État et ça ne va pas non plus, ce n’est pas parce que nous artistes 'vendons de la culture' que nous ne devons pas être rentables comme les autres. Je crois qu’il doit y avoir un théâtre rentable, comme les comédies de Boulevard et un autre théâtre plus intellectuel, plus élitiste et c’est celui-là qui doit être subsidié, mais ça, ce n’est plus de la culture, c’est de la politique, car c’est se poser la question de l’utilité de celles-ci pour la société." Non, fondamentalement ce qu’elle pense aussi c’est qu’il y a trop de théâtres à Bruxelles, trop de comédiens et trop d’écoles. "C’est terrible à dire d’autant que les planches c’est ma raison de vivre, mais côté flamand ils ont rationalisé et ça marche beaucoup mieux."

"Croyez-moi, la France ce n’est pas pareil, ils nous ont bien fait sentir que nous étions des étrangers quand nous sommes arrivés."

On a terminé le rosé et pour clôturer en beauté – et surtout compenser le fait pour le restaurant qu’on ne mangera pas – Jacqueline Bir voudrait nous offrir une coupe de champagne "pour eux aussi, c'est difficile avec le covid alors il faut les soutenir".

Accepter l'Histoire telle qu'elle est

L’actualité toujours et l’occasion de lui demander à elle, née en Algérie, ce qu’elle pense de tout ce débat sur la colonisation, les statues et les manifestations. "Moi, je resterai toute ma vie une immigrée d’Algérie, ma famille y était depuis un siècle quand on a été mis dehors alors qu’on n’exploitait personne et que certains Algériens qui travaillaient avec mes parents ont choisi de les suivre en France. Il ne faut oublier que les 'Français d’Algérie', c’était des pauvres que le gouvernement avait envoyés de l’autre côté de la mer pour s’en débarrasser. Et du jour au lendemain, on n’avait plus rien, même plus de pays" explique-t-elle la mine chagrine.

Et maintenant, concernant les statues qu’on dégrade, Jacqueline Bir pense que chacun ferait mieux d’accepter le passé et l’histoire au lieu de vouloir tout casser. Quant aux manifestations, la comédienne pense tout de même que les gens sont manipulés par des extrémistes de tous côtés, "et au lieu de temporiser, on ne cesse de jeter de l’huile sur le feu". D’ailleurs, elle n’a jamais trouvé que la Belgique était un pays raciste, au contraire c’est une vraie terre d’accueil et "croyez-moi, la France ce n’est pas pareil, ils nous ont bien fait sentir que nous étions des étrangers quand nous sommes arrivés".

Le champagne est arrivé, l’occasion de trinquer: santé, joie, bonheur. Et vive l’été!

5 dates clés de la comédienne

1954: "Ma rencontre avec le comédien Claude Volter qui me demande d’être 'sa maîtresse', je lui mets une claque alors qu’il me demandait simplement de jouer le rôle de la maîtresse de Louis XIV. Il fut mon 1er grand amour."

1957: "La naissance de Fabien et puis celle de Philippe en 1962. Quand il est décédé en 2005, je n’ai plus jamais été capable de verser une seule larme de ma vie."

■ 1962: "Nous quittons définitivement l’Algérie, je n’y suis jamais retournée depuis."

1967 : "Mon 2e grand amour, un spectateur, un homme cultivé, bâtisseur; une sorte de François 1er, mon ami pendant 40 ans et aussi un amant intermittent."

1976 : "Mon 3e grand amour, il avait 20 ans de moins que moi, nous sommes resté 5 ans ensemble, il était plus beau encore que Brad Pitt."

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Un rosé avec des glaçons, un 'plouf' et non 'une piscine'."

À table: "Du rosé, toujours. J’encaisse assez mal le blanc et le rouge."

Dernière cuite: "Jamais! Je n’ai jamais aimé boire et je n’ai jamais aimé d’hommes qui buvaient."

■ À qui offrir un verre: "À Robert De Niro parce qu’il est 'grand', à Brad Pitt parce qu’il est beau."

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