"Il y a tellement de niveaux de décision qu'on a toujours l'impression que plus personne ne décide de rien finalement"

©Dieter Telemans

"Fondamentalement, ce qui est dommage, c’est que les gens se laissent séduire par des discours, par des politiques qui manient parfaitement leur communication sans oser imposer les mesures qui seraient nécessaires." L'apéro de L'Echo avec Alain Berenboom, avocat spécialisé en droits d’auteur et écrivain.

C’est l’histoire d’un vieux café de Bruxelles, un de ceux où les tables sont étroites et anciennes et dans lequel on vous sert encore des tartines et du cervelas à toute heure de la journée. Tout en noir derrière leurs grands tabliers blancs, les garçons et les dames de salle font partie de ces gens qui considèrent encore que c’est un métier que de servir les gens. Ici, on entend des "Qu’est-ce tu prends?" ou "Comme d’habitude?", lancés à ces clients que l’on côtoie depuis tant d’années qu’ils finissent par partager entre eux une certaine intimité. Avec le temps et avec l’invasion des low-costs et des city-trips, le personnel a aussi appris à renseigner "in english" les touristes; à deviner que c’est la Kwak et son ballon qui les fascine, et que même si l’établissement est classé, c’est la terrasse qu’ils squattent le plus souvent en été. Comme si eux aussi savaient qu’en Belgique, le soleil reste toujours un cadeau du ciel.

Que buvez-vous?
  • Qui: Avocat spécialisé en droits d’auteur et écrivain
  • Apéritif: Bière à l’extérieur, vin rouge à la maison
  • À table: Primitivo, vin rouge des Pouilles
  • Dernière cuite: Jamais, son corps ne supporte pas plus de deux ou trois verres de vin

Avant, il y a cent ans, ce café accueillait essentiellement des professionnels qui tuaient le temps pendant que la Banque nationale traitait de leur argent; ils y jouaient au Pietjesbak, un jeu proche du 421 où le perdant était surnommé le mort. À la dernière partie, le jeu s’appelait "La mort subite" parce qu’on la jouait plus vite. ça, c’est pour l’histoire.

Il l’avait dit au téléphone, il nous avait prévenus, lui ne prend jamais d’apéritif. En tout cas, pas à l’extérieur, pas en ville, pas avec des journalistes, encore moins avec des confrères ou des clients, Alain Berenboom, lui, ne prend des apéros qu’avec Myriam, sa femme, le soir à la maison. Les grands soirs, c’est champagne, sinon c’est vin rouge. Une bouteille qui passe de la table du salon à celle de la salle à manger, souvent du Bordeaux, ou alors de l’italien mais uniquement des Pouilles. Voilà. Et c’est le regard plein de malice que l’avocat fait finalement son entrée dans ce beau café où il semble aussi connu que le loup blanc.

Pas d’apéro, "sauf si c’est à la Mort Subite", avait-il ajouté avant de fixer le rendez-vous, un mercredi en fin d’après-midi. Même Babette, la serveuse en chef – qui n’avait pas franchement l’air emballée à l’idée de nous voir interviewer un avocat et le prendre en photo dans l’établissement – s’exclame en le voyant: "Ah, mais c’est vous! Fallait le dire tout de suite!" On s’embrasse et Berenboom tape même dans l’assiette de fromages que Babette s’apprête à déposer quelque part. Alain aime bien lui faire des blagues et elle semble bien aimer quand Alain la fait rire. ça, c’est pour l’ambiance.

5 dates clés
  • 1976: Plaide contre la saisie du film "L’Empire des Sens" alors censuré.
  • 1984: Rencontre sa femme, Myriam Gooris, alors journaliste radio RTBF.
  • 1989: 1er roman, "La position du missionnaire roux" et naissance de Stanley, son fils.
  • 1994: Publication de son Traité sur les droits d’auteur et droits voisins.
  • 2013: Remporte le prix Rossel pour "Monsieur Optimiste".

Installé derrière une table qui brinquebale, nez sur une bière brune au fût qu’il accompagne d’une assiette mixte recouverte de sel de céleri, Berenboom raconte qu’il vient ici depuis l’unif. "Un des seuls fiefs bruxellois qu’on a eu l’intelligence de préserver, un petit îlot qui sent le vieux Bruxelles et qui rassure un peu à l’heure où tout s’emballe." L’homme se défend pourtant de vivre dans le passé, même si, comme tout le monde, il est des choses qu’il regrette un peu. Comme le temps où tout le monde lisait des journaux et des magazines, le temps béni de la presse avant que des gros groupes ne les rachètent et que les titres finissent par disparaître. Un peu comme les libraires, d’ailleurs. "En l’espace d’une semaine, les trois librairies de ma rue ont fermé, c’est fou!" Maintenant, lui ne croit pas non plus à la mort de la presse écrite, faut dire qu’on lui a déjà fait le coup. "Quand la télé est arrivée, on a dit que le cinéma était mort; quand les K7 et les DVD sont arrivés, on prédisait aussi la mort de la télé. Moi, je ne m’inquiète plus."

Et puis là, bonne nouvelle, une directive européenne vient de passer et elle oblige désormais les gros opérateurs comme Google à rétribuer les journaux et les télés quand ils utilisent leur contenu. Encore faut-il que la directive soit appliquée. "En fait, le problème de l’Europe, c’est un peu le même que celui de la Belgique: il y a tellement de niveaux de décision qu’on a toujours l’impression que plus personne ne décide de rien finalement."

La dictature des dictateurs

Si la disparition des libraires l’interpelle plus que celle de la presse écrite, Berenboom poursuit sur le phénomène qui de tous l’inquiète franchement: la montée de l’extrémisme dans le monde. Ou plutôt le fait que des présidents démocratiquement élus se transforment en dictateurs dès qu’ils sont au pouvoir et qu’ils se mettent ensuite à massacrer allégrement leur population, du genre Ortega au Nicaragua. "Avant, les choses étaient claires, les dictateurs faisaient des coups d’État et on savait que c’étaient des salauds. Aujourd’hui, c’est moins simple mais en Europe, c’est pareil. Regardez Poutine. C’est fou. Sans compter qu’il se fait réélire quand même… C’est terrible comme les gens sont décervelés."

Le Brexit, même combat, selon lui. "La meilleure illustration de la connerie". Et puis il y a l’Italie, notre mère à tous, le pays qui – avec la Grèce – reste le berceau de notre civilisation et qui, aujourd’hui, se retrouve avec Salvini. "C’est l’horreur absolue!"

Pour un mercredi, ça plombe un peu. Pour peu, on demanderait presque à Babette de remettre une bière, une grosse à plein de degrés, du genre tartine liquide qui vous permet d’affronter l’hiver. Oui, mais tout ça, c’est sans compter Angela, lâche notre homme au comble de l’enthousiasme. "Elle, c’est la seule femme d’État que je connaisse. Elle dépasse tout, son parti, son gouvernement et tous les chefs d’État européens. À côté d’elle, ce sont tous des petits messieurs."

Même si, en Belgique, on ne peut pas se vanter d’avoir, nous aussi, un "homme" d’État, l’avocat ne fait pas partie de ces gens qui, l’air désespéré, soupirent à l’évocation des prochaines élections. Non, lui, il s’en réjouit. Bon, pas au niveau communal où les enjeux se limitent à savoir si c’est Lutgen 1 ou Lutgen 2 qui dirigera la commune, mais bien à la perspective des législatives et des européennes. L’occasion d’envoyer un signal au politique, parce que oui, les élections ça change les choses. "Dieu sait que je n’aime pas la N-VA, mais regardez la situation, il y a 10 ans, ils étaient 3 députés, aujourd’hui, c’est le premier parti du pays. ça veut dire quand même qu’il est possible de faire bouger les lignes!"

"En fait, côté francophone, nous aurions bien besoin de notre Angela Merkel."

Non, fondamentalement, ce qui est dommage, c’est que les gens se laissent séduire par des discours, par des politiques qui manient parfaitement leur communication sans oser imposer les mesures qui seraient nécessaires. "Électoralement parlant, les déclarations sont plus rentables que des réformes dont on ne verra les effets que 10 ans plus tard, du coup, cela les intéresse moins." Et puis, il y a réforme et réforme. "Si, comme en matière de justice, on ne donne pas les moyens pour les mettre en œuvre, cela reste un gros coup de com", ajoute-t-il alors en enroulant une petite tranche de saucisson. Sans compter l’effondrement du plafond du greffe de la Cour de Cassation et les conditions de travail des magistrats, rappelle-t-il avant de tonner un peu. "Tout un symbole! Ce que je constate, c’est qu’on choisit d’investir dans les F-16 plutôt que dans la justice, c’est triste."

Il dit tout ça, sans pourtant perdre sa malice, sans se départir de son regard bleu et joyeux. "En fait, côté francophone, nous aurions bien besoin de notre Angela Merkel, un homme ou une femme d’État qui défierait l’opinion publique et qui n’aurait pas peur."

19 heures, l’avocat du Roi, de Tintin et de Magritte achève sa bière et file retrouver son autre brune, sa femme. Qui l’attend pour l’apéritif.

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