"Comment attirer les jeunes filles dans les métiers à responsabilité si on ne leur montre pas l'exemple?"

©Saskia Vanderstichele

L'apéro de L'Echo avec Véronique Goossens, chief economist chez Belfius.

C’est la rentrée, pas de doute. Une rentrée à vous coller la première angine, un temps à vous noyer les essuie-glaces et à vous faire pleurer sur votre été. Le genre d’après-midi où l’on ne croise pas une seule dame pour flirter avec les enseignes chics ou lécher les vitrines du bas de la ville, non, juste quelques hommes qui ont lâché les vélos et qui sautillent à présent entre les flaques pour éviter de se mouiller les chevilles. Pantalon retroussé, baskets blanches et trench revisité : un dress code tendance – entendez le grand classique de l’automne que l’on vous serinait déjà avant l’été.

Au milieu des enseignes alignées comme des fausses perles – les mêmes voisines que celles du haut de la ville: le Arthur Orlans. Un bar où l’on boit du gin. On y trouve aussi du Cointreau, la boisson néo-chic, et l’indétrônable vodka; en un mot, des tas de cocktails impossibles à faire soi-même et le tout dans une ambiance de speak-easy teintée de fantasmagorie. Niveau déco, des tapis écossais, des lambris de style anglais, du velours sur les fauteuils et des pieds de table dorés en forme de palmier. En résumé, on dirait: #secretbar #brussels #wunderbar #porngin #lovemynight!

Que buvez-vous?

Qui: Chief Economist chez Belfius.

Bar préféré: Arthur Orlans à Bruxelles.

Apéro préféré: Une coupe de champagne.

À table: "Parfois du vin, mon préféré le Meursault."

À qui payer un verre: "Theresa May, j’aimerais beaucoup qu’elle me raconte ce qu’elle a vécu ces dernières années."

Si d’ordinaire, elle ne prend pas vraiment d’apéritif, encore moins à Bruxelles, Véronique Goossens – 100% anversoise – nous a fixé rendez-vous ici. Chez Orlans qu’elle considère comme son bar préféré même si elle n’y a mis qu’une seule fois les pieds, avec une copine, juste avant un restaurant.

Hélas, il est de ces périodes où les planètes s’alignent mal, où Véronique Goosens a des obligations à Anvers en soirée et n’est disponible qu’à 16h00 pour prendre un apéro. Du coup, le patron a accepté d’ouvrir plus tôt. C’est donc dans une ambiance sonore de mise en place que nous l’attendons, l’occasion d’observer – Perrier en main – le ballet des barmen qui s’agitent gentiment au milieu des allers et venues de fournisseurs ou d’ouvriers à la recherche de quelqu’un qui n’est pas encore arrivé. Tout cela est oublié quand arrive Véronique, ultrachic sous son grand parapluie blanc presque transparent.

Plus qu’une entrée, c’est une apparition qui laisse pantois nos hommes, particulièrement quand elle leur serre la main en lâchant: "Moi c’est Véronique". Nous, cela faisait des mois qu’on voulait apéroter avec elle, première femme chef économiste en Belgique. À la rédaction, on était même prêts à lâcher le jéroboam tant les femmes à interviewer se font rares dans le milieu. Du coup, nous avons pris notre mal en patience, jusqu’au moment où fatalement il y avait "trop de Véronique" dans les médias et qu’il fallait laisser passer l’été.

"Peu de femmes veulent prendre la parole"

Bref, nous voilà enfin face à face, le nez sur un "baby flamingo", mocktail à base de "grapefruit, pepper et Perrier", parce que Véronique ne boit pas une goutte d’alcool tant qu’il ne fait pas nuit.

Contente que cela "ait pu se faire", contente d’être dans cet endroit où "tout est beau", elle s’étonne sans s’étonner que 8 femmes sur 10 refusent d’ordinaire notre apéro. "Ah, c’est encore comme ça…", lâche-t-elle en retirant son trench avant de confirmer que quand elle était journaliste, c’était déjà pareil. "Peu de femmes veulent prendre la parole et occuper l’espace médiatique, je me rappelle que lorsque je souhaitais en interviewer une, je devais vraiment le vouloir passionnément. Insister, encore et encore, comme un chien, il ne fallait pas lâcher. En général, à la cinquième tentative, je laissais tomber."

Que ce soit pour les interviews ou les activités de networking, elle déplore la faible présence des femmes qui, selon elle, ne voient pas l’avantage qu’elles pourraient retirer à s’exposer publiquement: "Or c’est indispensable pour faire avancer les choses. Comment attirer plus de jeunes filles dans les métiers à responsabilité si on ne leur en donne ni l’exemple, ni l’envie? Sans compter que l’on sait aujourd’hui – et c’est prouvé scientifiquement – qu’une entreprise qui encourage et promeut la mixité est plus durable, plus efficace et plus bénéficiaire".

Dates clés

1995: "Après mes études (sciences po et communication), je me lance dans le journalisme, l’aventure durera près de 25 ans."

9 septembre 2001: "La naissance de ma fille Helena, deux jours avant l’attentat des Twin Towers, ma joie était telle que les images ne m’ont pas atteinte à ce moment-là."

30 janvier 2017: "La sortie de mon livre ‘Geldmakers’, la réalisation d’un de mes rêves les plus chers."

17 septembre 2018: "Mon premier jour chez Belfius, j’étais hyper enthousiaste, mon adrénaline était au top."

Alors oui, il y a "les quotas et cetera" mais "ne serait-ce pas plus utile pour les entreprises d’intégrer le facteur maternité dans la carrière de leurs employées?" nous interroge-t-elle en ajustant sa robe fourreau. L’idée selon elle serait de ne pas sanctionner les femmes qui à un moment de leur carrière seraient moins disponibles, mais au contraire de les encourager à réintégrer leur place dans l’organigramme une fois la période de la petite enfance dépassée.

Concernant la presse à présent, Goosens confie ne pas regretter son ancien métier de journaliste, l’occasion pour nous de consulter l’oracle maison de Belfius quant aux perspectives économiques des médias. Après tout, c’est tout de même son nouveau métier. Si l’analyse est peu réjouissante – de moins en moins de moyens, trop de rapidité dans le traitement de l’info et par conséquent des sujets abordés trop légèrement –, une bonne nouvelle quand même, le quatrième pouvoir survivra. "Moyennant encore quelques consolidations de gros groupes de presse, c’est certain".

En résumé donc, certains titres disparaîtront sans doute tandis que d’autres peuvent encore espérer trouver une place au soleil – entendez LN24 par exemple. "Un beau défi!", explique-t-elle encore tandis qu’une avalanche de glaçons s’engouffrent dans le mixeur pour être pilés. "Non le drame, c’est surtout que le public ne lit plus la presse que de manière fragmentée, se bornant aux titres d’articles choisis par des algorithmes sur les réseaux sociaux; c’est là pour moi que se situe véritablement le danger", conclut-elle en touillant sa paille (en métal) dans le fond de son mocktail.

Investir dans le temps

Qui ne tente rien n’a rien, nous lâchons: "Et sinon, la KBC?" La banque annonçait le matin même la suppression de 1.400 emplois. Même si elle avait un peu oublié en quoi consistait l’apéro de L’Echo, on sent qu’elle s’était quand même un peu préparée à cette question, et c’est donc tout naturellement qu’elle enchaîne sur le fait qu’on pouvait raisonnablement s’y attendre, au vu de la situation actuelle des banques. Oui mais sinon? Bon, Véronique vous le répète trois fois, elle ne travaille pas à la KBC, et n’était donc pas présente quand les décisions ont été prises même si elle se plaît tout de même à préciser que chez Belfius, on s’est engagé à ce que cela ne se produise pas. "Mais au-delà de ce cas particulier, moi je m’interroge surtout sur le message que l’on fait passer aux gens. On n’arrête pas de répéter que le travail est à l’heure du ‘lifelong learning’ et au final, on licencie des gens parce qu’on n’a plus de place pour eux…"

Boule de cristal sur les genoux dirons-nous, la chief economist s’échappe ensuite sur l’un de ses thèmes de prédilection, le vieillissement de la population. L’occasion d’entendre que la pension à 67 ans était une excellente mesure du gouvernement; des félicitations qu’elle tempère par un "Mais pour combien de temps? À terme, nous savons que notre système n’est pas durable et que l’idéal serait de lier – comme dans la moitié des pays européens l’âge de la pension à l’espérance de vie". D’ailleurs, explique-t-elle enfin, il est tout aussi nécessaire que les gens comprennent qu’il est grand temps pour eux d’investir eux-mêmes dans des fonds de pension. Ce qu’elle avoue avoir fait. Après la maison, après les études des enfants, c’est dans sa vieillesse qu’il faut investir.

Arrive alors la photographe, sorte de tourbillon qui vient vous réveiller votre ambiance et qui – à grands coups d’exclamations – s’extasie sur le décor "so mooie", sur la robe "heel perfect" et se réjouissant de la photo qui sera "tof". Bonne joueuse, Véronique Goossens prend la pose tandis que le barman secoue son shaker pour faire une jolie mousse. On se dirait presque dans un film, une beauté froide à la Hitchcock qui se retrouverait dans un tableau d’Edward Hopper. L’heure est entre chien et loup, il pleut toujours à Bruxelles et Véronique Goossens s’apprête enfin à goûter un cocktail préparé spécialement pour elle.

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