interview

Jean-Jacques de Gruben: "Dire que le privé va devoir faire plus, je veux bien, mais que le politique nous montre d’abord l’exemple!"

Jean-Jacques de Gruben nous fait découvrir 3 gins différents, ceux que son copain d’école Adrien Desclée de Maredsous vient de lancer. ©Kristof Vadino

Très remonté contre l'irresponsabilité des politiques, le patron des chocolats Dolfin se console de n'avoir perdu qu'un peu moins de la moitié de son chiffre d'affaires en raison de la crise sanitaire. Les exportations, pourtant très décriées à à l'heure du "retour au local", sont sa planche de salut.

Physiquement, le patron des chocolats Dolfin, c’est un doux mélange de Jack Nicholson, Philippe Seymour Hoffman et Franz-Olivier Giesbert. Un homme discret et patiné qui confie s’être fait tous ses cheveux blancs le jour où, lui, l’ancien directeur de Nespresso, acquérait une petite affaire de chocolat et se lançait dans la production, il y a 13 ans de cela.

Il est rare dans les médias. L’homme n’aime pas tellement ça, encore moins parler de lui-même, ce qui est plutôt dommage, car il a pas mal de choses à dire.

Il nous reçoit chez lui, un vendredi soir parce qu’avec trois enfants en bas âge, il avoue ne plus courir les bars. "Sinon, vous êtes Gin ou pas trop?", lâche-t-il en s’installant dans le fond de son jardin avant de dévoiler 3 bouteilles de gins différents, ceux que son copain d’école Adrien Desclée de Maredsous vient de lancer depuis la fameuse Abbaye et que Jean-Jacques de Gruben entreprend de nous faire découvrir. S’emparant de la première bouteille, il propose d’attaquer avec le "Valéo". On dit "banco!".

Qui va payer le chômage économique?

On aurait bien aimé ne pas parler trop du Covid sauf que, ce matin, les chiffres sont franchement alarmistes, les contaminations explosent et le reconfinement semble faire partir des possibilités de l’été alors que tout le monde en sortait à peine.

"Horrible!", lâche-t-il avec un petit accent qui traîne dans le bas de la mâchoire, "affreux" poursuit notre homme qui explique qu’après avoir dû fermer son usine quelques jours au temps fort de la crise, il avait relancé et réorganisé toute sa production en se contraignant à réduire la voilure. D’ailleurs, parmi les 35 travailleurs de Dolfin, il en est certains qu’il n’a pas vus depuis 4 mois. "Heureusement qu’on a le chômage économique, mais ça ne pourra pas durer éternellement et surtout, qui va payer?"

"Avec les travaux, la zone 30km/h, la suppression des bandes de circulation un peu partout, qui va encore se taper le centre pour acheter son chocolat?"

C’est moche, parce que 2020 c’était la grande année de Dolfin, celle de la nouvelle usine, celle où pour la première fois la croissance s’annonçait à deux chiffres. Et "Bam", du jour au lendemain, toutes les épiceries fines – ses revendeurs principaux – fermaient boutique. Jean-Jacques de Gruben ne se plaint pas, parce que quand on voit la situation des chocolatiers Grand-Place et ceux de l’aéroport – ses deux plus grands points de vente au monde – et qu’on entend des "-80%", il se dit qu’il est encore franchement gâté avec ses "-45%". "Eux, c’est double peine, non seulement il y avait la fermeture des boutiques, mais ensuite la disparition du tourisme, c’est franchement terrible ce qui se passe… d’autant que ce n’est pas les Belges qui compenseront; avec les travaux, la zone 30km/h, la suppression des bandes de circulation un peu partout, qui va encore se taper le centre pour acheter son chocolat?"

L'exportation, un must

La chance de Dolfin, l’exportation, où l’entreprise réalise 75% de son chiffre d’affaires. À l’heure du Covid et du climat, on critique pas mal les exportations, il comprend, lui d’ailleurs prône à fond le local, "sauf qu’en Belgique on est tellement petit qu’on est condamné à exporter et que c’est ma responsabilité de chef d’entreprise de garantir l’emploi dans mon usine".

"Si les Chinois se mettaient ne fût-ce qu’à consommer 4 kilos de chocolat par an, ce serait une catastrophe."

C’est d’ailleurs grâce à l’export qu’il est parvenu à s’en sortir avec la crise: "Tous les pays et continents ne sont jamais confinés en même temps, certains ont d’ailleurs tellement bien géré la crise qu’ils s’ouvrent quasi comme avant", explique-t-il rassurant. L’Asie, un continent particulièrement friand du chocolat belge où actuellement la consommation annuelle et par personne tourne autour des quelques grammes, là où en Europe on est plus sur du 7 à 9 kilos par personne. Seulement quelques grammes, mais c’est tant mieux, car "si les Chinois se mettaient ne fût-ce qu’à consommer 4 kilos de chocolat par an, ce serait une catastrophe, on n’aurait jamais assez de cacaotiers au monde pour satisfaire la demande, le chocolat deviendrait un super luxe complètement inaccessible".

Autre risque du secteur, que les cultivateurs en Afrique se désintéressent du cacao pour produire autre chose, un risque que les gros acteurs ont compris et qui par conséquent développent des incentives dans tous les sens pour s’assurer la fourniture des matières premières.

"Où sont les hommes d'État d’avant?"

Et la suite, il la voit comment lui? Pas super optimiste. "Là ça suffit, il nous faut vraiment un gouvernement sinon on va tous y rester". Un climat politique qui, selon lui, fleure plus le marais malodorant que le champ de coquelicots et un pays dans lequel personne n’est capable de prendre ses responsabilités. "Ils sont où les hommes d’État d’avant? Des intelligences supérieures qui mettaient de côté leurs intérêts propres au profit de l’intérêt des autres? Est-ce que seulement les politiques aiment leur pays? Sincèrement, je me le demande et quand on voit où nous en sommes, à leur place j’aurais honte…"

"Si on transposait la situation politique au secteur privé, ce serait un carnage."

Attaquant le saucisson à présent, le patron conclut "si on transposait la situation politique au secteur privé, ce serait un carnage!". Y’a qu’à voir, encore ce matin, poursuit-il, la gare de Mons: "Deux fois le budget initial! Mais moi si mon usine m’avait coûté deux fois le prix, je serais mort avec mes chocolats, je serais ‘faillite’ hein!", lâche-t-il exaspéré en allumant une cigarette.

Le pompon étant d’entendre ensuite Di Rupo dire que le secteur privé va devoir passer à table pour aider le pays. Le patron lui aimerait bien rappeler que c’est tous les jours que les chefs d’entreprise aident leur pays, que c’est tous les jours qu’ils rament pour trouver de nouveaux contrats pour survivre et ne pas licencier des gens. "Alors dire que le privé va devoir faire plus, je veux bien, mais que le politique nous montre d’abord l’exemple!"

"Ça suffit, il nous faut vraiment un gouvernement sinon on va tous y rester." ©Kristof Vadino

Il dit tout ça sans s’énerver. Calme sur sa chaise de jardin, il presse alors le mégot de sa cigarette entre ses doigts pour l’éteindre, pas de cendrier visiblement, et se dit qu’il est temps d’attaquer "L’invictus", celui qu’il boit quand il est un peu fatigué.

"Tchin Tchin! À la santé du prochain gouvernement alors?" On dit "Chiche".

Que buvez-vous?

Apéro préféré: "Un Gin de Maredsous, comme je suis un bon vivant j’aime toutes les bonnes choses."

À table : "Je suis très Bordeaux, j’adore particulièrement le Château Talbot."

Dernière cuite: "Je supporte assez bien l’alcool donc quand je suis trop loin, je file à l’anglaise pour qu’on ne me voie pas comme ça."

À qui payer un verre : "À Nelson Mandela que j’admire énormément, au Pape pour lui demander pourquoi l’Église a couvert autant d’horreurs et puis quelques verres à Aragon et à Serge Reggiani pour le plaisir."

5 dates clés du patron de Dolfin

1999 : "Je pars au siège de Nespresso en Suisse, à cette époque c’était une petite start-up ambiance plus 'street fighting' que 'Georges Clooney'. J’y ai tout appris."

2001 : "Je pars diriger Nespresso Australie pendant deux ans, une très belle période même si je ne serais pas resté dans ce pays toute ma vie. La culture européenne me manquait."

2007 : "J’achète Dolfin, le début de la grande aventure."

2009: "Mon mariage avec Céline, la naissance de Gaia en 2012 suivie de Gustave (2014) et de Circé (2018)."

2020 : "Je vais offrir un verre à toute mon équipe pour les remercier. J’ai entendu tellement de travailleurs qui avaient remis des certificats médicaux pour ne pas être au chômage économique, ce n’est pas arrivé chez moi. Ils ont tous été formidables."

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