"La mondialisation, c'est le règne des hors-la-loi"

©Tim Dirven

Entre les lois qui ne favorisent que les multinationales et celles qui tentent sans succès de les brider un peu, il n’y a plus grand espoir pour la société. L'apéro de L'Echo avec Guy-Bernard Cadière.

C’est l’une des valeurs sûres de Bruxelles, le genre de brasserie où les années glissent sur le laqué des boiseries et qui rappelle à nombre de familles cossues de la ville qu’elles y ont toutes vécu au moins un événement important de leur vie. Fait assez rare pour être relevé, c’est aussi l’un des rares endroits où l’on est toujours salué, servi poliment et confortablement installé. Question déco, pas de concession à la contemporalité mais un classicisme moderne réveillé par quelques CoBrA qui gambadent sur les murs. C’est ici, à deux pas de chez lui, que Guy-Bernard Cadière nous a fixé rendez-vous pour prendre l’apéritif.

Qui êtes-vous?
Guy-Bernard Cadière
  • Je suis Chef de service de chirurgie digestive à l’hôpital St-Pierre et professeur à l’ULB. Je dirige également l’European School of Laparoscopic Surgery. Plusieurs fois par an, je pars avec mon équipe opérer avec Denis Mukwege, à Panzi, au Kivu.
  • 1963: Je joue avec deux copains quand ma mère me rappelle pour faire mes devoirs. Cinq minutes plus tard, mon copain Ghislain prenait l’arme de son père et tuait notre copain Yves.
  • 1968: Je découvre les premières images de la famine au Biafra à la télé. Cela m’a traumatisé à vie.
  • 1979: Je fais mes stages de deuxième doc au Burundi et je découvre l’Afrique pour la première fois.
  • 1983: Ma femme rentre au Congo et me fait savoir qu’elle est malade mais que c’est une bonne nouvelle, j’apprends alors que je vais être papa.
  • 1989: Atteint d’une leucémie, je reçois une greffe de moelle le jour de la chute du mur de Berlin. Confiné dans une bulle stérile pendant 1 mois et demi, je dessine et invente les instruments qui me permettront d’opérer les gens sans devoir les ouvrir.

"Monsieur Cadière, ah oui, nous le connaissons bien", s’empresse le maître d’hôtel du Canterbury en nous installant avant de se précipiter pour échanger gaiement les vœux de Nouvel An avec les habitués qui pénètrent peu à peu dans l’établissement. Des gens qui, à force de se croiser, finissent même par se connaître entre eux, parfois même à se ressembler un peu. Mais ce soir, du personnel à la clientèle, tous sont à la fête, un peu comme si chacun d’eux avait traversé l’océan à la nage ou l’Inde à vélo, anxieux de ne pouvoir retomber dans ses bonnes vieilles habitudes. Ce n’était pourtant que les fêtes de fin d’année.

19 heures tapante, notre homme est là. Jeans, pull en laine et baskets, le chef de service de Saint-Pierre détonne un peu entre les quelques noblions aux vêtements élimés et les bourgeois tout endimanchés pour le dîner. Physiquement, il fait un peu songer à Albert Dupontel, version aventurier. Il revient d’ailleurs de trois jours de montagne qu’il passait non pas à marcher mais à snowboarder.

Pas de bonne résolution particulière, ou peut-être une, passer plus de temps avec ses petits-enfants. Parce que, à 62 ans, "Guyber" en a bientôt quatre. Sans compter la famille élargie, à l’africaine (ses deux premières épouses sont congolaises), dans lesquelles Cadière est "Bokilo", à savoir beau-frère, oncle etc., bref, toute une parentèle qu’on gagne par le mariage et qui chiffre vite à plus de 200 personnes. Il n’y a pas à dire, l’environnement bruxellois du restaurant paraît bien pâle à présent.

Ultra-connu dans le milieu médical mondial pour ses techniques d’interventions chirurgicales non invasives, le "grand public" découvrait Guy-Bernard Cadière plus récemment grâce à son travail auprès de Denis Mukwege à Panzi, au Kivu. Ensemble, ils réparent les femmes, Guyber par le haut, Denis par le bas. C’est donc tout naturellement, actualité oblige, qu’un chardonnay sous le nez, nous démarrons l’apéritif sur les élections au Congo dont, à l’heure de ce rendez-vous, le résultat n’est toujours pas connu.

"Les élections? Du pipeau!", lâche-t-il sans échauffement. Du pipeau mais, reconnaît-il, c’est déjà un "grand pas", car pour la première fois depuis Lumumba, les Congolais sont appelés à élire eux-mêmes leur président. Même si, ne nous leurrons pas, le vainqueur proclamé ne sera jamais le véritable choix de la population. "Avec les 8.000 machines à voter brûlées à Kinshasa, l’absence de fonctionnaires dans certains bureaux de vote et l’inexistence même de bureaux dans certaines régions et ce, sans oublier que nous n’avons aucune garantie ni sur les machines, ni sur le dépouillement manuel, comment voulez-vous que ce soient des élections démocratiques?", interroge-t-il alors.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: Un chardonnay au Canterbury
  • A table: Une Jupiler
  • Sa dernière cuite: Après un match de hockey au Léo, où je joue en vétéran.
  • La plus belle: Après un tournoi de hockey à Barcelone en 2012, je me suis fait arrêter par la police et j’ai passé la nuit au poste. Un beau fait d’arme.
  • À qui offririez-vous un verre?: Sans hésiter, à Michelle Obama.

Une corruption généralisée, certes, mais qui reste le lot de tous ces États qui vivent essentiellement de subsides. "Sans impôt, impossible pour un État de survivre. Du coup, il se paie sur l’importation de produits, même ceux qu’il fabrique lui-même. In fine, cela tue autant la croissance que l’aide humanitaire qui est organisée sur le principe du ‘Je donne’ et tu dis ‘merci’."

Question air du temps, à l’aube de cette année nouvelle, il est désormais de bon ton de céder au techlash, cette mode de vilipender les nouvelles technologies incarnées par ces fameux Gafa, ceux-là même qu’on encensait tellement hier. Pour le coup, vous ne l’aurez pas, notre homme avoue en effet collaborer avec Google pour implémenter l’IA dans les robots, une technique qui – contrairement aux robots utilisés actuellement – permettrait de véritablement améliorer le traitement du patient. "À l’heure actuelle, le robot est juste une manière de vendre de grosses machines très chères à des hôpitaux et de faire beaucoup d’argent. Au final, c’est une médecine à deux vitesses qui se profile."

Vive la technologie donc, même si, clairement, il ne faut pas se leurrer, l’IA va détruire à terme à peu près tous les emplois. Guyber ne comprend d’ailleurs pas qu’on culpabilise autant les sans-emploi. "Au lieu de les traquer, nous devrions clairement remercier les chômeurs qui acceptent de le rester à longue durée. Ils laissent en effet le travail à ceux qui ne peuvent pas s’en passer", conclut-il alors, à mi-chemin de son chardonnay.

Non, lui, ce qui le "débecte" franchement, ce n’est pas les révolutions technologiques en elles-mêmes mais bien la mondialisation ou "l’immondialisation", ce néolibéralisme anglo-saxon qui sacrifie les principes au nom du pragmatisme économique. Une réalité face à laquelle le politique est totalement impuissant. Entre les lois qui ne favorisent que les multinationales et celles qui tentent sans succès de les brider un peu, il n’y a plus grand espoir pour la société. "Avant, reprend-il, quand le seigneur ou l’industriel déconnait trop sur son domaine, les ouvriers sortaient de leur coron et balançaient des pavés dans les carreaux du château. Aujourd’hui, c’est un peu pareil, sauf que les exploités ne savent plus contre qui balancer les pavés. La mondialisation, c’est la dilution des responsabilités et le règne de ceux qui sont au-dessus des lois."

"Le Congo, c’est la plus grande bijouterie à ciel ouvert du monde."

Le propos secoue un peu. Même le photographe finit par poser son appareil pour écouter le professeur de l’ULB enchaîner sur l’iPhone, cette petite merveille de technologie qu’il reconnaît adorer mais qui pourtant "dégouline du sang des tribus installées sur les mines de coltan". Le photographe capitule et s’installe à présent pour suivre le raisonnement.

 

En résumé, des bandes armées sont chargées de répandre la terreur (dont les viols avec extrême violence) dans ces régions pour faire fuir la population en vue d’extraire le précieux minerai. Ensuite, direction le Rwanda, premier exportateur qui n’en possède pas, pour l’envoyer en Chine pour fabriquer des téléphones, destinés aux pays les plus riches et dont les recettes finiront dans des offshores après que tout le monde se soit bien servi au passage. "Le Congo, finalement, c’est un peu la grande bijouterie à ciel ouvert du monde", conclut-il, tandis que le photographe lache un soupir de profond découragement.

Finalement, on reprendra bien un verre de blanc. Pour se remettre. L’occasion de l’interroger sur la situation politique en Belgique qui, vu de Panzi, aurait franchement l’air d’un vaudeville. Toujours cool et souriant, notre homme ne se la joue pas "reporter de guerre" non plus, le genre distant de celui qui en voit tellement. Non. Concernant la Belgique, lui, il aimerait bien que cesse le bashing de la N-VA, par exemple, et que, surtout, les mouvements indépendantistes en général soient stoppés net.

"Sans verser dans la paranoïa, il faut bien admettre que s’ils ne le sont pas, c’est sans doute que certains trouvent un avantage à les soutenir. Un Barack Obama peut encore se permettre de tenir tête à une grande multinationale, mais un Puigdemont ou un De Wever, vous les voyez s’opposer à Google?"

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