"Il n'y a plus d'homme d'État. Zuckerberg, Musk, Jobs… ce sont eux qui ont changé et qui changent encore la société"

©Kristof Vadino

"Fondamentalement, leur impact sur l’humanité a été beaucoup plus important que d’envoyer Armstrong sur la lune." L'apéro de L'Echo avec Giles Daoust.

Ixelles, ses travaux, son piétonnier et les vestiges de l’administration communale, une façade béante soutenue par de gros poteaux plantés dans un presque terrain vague, juste en face d’un bar à gin, De Haus, lieu choisi par Giles Daoust pour prendre un apéritif. Giles avec un L, pas deux; hommage à Saint-Giles, un saint auxiliateur de l’Église plutôt populaire en Angleterre mais surtout un prénom que les parents Daoust trouvaient plus original en anglais. Voilà.

Installé au milieu de petits fauteuils crapaud en sky, nous observons les arrivées des afterworkers sur un fond de Cesaria Evora, un revival des nineties et qui, avec un peu d’imagination, pourrait presque nous faire oublier que la chanteuse cap-verdienne, c’est comme IAM, les Spice Girls et la Game Boy, c’était il y a trente ans déjà. Derrière nous, un homme à la cinquantaine incrustée aimerait se faire passer pour un quadra auprès d’un barbu long et fin collé à lui sur le mini-canapé en simili. Il lui explique que son petit copain, Anthony, est parti passer une semaine à Barcelone avec un autre homme: "Parce que c’est tellement mieux d’être libre." Gageons que deux gins plus tard, tout le monde se retrouve à Barcelone. À 18 heures, l’ambiance est plutôt calme tant les clients sont occupés à déchiffrer la composition des presque 60 cocktails présents sur la carte.

Que buvez-vous?
  • Giles Daoust: CEO de Daoust Interim
  • Son apéro: un Botanist, un cocktail à base de gin tonic
  • A table: Buveur de bière (jamais plus de 6,5°), pas de vin ou alors juste un peu de blanc
  • Bière préférée: une Carlsberg ou les bières du Brussels Beer Project
  • Dernière cuite: la fête du personnel de Daoust

Au mur, l’espace se partage entre de vieilles photos – style mariage, avec des fiancées à lunettes et des amoureux à moustache – et des livres que tout le monde a déjà lu. Du Stephen King, du Daniel Steel et de l’André Decaux, juste à côté de Mauriac et de cette bonne vieille Thérèse Desqueyroux.

Arrive Giles Daoust. Dynamique, franchement sympathique, il vous broie la main avant de choisir une table et d’attaquer une cacahuète. Pas de celles qui traînent dans un bol rempli de sel mais bien celles encore toutes emballées dans leur coque naturelle. Ce bar, Daoust l’a choisi car ses deux autres lieux de prédilection à Ixelles viennent de fermer la même semaine. "C’est complètement fou! Ils étaient pourtant toujours pleins…"

Alors il a choisi celui-ci, un bar à gin, la boisson qu’il préfère juste après la bière. Il y vient parfois pour des anniversaires ou des verres avec son épouse avant ou après le restaurant, mais où in fine, il sort plutôt rarement. "Parce qu’avec les enfants…" Mais de cela, il ne parlera pas. C’est "la vie privée" et quand on est dirigeant d’entreprise, on est fatalement plus exposé que quelqu’un d’autre, donc "on a toujours un peu peur pour sa famille".

Faut dire qu’aujourd’hui, selon lui, le chef d’entreprise a plutôt mauvaise presse. On le voit trop souvent comme quelqu’un d’arrogant ou de très riche alors qu’être patron d’une PME, c’est une tout autre réalité, explique d’emblée celui qui pourrait être pris pour un fils à papa. Pourtant, il avait fait ses preuves avant, comme scénariste et producteur de films dès l’unif et il s’occupe depuis plus de 10 ans de la scénographie de l’Ommegang. Question business, ça marche plutôt bien, entreprise de l’année en 2016, élu Top Young Manager l’année dernière, Giles a enchaîné rapidement les succès, le tout deux ans seulement après avoir repris la direction de l’entreprise familiale.

Plus de grand débat de fond

Comme tout bon manager qui se respecte, il démarre naturellement sur son entreprise en vous pitchant sa stratégie en deux slogans "Welcome to family" et "We love solutions". Voilà, voilà, chez Daoust, on est proche des 350 travailleurs et, chaque année, on fête l’anniversaire de l’entreprise, (65 ans en 2019), l’occasion de dîner, boire et danser tous ensemble "et de se cuiter aussi", ajoute le CEO en riant.

C’est là qu’il avoue prendre ses plus belles cuites d’ailleurs, l’occasion de relâcher la pression tous ensemble, à l’inverse d’autres entreprises où on boit du champagne dans le carré VIP.

Sur l’actualité et la conversation style café du commerce, ne comptez pas sur Giles Daoust. Lui n’aime pas avoir des opinions, encore moins en politique où, de manière générale, il estime que beaucoup feraient mieux de se taire au lieu de donner leur avis à tort et à travers.

5 dates clés
  • 2003: Création de Title Media, sa boîte de production.
  • 2004: Rencontre sa compagne, future mère de ses enfants.
  • 2006: Il devient metteur en scène de l’Ommegang.
  • 2013: Naissance de son premier enfant.
  • 2015: Il devient CEO de Daoust, l’entreprise fondée par son grand-père.

Fondamentalement, et c’est sans doute là tout le drame, c’est le système, le problème. Un régime d’une complexité rare, une "lasagne institutionnelle", des "zakouskis sociaux" et une incapacité totale à faire bouger les choses. Selon lui, tous les modèles ne fonctionnent pas tels qu’ils étaient conçus au départ; la faute à la proportionnelle, la faute à la coalition et in fine, des lois amputées de leur esprit avant même d’être votée. "Et en ajoutant ensuite la sous-règle, l’exception et les nombreux cas particuliers. Non, ce qu’il faudrait, c’est abroger une loi chaque fois qu’on en promulgue une nouvelle, vous ne trouvez pas?", interroge-t-il alors en empilant ses coquilles vides à côté de son grand verre de Botanist, un gin dans lequel surnagent du pamplemousse, des baies et plein de petites feuilles de menthe.

Interrogé sur le bilan du gouvernement Michel, Daoust estime que ce n’est "pas vraiment un gouvernement de droite, encore moins un gouvernement libéral", un peu comme quand Di Rupo était Premier, "c’était tout sauf un programme de gauche". "Non, à part la N-VA et le PTB, tous les partis ont à peu près le même programme."

C’est un peu moche mais on n’a plus de grand débat de fond, plus de Kennedy pour déclarer que l’homme marcherait sur la lune, déplore-t-il avant de paraphraser le Président américain qui s’exprimait sur la mission lunaire: "We do this not because it’s easy but because it’s hard."

Plus d’homme d’État non plus, aujourd’hui. Les grands bouleversements de la société, ce n’est pas à des politiques qu’on les doit mais à des hommes du privé. "Mark Zuckerberg, Elon Musk, Steve Jobs, ce sont eux qui ont changé et qui changent encore la société. Fondamentalement, leur impact sur l’humanité a été beaucoup plus important que d’envoyer Armstrong sur la lune."

Même si, sur le fond, Giles Daoust estime que Facebook rend les gens bien plus malheureux qu’heureux. "C’est un problème d’ego, clairement. On veut des likes, on veut être aimé, on se compare sans cesse aux autres tout en cherchant par-dessus tout la reconnaissance." L’ego, l’éternel problème selon lui, une qualité nécessaire pour entreprendre mais qui peut très facilement mener à votre perte. "Comme Elon Musk qui a complètement pété les plombs, trop sûr de lui, il était persuadé d’être un surhomme, le seul capable de diriger ses quatre boîtes. En réalité, tout est une question d’équilibre et ce n’est pas simple car fondamentalement, les chefs d’entreprise sont tous des workaholics et des control freaks."

Elon Musk, Steve Jobs et Mark Zuckerberg "des hommes inspirants" dont il a dévoré toutes les biographies. Il reconnaît d’ailleurs être un gros consommateur de biographies parce que cela aide de voir comment ces "grands" ont géré des situations auxquelles, peu importe la taille de son entreprise, chaque dirigeant est appelé à répondre.

L’apéro touche à sa fin, Giles Daoust, qui se rend au bureau à pied tous les matins, s’apprête à rentrer chez lui. L’occasion d’aborder la mobilité ou l’enfer sur les routes bruxelloises. "Fondamentalement, je pense que c’est la technologie qui nous sauvera, comme en matière d’écologie. Ce ne sont plus des questions politiques mais des défis technologiques. Regardez Uber, Waze et les voitures partagées, c’est encore des initiatives privées qui ont amélioré la mobilité." 20 heures, Giles Daoust liquide son gin, regrette un chouïa d’avoir raté le dîner des enfants, et vous remercie avant de se faufiler entre les tables vers la sortie.

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