"Ce n'est quand même pas si difficile de gérer un pays de 10 millions d'habitants!"

©Tim Dirven

L'apéro de L'Echo avec Michael Verschueren.

C’est un univers à la Tim Burton, version Miss Peregrine, un mélange d’Alice au pays des merveilles et de la Famille Adams, le tout noyé dans un océan de Gin. Une ancienne pharmacie du centre de Bruxelles, sponsorisées par Hendricks, l’alcool de genévrier, l’incontournable du marché. A l’intérieur, un beau petit salon recouvert de velours turquoise brodé d’or, des murs savamment défraîchis sur lesquels se balancent des branches de lierres desséchés avec, sur les étagères, des tas de volatiles morts. Si Chirac disait: "C’est beau mais c’est loin", ici c’est plutôt: "C’est triste mais c’est beau." Le serveur, lui, sort tout droit d’un film d’horreur, qui n’est pas sans évoquer ces savants cinglés qui dans les vieux films se plaisent à disséquer les cerveaux d’êtres humains, de préférence vivants.

Ici, le Perrier est à 9 euros, comme le mocktail et on compte le double pour un cocktail au gin. Michael Verschueren qui arbore un chic à la David Beckham, a réussi à encastrer son presque 2 mètres dans le canapé d’angle et, coudes sur les genoux, se tâte devant les spécialités maison. Finalement, ce sera l’Orbium, un truc un peu rare, quinine et essence d’absinthe, un nectar que seulement 10 bars peuvent se vanter d’offrir à leurs clients. D’ordinaire pour Verschueren, l’apéro c’est avec les potes après le vélo; ou le dimanche, devant un vase à Omer au Sint Anna à Dilbeek. Mais ici, il aime bien.

Faire d’Anderlecht "une grande marque mondiale"

Le foot, même s’il est né dedans, ce n’était pas le drive de sa vie. Avant? L’envie de se réaliser dans les affaires, de faire ses preuves et de faire oublier autant que possible qu’il était le fils de Michel, manager historique d’Anderlecht. Et puis il est devenu actionnaire, avant d’en devenir directeur. De beaux défis et surtout l’envie de faire du club "une grande marque mondiale", un peu comme la Juventus, même si à l’heure actuelle le RSCA est classé 11e du championnat. Par deux fois, il a dû s’expliquer devant une meute de 1.500 supporters en rage. "Même si c’est très émotionnel comme contexte, le fait que j’ai du sang mauve dans les veines et que je suis né dans la maison mauve fait qu’ils me respectent sans doute plus que si c’était un autre. Même si à un moment, il faudra des résultats, c’est évident!"

5 dates clés
  • 1992: je termine mes études et je m’interroge: employé ou entrepreneur? Une semaine plus tard, je créais ma société d’importation de meubles "New Art Import".
  • 1993: l’achat de mon premier gsm, comme je voyageais beaucoup, cela a changé ma vie.
  • 2001: le 11 septembre a changé notre manière de vivre et de voyager.
  • 2008: la naissance de ma première fille, suivie de la seconde en 2011.
  • 2015: après 16 ans de vie commune, ma femme accepte de m’épouser.

Conséquence: stratégie à long terme et retour à l’ADN – on rappelle les anciennes gloires du club – pour des résultats d’ici 3 ou 4 ans. "On mise sur les jeunes, très prometteurs mais qui vont – et c’est normal – encore faire des erreurs; sur les anciennes vedettes également, mais aussi sur le foot féminin, l’un des 8 piliers de croissance du foot mondial, où Anderlecht est tout de même classé 2e. Tout cela prendra du temps et nous ne sommes qu’à la moitié du chemin!"

Sur le machisme face aux joueuses de foot, Verschueren reconnaît que ce n’est pas encore rose et que "l’ancien supporter" a encore du mal à apprécier "la beauté et la finesse du jeu féminin". Mais avec le temps – 10 ans – et plus de "médiatisation, d’investissements et de sponsoring, ce sera très différent". Sur le différentiel des salaires entre les sexes, il rappelle que dans les années 80, en équipe A, les joueurs gagnaient le 15e de ce qu’ils gagnent aujourd’hui.

"Waar vlamingen thuis zijn"

Ancien candidat sur les listes du Open Vld pour les communales flamandes, on ne résiste pas à l’envie de lui demander ce qu’il pense de la non constitution du gouvernement fédéral alors qu’on apprenait, le matin même, que le tandem Demotte-Bourgeois venait de jeter le gant. Lui, il ne comprend pas "qu’un parti comme le PS qui traîne tellement de scandales et qui défend le repli et la non-croissance dans un monde totalement globalisé puisse faire autant de voix et qu’il persiste encore à stigmatiser le capitalisme au lieu de s’interroger sur ‘comment créer de la valeur’." Non, franchement il ne comprend pas. Il ne comprend pas non plus pourquoi on n’a toujours pas de gouvernement: "Ce n’est quand même pas si difficile de gérer un pays de 10 millions d’habitants! Alors que nous sommes riches, bien localisés et que nous avons un système d’éducation formidable, c’est effrayant." Même s’il reconnaît qu’il y a des gens intelligents partout, beaucoup de partis trouvent un intérêt électoral à "tout foutre en l’air". Ce qui est encore plus moche selon lui, "c’est qu’avec tout ça, on n’arrive plus à réaliser des projets impactant pour la société".

Je rappelle que pendant qu’on discutait sans fin ici, la France a construit 15 nouveaux stades.

Typiquement: la saga du nouveau stade, sorte d’imbroglio juridique et politique qui "malgré tout le positivisme des acteurs" ne verra jamais le jour. "Je ne comprends pas pourquoi le Belge n’a jamais envie d’être le ‘best-in-class’ et que cela gêne tellement les gens qu’un investisseur privé décide de mettre 400 millions pour un nouveau stade! Là où dans d’autres pays européens, cela ne pose pas de problème. Je rappelle que pendant qu’on discutait sans fin ici, la France a construit 15 nouveaux stades." Sans oublier que le Heysel coûte une fortune à la Ville et que d’ici quelque temps, il ne répondra plus du tout aux normes. "En Belgique, c’est triste à dire, mais quand on commence à débattre d’une initiative, cela va prendre 10 ans et tu peux être sûr que ton projet est mort", lâche-t-il avant de nous interpeller en demandant de citer un seul projet impactant pour le pays ces quinze dernières années. Et de conclure tout seul qu’il n’y en a pas, parce qu’en Belgique, "n’importe qui peut bloquer n’importe quoi!"

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: Une Omer avec les copains ou du vin à la maison.
  • A table: Du rouge et de l’italien, le Barolo j’aime beaucoup.
  • Dernière cuite: Lors du dernier conseil d’administration d’une société que j’ai revendu, nous sommes allés manger ensuite avec les actionnaires. "Très bien cuit", j’ai dû rentrer en taxi.
  • A qui payer un verre: Steve Jobs ou Ayrton Senna, un ambassadeur classe et joyeux et un homme mort en exerçant sa passion.

À mi-chemin de sa piscine Gin où surnagent des petites fleurs de lotus bleu, Verschueren poursuit sur la pléthore de gouvernements qu’il nous est donné de subir, conséquence qui – si l’on en remonte aux origines – n’était jamais qu’un problème linguistique mais qui "aurait pu être réglé en une génération, si seulement on avait imposé l’immersion en trois langues dans toutes les écoles du pays. En 20 ans, on n’en parlait plus du communautaire. Mais voilà, ce n’était pas dans l’intérêt des partis politiques de le faire". Il confie d’ailleurs qu’il aimerait bien scolariser ses deux filles en immersion mais bonne chance pour trouver une école qui le propose en Flandre "waar vlamingen thuis zijn".

"Tu vois le bazar!"

Mais bon, il n’y a pas que chez nous qu’il y a des problèmes. Michael Verschueren se dit très préoccupé par le Brexit. Et à voir la tournure que prennent les événements, le risque s’accroît de voir une sortie sans accord. "Tu vois le bazar!" Effrayant de voir aussi comment "des politiques et des lobbyistes ont réussi à manipuler autant la population".

Sinon, il y a le climat, les ressources naturelles qu’on pressurise et qui finiront par avoir la peau de notre petite planète. Pourtant ce n’est pas nouveau, il se rappelle d’ailleurs d’un prof à l’école de Melle qui leur expliquait il y a 35 ans qu’au vu de la pression démographique, il serait impossible de nourrir correctement les gens. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il faut abandonner la croissance mais plutôt parvenir à la concilier avec la nature "lâcher le nucléaire aussi et éduquer les jeunes pour réparer tout ce qu’on a raté avant eux".

Pour l’heure, lui, il termine son gin, lové dans le canapé de la pharmacie anglaise.

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