"Il aurait fallu plus de femmes autour de la table" (Costa-Gavras)

©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Costa-Gavras.

Un tête à tête avec Costa-Gavras, ça fait rêver, même les plus blasés des rédactions. Vingt-quatre heures seulement à Bruxelles, une petite dizaine d’interviews sur la journée, dont plusieurs télés, du coup, on est désolé mais le timing est minuté, les sujets cadenassés et pas question de déborder car le réalisateur doit encore débattre ce soir à l’issue de la projection d’"Adults in the room" (NDLR: adapté du livre de Yanis Varoufakis, qui évoque les coulisses de la crise gréco-européenne de 2015) dans un grand cinéma bruxellois.

Voilà. Tout cela nous est expliqué par un attaché de presse à l’ancienne, un vieux de la vieille, qui a le don de vous faire passer tout ça comme un beau gros cadeau de Noël. Dans l’hôtel, pas un chat, juste deux journalistes qui révisent leurs questions comme des étudiants avant l’oral de fin d’année, 20 minutes dans une suite de l’hôtel Manos Ier, mieux vaut être concentré.

5 dates clés
  • 1952: "La France m’accueille et m’accepte."
  • 1963: "Je rencontre Simone Signoret et Yves Montand."
  • 1964: "On se renvoyait des filles entre les copains, un jour un ami me dit: ‘J’ai quelqu’un pour toi’, je pensais que ce serait une passade mais non, Michèle est toujours là."
  • 1969: "La naissance de mon premier fils, plus rien ne sera comme avant, je deviens un homme."
  • 1985: "La mort de Simone Signoret, une personne exceptionnelle et une actrice que le cinéma français n’a jamais réussi à remplacer."

Par conséquent, soyons fous, attendons-le au bar de l’hôtel, histoire d’égayer un peu sa journée.

Arrive notre homme, le pas pressé, chemise fermée jusqu’au dernier bouton, s’excusant par avance s’il vous a fait attendre, poussant même la politesse jusqu’à se présenter lui-même. Sur son visage, aucune trace de son marathon promo, aucune fatigue encore moins de lassitude alors que toutes les interviews démarrent toujours pareil "Costa-Gavras, pourquoi ce film?" ou "Est-ce vos origines grecques qui vont ont poussées à traiter de ce sujet?".

Du coup, on attaque en lui proposant de lui payer un verre. Ce qui a le mérite de le faire rire et même si le barman se verrait bien lui préparer un "Martini Boum Boum", le réalisateur en choisit un autre, sur photo, sans avoir la moindre idée de ce qu’il s’apprête à ingurgiter.

La politique, ça lui est tombé dessus à son arrivée en France, dans le salon des Signoret-Montand où il découvrait qu’on pouvait parler politique sans s’engueuler, juste en échangeant des idées. Alors que pourtant, à l’époque, les opinions étaient vives et les crispations tangibles, un peu comme aujourd’hui où en France, par exemple, par pur électoralisme, certains n’hésitent pas à mettre musulmans et terroristes dans le même sac. "C’est une période très vulgaire", lâche-t-il en posant les mains sur la nappe avant d’embrayer sur le voile qu’il trouve "insupportable" mais à propos duquel il ne faut certainement pas légiférer tant que l’on maintient son interdiction à l’école. "Une évidence!". Et de conclure: "Les femmes finiront bien par se rendre compte que c’est ridicule, en attendant soyons intelligents, misons sur les convictions et non pas sur la violence ou les sanctions".

Les femmes, justement. Dans son dernier film, "Adults in the Room", pendant que les ministres de l’Eurogroupe s’écharpent sur le remboursement de la dette grecque, la réflexion la plus intelligente, selon lui, fut celle de Christine Lagarde, alors présidente du FMI, qui s’exclamait qu’il fallait plus d’adultes dans la pièce. "C’est la seule qui a réalisé que la dette était trop importante que pour être remboursée, tous les autres tapaient du poing sur la table en hurlant ‘Il faut payer!’ sans vouloir voir qu’au bout de ce raisonnement, il y avait un peuple en proie à une crise sociale, économique et humanitaire sans précédent. Il fallait de la sensibilité féminine pour le voir tandis que les hommes persistaient dans l’excès. L’issue de cette tragédie aurait sans nul doute été différente, s’il y avait eu plus de femmes autour de la table." Autre personnage de cette pièce, Jean-Claude Juncker, dont Costa-Gavras ne pense que du mal et dont le départ le réjouit: "Un Yes Man qui s’est couché partout, tout le temps. Il a spolié l’Europe pour que le Luxembourg s’enrichisse encore plus. Vous avez vu le niveau de vie des gens là-bas? C’est indécent."

Alexis Tsipras, c’est différent, même si à la fin, lui aussi se couche gentiment devant les institutions là où un Yanis Varoufakis, ministre éphémère des Finances, refuse net le plan de remboursement imposé par Bruxelles avant de devoir jeter le gant et de démissionner. "Tsipras était pris à la gorge, comme un espadon pendu à un hameçon, pressé par l’Europe il décidait d’en appeler au peuple par un référendum en faveur du plan draconien imposé par Bruxelles. Au niveau démocratique, il n’y a rien à dire, au niveau éthique par contre, c’est une autre histoire or selon moi, c’est l’éthique qui doit toujours prévaloir".

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: Un Campari.
  • A table: Un peu de Bordeaux, mon vin préféré.
  • Dernière cuite: Il y a 50 ans, à la fin de "L’Aveu", un film avec Yves Montand où il y avait eu beaucoup de tensions. Je n’aime pas être saoul, cela me rend trop malheureux.
  • A qui payer un verre? À mon ami Jorge Semprun (scénariste de "Z", décédé en 2011) pour le convaincre de boire un peu plus.

Maintenant, s’il fallait en revenir aux sources du drame, le fond du problème remonte clairement au moment de l’adhésion de la Grèce à l’Union: "Elle n’était pas prête, l’UE aurait dû lui donner un accord de principe tout en différant l’entrée de 3 à 5 ans pour que la Grèce fasse le ménage chez elle. Tout le monde aurait joué le jeu, la Grèce n’aurait jamais pris le risque de rater son entrée européenne et de rester dans le coin des orientaux".

Finalement, le cocktail n’est pas mal du tout, il est même très bon. Nous sommes toujours seuls dans les fauteuils de velours et Costa-Gavras, d’un calme olympien, ne semble pas du tout préoccupé du timing et nous gratifiera même de 20 minutes supplémentaires. L’occasion de poursuivre sur la vedette du film, Yanis Varoufakis, outsider de la politique, son préféré, même s’il en avait plutôt une mauvaise opinion avant de le rencontrer. "Je me méfiais de lui, j’avais lu des choses qui ne me plaisaient pas, or en réalité, cette presse- là n’informait pas, elle tapait sur lui pour le décrédibiliser durant les négociations." Varoufakis, l’outsider mais surtout celui qui ne plie pas et refuse de se soumettre à ce qu’il estime contraire à l’intérêt de la Grèce et, se redressant alors, le cinéaste conclut: "Le plus important dans la vie, c’est de résister et c’est dans les combats que l’on pense perdu d’avance que se mesure la vraie résistance. Si le combat est facile, l’engagement n’a pas de sens." En tout cas, Costa-Gavras en est certain, il n’y aurait jamais eu de Grexit: "Si la droite et la gauche avaient réussi à s’unir, l’Europe n’aurait pas eu d’autres choix que d’accepter de renégocier la dette mais voilà, personne n’y a même pensé." Quant au Brexit, le vrai courage selon lui serait d’organiser un nouveau référendum, d’oser reposer la question aux Anglais qui, fondamentalement, n’ont aucune envie de partir.

Pour conclure sur la Grèce, alors que l’on fêtait en 2018 la sortie officielle du plan d’austérité, le Franco-Grec qualifie l’événement de "plaisanterie" car le pays n’est pas près d’arrêter de souffrir. Il rappelle que 500.000 diplômés ont dû quitter leur pays à cause de la crise, comme lui jadis. En Grèce, où il présentait le film dans un contexte de grandes tensions, le réalisateur explique avoir affronté plusieurs campagnes de diffamation et croisé aussi beaucoup de gens qui sortaient de la salle en pleurant.

L’attaché de presse attend patiemment, les dernières minutes s’envolent au rythme d’un métronome, l’occasion de finir légèrement ou pas. Si Costa-Gavras boutonne sa chemise jusqu’au col, c’est un peu par résistance, "à la cravate, sorte de phallus culturel", mais aussi en hommage à son père et à son grand-père, un homme pauvre qui réparait des chaussures en Arcadie et qui, un jour, s’était pris une baffe pour avoir touché le genou d’une cliente. Un mois plus tard, il l’épousait et lui faisait un enfant pour finir par réussir formidablement avec son magasin. "À leur manière, ils résistaient aussi, à l’église ou à la monarchie, tandis que moi, je refuse simplement de me soumettre à l’opinion dominante." Et c’est en pilote automatique que Gavras nous quitte pour s’en aller dialoguer avec une salle qui meurt d’envie de savoir: "Pourquoi ce film?"

Adults in the Room


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