"La société ne se résume pas à une juxtaposition de petites communautés"

©Kristof Vadino

"Le problème réside dans l’attitude du politique qui suit docilement l’opinion publique au lieu de la précéder." L'apéro de L'Echo avec Henri Batholomeeusen.

Waterloo. Pas côté Bruxelles qui collectionne les quatre façades mais côté Charleroi, baraques mitoyennes, plantées sur des trottoirs aux dalles inégales où l’on vous vend des fraises de Wépion à 3 euros le ravier. Sur la place, une brasserie et une grande terrasse au centre de laquelle le président du Centre d’Action Laïque (CAL) prend le soleil en jouissant de ses 15 minutes d’avance. L’homme aime le soleil, presque autant que le serveur qui apprécie son client, et qui, à la perspective de cette interview dans son établissement des Six Colonnes, lui époussette la chemise pour qu’il soit beau pour la photo. Bref, tapis rouge et table retirée à l’intérieur "comme ça vous êtres tranquil’". Voilà. Non coutumier des bars, Henri Bartholomeeusen – disons Bartho – se revendique "plutôt brasserie et plutôt Waterloo", là où il vient d’ouvrir son second cabinet d’avocat, là où il réside aussi. Parce que la capitale, ce n’est plus possible, 1 heure et demie pour y entrer, 1 heure et demie pour en sortir, y’a pas à dire, "Bruxelles s’isole de plus en plus et saccage les tissus sociaux qui faisaient son charme, d’ailleurs aujourd’hui, la plupart des entreprises, comme les professions libérales, ont plié bagage".

Qui êtes-vous?
  • Henri Bartholomeeusen: avocat, président du Centre d’Action Laïque (CAL) et ex-grand maître du Grand Orient de Belgique
  • 1964: "Je tombe gravement malade et reste 4 mois à l’hôpital avec de très fortes chances d’y passer, c’est très impressionnant quand on a 9 ans de penser qu’on va mourir. Depuis, je considère chaque jour comme un cadeau."
  • 1967: "Pour ma communion, je prends des cours particuliers avec un curé, il était tellement mauvais qu’il m’a vacciné à vie contre la religion, je l’ai vécu comme une libération face à la question de l’existence ou non de Dieu."
  • 1978: "Dernière année d’unif, ma femme tombe enceinte et on choisit de se marier et de garder le bébé, un pari risqué pour deux étudiants alors que le monde entrait en récession. Et cela fait 40 ans que ça marche!"
  • 1981: "Grâce à un professeur formidable à l’université, on me propose d’entrer en maçonnerie, sans doute l’une des plus belles découvertes de ma vie."
  • 1984: "La naissance de ma seconde fille."

D’emblée, même si l’homme est apolitique, ça fleure bon la campagne, celle du militantisme et de l’associatif, une parole bien rôdée mais nuancée, de très longues phrases, de grands principes mais exprimés à une telle vitesse que les concepts s’entrechoquent et que notre cerveau finit par sauter des mots. Bref, on résume "la neutralité, c’est la partialité, et la laïcité, c’est la liberté". Le contraire des religions qui – bien que respectables dans les convictions qu’elles inspirent – cherchent toujours à s’immiscer dans la société civile et politique.

Religion et laïcité

Casquette de président du CAL vissée sur la tête, il enchaîne sur les débats organisés par son institution en vue des élections. Ce qu’il en retient surtout, c’est que le discours des partis sur la religion et la laïcité change beaucoup en fonction de l’interlocuteur. "Une sorte de double langage qui me fait dire que les positions que l’on nous a vendues au CAL ne sont plus les mêmes sur les marchés. C’est un manque d’honnêteté intellectuelle, un monde où la fin justifie les moyens et vis-à-vis duquel le politique sacrifie purement et simplement l’éthique pour faire plus de voix", lâche-t-il en commandant un sherry.

Justement, à J-4 des élections, l’actualité semble donner raison à Bartho, entre l’affaire du tract d’Ecolo (port du voile à l’école et dans les administrations, congés convictionnels et cours de religion dans l’enseignement officiel… NDLR), en passant par le courrier en turc d’Emir Kir et pléthore de petites flatteries communautaires par-ci par-là, y’a du boulot. Selon lui cependant, ce type de pratiques n’est pas l’apanage d’un seul parti mais de tous et si certains ont pêché d’avoir fait le lit du vote communautaire, les autres – qui traditionnellement défendaient la laïcité – ont purement et simplement abdiqué. Et si le PS rétropédale aujourd’hui "parce qu’ils savent que la pratique a atteint ses limites", c’est au tour des verts de s’y vautrer. "J’ai été très étonné d’Ecolo, d’autant que d’ordinaire, sur les questions éthiques ou d’impartialité, la matrice de leur discours était proche de ce que nous défendons au CAL. Et quand on voit les tracts, je me dis que c’est vraiment une politique de bas étage. J’aimerais par ailleurs rappeler à tous, que la société ne se résume pas à une juxtaposition de communautés."

Concernant le cdH, Bartho salue l’effort d’avoir troqué l’étiquette chrétienne pour celle de l’humanisme, même si sur les questions éthiques, ils en gardent toujours les stigmates, du genre "la défense de la sacro-sainte église".

Que buvez-vous?
  • Apéro: un sherry
  • A table: toujours un verre à table, souvent un chardonnay
  • Fréquence: j’ai la boisson conviviale, toujours accompagné, jamais seul à la maison
  • A qui offrir un verre: à mon père, décédé il y a quelques années après s’être renfermé suite à un AVC. Je pense à lui tous les jours.

Les libéraux? "Quels libéraux?" retoque-t-il en posant son ballon de Sherry. "Depuis l’ouverture de l’aile droite au MCC, on est bien loin des principes de liberté et de progressisme qu’ils portaient hier" ajoute-t-il, avant de rappeler qu’en 1990, c’étaient quand même le PRL et le PS qui avaient porté la légalisation de l’avortement. "Alors qu’aujourd’hui, sur le débat de la dépénalisation de l’avortement, le MR a purement et simplement caviardé le débat parlementaire, lui qui se targuait de laisser le vote libre sur les questions éthiques".

D’ailleurs, avant la saga de la sortie de l’avortement du code pénal, l’ULB avait même diligenté une enquête dans tout le pays auprès de toutes les catégories sociales et de tout âges dont il ressortait que 80% de la population était en faveur de la dépénalisation. "Ce qui veut dire que le seul parti religieux du pays, le CD&V, est parvenu à prendre tous les partis en otage". D’où l’absolue nécessité pour notre homme de retirer toutes les questions éthiques des accords de gouvernements et "qu’on arrête le petit commerce qui, au lendemain des élections, voit les partis marchander leurs idées comme on le faisait jadis avec des kilos de sel".

Repoussant son ballon dont il poursuit la descente millimètre par millimètre, il conclut que plus fondamentalement, le problème réside dans l’attitude du politique qui suit docilement l’opinion publique au lieu de la précéder. "Des Francken, on n’aurait jamais imaginé ça il y a dix ans! Et aujourd’hui, beaucoup de politiques veulent faire du Francken ou s’en revendiquent. Au final, on en arrive à des politiques qui finissent par dire tout haut ce que la population pense tout bas et qui assurent leur présence en surfant sur la peur des gens et le tout, sans qu’il n’y ait eu de véritable débat sur des questions pourtant extrêmement importantes".

La suédoise? Bon, pas terrible. Le pire, l’affaire des visites domiciliaires "fallait oser!". Cependant, même si le bilan est mauvais, Bartho reconnaît aussi une certaine maladresse de la part des élus du MR. "Ils auraient gagné à reconnaître leur impuissance à imposer certaines de leurs idées au lieu de s’approprier fièrement le programme de la N-VA et de se retrouver ensuite complètement piégés par le discours tenu pendant quatre ans."

"Aujourd’hui, beaucoup de politiques veulent faire du Francken ou s’en revendiquent."

Comme si le monde se préparait à la guerre

Ayant descendu son sherry de 2 cm, Bartho tombe la casquette et explique qu’une des choses qui l’inquiète certainement le plus, c’est le réarmement massif des Etats, une situation dont personne ne semble s’émouvoir pourtant. Les budgets explosent, les armes deviennent de plus en plus tactiques et plus ou moins atomiques. "Comme si le monde se préparait à la guerre, et plus le nombre d’armes augmente plus la tentation de les utiliser grandit. On ne s’inquiète pas non plus car on ne voit rien de concret venir mais c’est oublier un peu vite que la plupart des guerres ou des catastrophes naissent souvent d’un rien, parfois même elles échappent à ceux qui en jouaient sans vouloir les voir exploser. Regardez le Brexit!". Avant, rappelle-t-il, les gens manifestaient quand on annonçait l’installation d’ogives nucléaires dans le pays, aujourd’hui, on manifeste pour le climat alors que le risque de guerre est bien plus grand.

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Attaquant le dernier tiers de son verre, l’avocat conclut que fondamentalement, ce qu’il regrette le plus – au-delà des promesses abandonnées lors des constitutions de majorités– c’est la lâcheté et le manque d’honnêteté intellectuelle du politique. Et de constater que sur la problématique du climat par exemple, "ils surfent tous sur la vague en laissant croire, non seulement qu’ils viennent de découvrir le problème mais qu’ils appliqueront les solutions souhaitées par les jeunes alors qu’ils savent que personne n’acceptera de renoncer ni au progrès ni au confort et que, finalement, ce n’est que par la technologie que l’on s’en sortira".

Un peu comme la démocratie qui souffre du manque de débat, ajoute-t-il, en paraphrasant Lucia de Brouckère, figure de la laïcité belge, qui estimait que la vraie liberté n’était pas de glisser son vote dans l’urne mais bien de pouvoir choisir son bulletin, à savoir connaître les éléments sur lesquels baser son vote. Bref: vivement dimanche!

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