interview

"Le féminisme 2.0 vise essentiellement à abattre l'homme blanc, le macho de plus de 40 ans"

©Kristof Vadino

Aujourd’hui, on se retrouve avec des citoyens qui n’ont que "des droits, jamais de devoirs". On assiste à l’émergence d’un marché de la discrimination, une sorte de dictature qui consiste à dire "plus je suis victime, plus j’ai du pouvoir". L'apéro de L'Echo avec Bernard Hislaire.

Toutes ces fleurs, ces bougies, ces odeurs… c’est tellement chic qu’on se croirait presque dans un hôtel branché à Paris. Ne manquent que quelques mannequins, écrivains et journalistes-animateurs et le tableau serait complet. Mais nous sommes à Bruxelles, dans un endroit qui ne désemplit pas et au seuil duquel des Range Rover s’ouvrent béantes pour laisser descendre des dames, de toutes les époques, de tous les styles mais very chic en total look noir. Nous voici donc Chez Odette – fauteuils en velours, boiseries laquées, miroirs et feux ouverts –, un bar restaurant où Bernard Hislaire aime s’en jeter un quand il remonte en ville. Toujours à 19 heures et toujours avec un whisky sour. Ce cocktail, c’est son petit baromètre, de la même manière que l’on juge un homme à sa femme ou à ses chaussures, c’est au whisky sour que Bernard détermine le standing d’un bar. Et c’est ici, selon lui, qu’il est le meilleur. Comme les olives, grosses comme des pépites. "Les mêmes qu’à la Villa, je crois…", lâche-t-il alors sur le ton de la confidence avant d’expliquer, un peu fier, que c’est son fils qui lui a fait découvrir l’endroit.

Qui êtes-vous?
  • Bernard Hislaire/Yslaire: Scénariste et dessinateur de bande dessinée, il préside l’Académie Victor Rossel de la BD qui décernera ses prix le 7 mai.
  • 1971: Je rencontre Jean-Marie Brouyère (artiste et auteur de BD), je deviens hippie, ce sont mes années sexe, drogue et rock’n’roll. Je décide de consacrer ma vie à la BD
  • 1986: Le succès de "Sambre" me change la vie, il bouscule tout
  • 1988: La naissance de ma fille Lola, ensuite celle de Julien (1992) puis Rachel (1995)
  • 1991: Ma mère décède après 7 années d’Alzheimer. La même année, je me marie avec Laurence
  • 2011: J’apprends que mon père, mes frères et sœurs sont frappés d’une maladie génétique dégénérative. Je suis le seul épargné, avec mes enfants

 

Ah, les enfants. Vaste sujet sur lequel notre homme – qui en a trois – démarre whisky à la main en expliquant que notre société actuelle verse dangereusement dans la surprotection. Une tendance ô combien légitime mais qui, hélas, les prépare très mal à affronter la vie de plus en plus difficile. "Or, qu’on le veuille ou non, ce sont les malheurs qui construisent, c’est la résilience qui crée le supplément d’âme nécessaire pour traverser l’existence."

Mais ça, aujourd’hui, plus personne n’arrive à l’entendre, encore moins les nouvelles générations dont les parents et la société qui les a vus naître leur ont épargné toute forme de frustration; résultat des comptes, on se retrouve avec des citoyens qui n’ont que "des droits, jamais de devoirs" et parfaitement incapables de survivre dans ce nouveau monde où la compétition est d’autant plus rude qu’elle se joue désormais à l’échelon mondial.

Et typiquement, les gilets jaunes en sont l’incarnation absolue. Même si Hislaire reconnaît et compatit à la souffrance qui sous-tend ce mouvement, il ne peut s’empêcher de penser que les trente glorieuses et l’État providence n’ont jamais été qu’un accident de l’histoire et qu’aujourd’hui, n’en déplaise à certains, le chômeur français compte parmi les 10% des personnes les plus riches de la planète. "Alors, je veux bien que la situation est difficile mais, tout de même, que les gens arrêtent de se regarder le nombril…"

Poursuivant sa réflexion en même temps que son cocktail, Bernard Hislaire explique être passionné d’histoire et c’est à travers elle qu’il appose sa grille de lecture sur son monde. Ce qu’il en retient? C’est qu’à chaque révolution son retour de bâton et que, s’il est illusoire de croire que l’histoire ne se fait que dans un seul sens, il est tout autant idiot de penser que c’est l’homme qui la fait. "C’est la science qui fait évoluer les sociétés et dicte les progrès sociaux ou politiques. C’est la pilule qui a marqué le point de départ du féminisme! Or, si l’émergence de ce mouvement fut une grande victoire pour le XXe, le néo-féminisme du XXIe revêt aujourd’hui des atours inquiétants qui, par certains aspects, font clairement régresser la cause des femmes."

Tout chic dans sa veste brocardée, l’ancien hippie qui militait pour la cause des homosexuels et des femmes n’en garde pas moins des allures d’ancien punk toujours rebelle et prévient: "C’est politiquement incorrect de le dire mais quand je vois qu’au nom du féminisme, certaines en arrivent à militer pour le port du voile, ça fait peur! Sans compter qu’on a le sentiment que là où les grands combats d’hier étaient portés aussi bien par les deux sexes, le féminisme 2.0 n’appartient plus qu’à celles-ci et vise essentiellement à abattre l’homme blanc, le macho de plus de 40 ans."

Concernant la féminisation des noms, ici encore, Hislaire en appelle à l’histoire, celle née de la Révolution française qui entendait supprimer aussi bien les catégories sociales que les noms qui y étaient associés pour ne plus garder que du "citoyen" en lieu et place du "Madame, Monsieur le Comte, Sire…" etc. Au final, un terrorisme intellectuel où l’on finissait par pendre à la lanterne les citoyens qui avaient "un air aristocratique". "Est-ce que le communisme a changé le monde en appelant tout les citoyens ‘camarade’? Non, évidemment. Et la féminisation des noms aujourd’hui, c’est la même chose, elle ne changera pas la nature humaine." D’autant que sur le fond, franchement, on s’en tape de savoir si tel ou tel auteur est un homme ou une femme, ce qui compte, c’est l’œuvre!

Président du Prix Rossel de la BD, Bernard Hislaire n’a pas voulu céder aux diktats ambiants de l’égalité, où entre un homme et une femme en compétition, on prendrait la femme "pour faire bien". À la place, il décidait qu’une année sur deux, les grands prix ne seraient attribués qu’à l’un ou l’autre sexe et ce, pour une durée de 10 ans maximum. Une solution transitoire et qui lui semble être un moindre mal.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: Whisky sour et ce, dans toutes les villes du monde, un bon test!
  • A table: Du vin blanc, type Pouilly-Fumé et toujours de l’eau
  • Dernière cuite: À 18 ans, après plusieurs jours de beuverie et de gueule de bois, je me jure que cela ne m’arrivera plus; à cette époque, les cuites, c’était 3 fois par semaine
  • A qui offrir un verre: À Serge Gainsbourg, j’ai de la tendresse pour certains alcooliques qui recherchent l’ivresse; en soi, c’est une quête et une certaine vision du monde

"Le problème, conclut-il alors, c’est qu’aujourd’hui, on assiste à l’émergence d’un marché de la discrimination", une sorte de dictature qui consiste à dire "plus je suis victime, plus j’ai du pouvoir". Une dérive totale et qui lui fait penser que la société galope furieusement sur la pente de la décadence. Oui, à chaque mouvement, son contraire, son retour de bâton, alors loin de freiner les mouvements, la science, le progrès ou les technologies, Yslaire plaide pour que les hommes puissent avoir ce double regard sur les choses et les mouvements, une sorte de sagesse empreinte de nuance.

Résistant à l’appel des olives et des chips à l’ancienne, le dessinateur poursuit à présent sur internet, un outil merveilleux mais qui se révèle aussi être une extraordinaire boîte de Pandore qui, là où il élargit la communication et démocratise l’information, renforce inévitablement les extrémismes de tous bords. "Clairement, en inventant la démocratie, les Grecs n’avaient pas prévu internet. Or aujourd’hui, on se retrouve avec une interprétation de la démocratie au pied de la lettre, un monde où toutes les opinions se valent, où l’analyse d’un gilet jaune vaut celle d’un Macron et dans lequel le circuit de connaissance n’est plus vertical mais horizontal. Internet, c’est l’illusion démocratique absolue", lâche-t-il en déposant à présent son verre.

La vague verte et les prochaines élections? "Ohlàlà", s’exclame-t-il en se repliant dans le fond de son fauteuil. "Les verts? Les nouveaux Schtroumpfs à lunettes qui, pendant 5 ans, viendront nous donner des leçons sur notre mode de vie et notre alimentation en nous servant du ‘ça, c’est pas bien’", lâche-t-il en dressant le doigt, l’air docte, à la manière d’un vieux moralisateur. De toute façon, cela ne changera strictement rien car selon lui, notre avenir et celui de l’Europe ne sont déjà plus entre nos mains. "Bientôt, l’homme occidental ne représentera plus que 5% de la population mondiale et de toute façon, la majeure partie des industries polluantes n’est plus chez nous, alors franchement…"

Sur les manifestations pour le climat à présent et tous ces jeunes qui descendent dans la rue, cela le fait doucement rire, "de la manipulation de masse qui ne sauvera rien du tout". Et cette Greta Thunberg, qui fait franchement peur, "elle prône quoi? De tous rester chez soi? Et l’étape d’après, c’est quoi? Le protectionnisme?" Non, ce ne sont pas eux qui vont changer le monde. Lui croit par contre furieusement en l’intelligence des "cerveaux", comme ce jeune néerlandais qui a inventé un processus tout simple pour nettoyer le 7e continent, celui où stagnent 50 billions de déchets plastiques.

Encore une fois, c’est la science qui nous sauvera. Et pour fêter ça, notre homme reprendrait bien un petit verre, pas de whisky sour, "une fois, c’est bien, deux fois, c’est trop", mais peut-être bien une coupe de champagne. "Hommage aux dames!"

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