"Le pouvoir est faible, c'est le moment d'aller se payer sur la bête et comme la bête n'a plus de couilles…"

©Tim Dirven

Les gilets jaunes, ce n’est pas qu’une simple révolte sociale, c’est véritablement une révolution et aussi légitime qu’elle soit, cette révolution a comme effet dévastateur "de castrer les politiques" qui se retrouvent à "saupoudrer des aides sociales pour éteindre le feu". L'apéro de L'Echo avec Laurent Alexandre.

L’ancien patron de Doctissimo est un homme simple qui porte le même genre de liquette que l’autre soir à la télé chez Ruquier, une indémodable et imputrescible chemise Façonnable. À ligne. Sous un blazer foncé à un bouton. Nous sommes à L’Étiquette, un grand bar au sud de la capitale, un établissement tapissé de bouteilles de vin et qui se la joue "milieu de terrain", entre atmosphère décontractée et addition un peu salée.

Bien que le lieu soit plaisant, Laurent Alexandre explique ne jamais mettre les pieds dans les bars ou les cafés, car les apéritifs ce n’est pas son truc. Pour lui, le vin, "c’est toujours en mangeant. Et c’est tous les soirs!", ajoute-t-il avant de préciser: "Comme Macron, sauf que lui, c’est à midi et le soir." Comme beaucoup de Français finalement. Pour ne pas finir saoul, Laurent Alexandre commande une planche de charcuterie italienne pour accompagner son verre de vin.

"Les politiques français, des analphabètes scientifiques complets."

Calé dans le beer corner, Laurent Alexandre semble aussi content qu’il se sait intelligent. Son dernier livre "L’IA va-t-elle aussi tuer la démocratie?", co-écrit avec Jean-François Copé, vient juste de dépasser celui de Houellebecq dans le classement d’Amazon. Copé? Ce n’est pas qu’ils soient particulièrement potes, c’est plutôt que le sujet n’intéresse personne parmi les politiques français, des "analphabètes scientifiques complets", sans compter qu’il faut quand même un certain niveau d’intelligence pour comprendre le sujet et son degré d’urgence.

Qui êtes-vous?
  • Laurent Alexandre: Chirurgien-urologue, j’investis aujourd’hui dans les nouvelles technologies et l’IA, tout en leur consacrant de nombreux livres et conférences, on me dit "futurologue".
  • 1968: Je découvre "2001 l’odyssée de l’espace" de Stanley Kubrick au cinéma.
  • 1969: L’homme marche sur la lune, une révolution.
  • 1972: Je lis l’ouvrage de Jacques Monod, "Le hasard et la nécessité", dont le titre paraphrasait le philosophe matérialiste Démocrite: "Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité".
  • 1973: Je lis "1984", œuvre prophétique de Georges Orwell publié pour la première fois en 1949.
  • 2000: Ma rencontre avec Jacques Attali, un homme brillant.

Bref, ne reste plus grand monde donc. "Avant, y avait Macron!", lâche-t-il avant d’expliquer avoir été clairement en faveur de l’homme aux dernières élections. Un homme "intelligent, brillant et doté d’un cerveau nettement plus plastique que celui des vieux rabougris, clairement, Macron aurait pu être l’homme de la situation". Mais ça, c’était avant. Avant "la jacquerie des gilets jaunes" qui coupe net l’élan des réformes, sclérose toutes les tentatives de s’en sortir et sacrifie toute reprise économique sur le grand autel des subsides et de l’aide sociale.

Bon, Alexandre le confie tout de go, il n’était pas naïf, il savait que ce serait dur, il se doutait bien que les gens descendraient dans la rue et que Macron devrait faire face à des psychodrames tous les jours mais à ce point-là, tout de même, il ne s’en doutait pas. "L’état de grâce fut particulièrement court", conclut-il alors.

Sur le fond, il comprend la grogne des gilets jaunes; la situation sociale des "petites gens" et des non-diplômés se dégrade partout, les gens ne comprennent plus la complexité du monde et finissent par constituer une nouvelle caste, celle des "largués de l’économie". Selon lui, les gilets jaunes, ce n’est pas qu’une simple révolte sociale, c’est véritablement une révolution et aussi légitime qu’elle soit, cette révolution a comme effet dévastateur "de castrer les politiques" qui se retrouvent à "saupoudrer des aides sociales pour éteindre le feu".

Or il ne faut pas se leurrer, plus une économie est spécialisée, plus les salaires sont élevés, et vu le retard accumulé en Europe dans les nouvelles technologies, à terme, c’est "l’Asie qui fabriquera seule des micro-processeurs tandis que nous fabriquerons des tee-shirts".

La situation est d’autant plus grave que le politique ne se rend absolument pas compte de l’urgence de la situation, pire encore, il la nie alors que notre économie industrielle s’est déjà complètement effondrée. "Macron l’avait décelé clairement mais aujourd’hui, avec la révolution jaune, il ne peut plus rien faire et c’est un peu retour à la case départ."

Son erreur, selon Alexandre, est d’avoir bêtement cédé aux écolos et de s’être fourvoyé dans la fiscalité verte alors que la France était l’un des pays européens les plus vertueux en matière d’émission de CO2. "Faire plaisir aux bobos, sans avoir mesuré à quel point cela aggraverait la situation du petit Blanc qui ne dit jamais rien, cela leur a pété au visage. Le petit Blanc s’est réveillé et s’est mis à hurler", conclut-il alors en terminant sa première planche de charcuterie.

Maintenant, l’essor des gilets jaunes, des stylos ou des foulards rouges, selon Alexandre, ce n’est jamais que le résultat d’une contamination populiste et démagogique. "Le pouvoir est faible, c’est le moment d’aller se payer sur la bête et comme la bête n’a plus de couilles, on sait qu’elle va tout donner."

"La solution écolo et le raz de marée vert supposé tous nous sauver, à d’autres!"

La seconde planche commandée, Laurent Alexandre, installé en Belgique depuis 12 ans, poursuit sur la politique belge et les communales pour lesquelles il a voté en octobre dernier à Ixelles. Soyons clair: "La solution écolo et le raz de marée vert supposé tous nous sauver, à d’autres! C’est par l’économie que nous nous en sortirons, en ce compris écologiquement." D’ailleurs, en y regardant de plus près, leur clientèle électorale n’est composée que du bobo urbain, blanc et riche, celui qui se fout du prix du chauffage et de l’électricité, encore plus de l’économie tant son destin de petit bourgeois en est complètement indépendant.

Pour nous convaincre, Laurent Alexandre dégoupille même son smartphone et dégaine les photos qu’il avait prises des différentes listes électorales à Ixelles: "Regardez, il n’y a pas de pauvre qui vote écolo, regardez leur liste, il n’y a que des blancs bobo-vélo, que du white people intello. Celle du PS, c’est l’inverse. Que des candidats issus des minorités visibles de la classe populaire et pas un seul catho blanc." Bref, affligeant la mixité.

Que buvez-vous?
  • Apéro: Toujours du Bourgogne, Volnay, Morey-Saint-Denis, Santenay.
  • Fréquence: Tous les jours, uniquement durant les repas, comme je ne me drogue pas, ne fume pas et ne me pique pas, je suis somme toute un homme très raisonnable.
  • Dernière cuite: Jamais de ma vie.
  • À qui aimeriez-vous offrir un verre: Docteur Kai-Fu Lee, un scientifique américain, CEO de Sinovation Ventures et Président de Sinovation Artificial Intelligence Institute.

Glissant naturellement sur le sujet des grandes marches pour le climat, c’est un homme dressé sur ses pattes arrières, le poil hérissé sur la tête qui - à la manière d’un chat tombé dans la neige - souffle: "Vouloir fermer des centrales nucléaires pour mettre en place des centrales à gaz qui produisent encore plus de CO2, il y a des limites à la connerie quand même. Non seulement cela aggravera le climat mais en plus, cela va flinguer nos poumons, c’est désespérant de voir ces gens militer pour nos futurs cancers." Voilà.

Nez dans son second verre de vin, très en verve, Laurent Alexandre explique qu’il aimerait quand même bien parler de la politique en Belgique, il la connaît d’ailleurs mieux que ses amis belges, qui eux, connaissent la politique française aussi bien que lui. Alors: "Le gouvernement Michel s’en est quand même pas trop mal sorti même si ce n’est pas l’agenda de la Belgique à l’horizon 2060 qui a été dessiné." Maintenant, question "réveil face à l’IA", c’est franchement la cata. Il ajoute: "On est très très très loin du Congrès Solvay au Métropole en 1911."

Par contre, question communautaire, même si nous allons vers une autonomisation des Régions, une fois que la génération Bart De Wever aura disparu, la situation sera franchement plus cool. "Cela ressemblera à la Suisse sans la puissance économique, donc la Suisse mais en pauvre", lâche-t-il avant de rebondir: "Non, le problème c’est la Wallonie, il va falloir qu’elle se discipline et que le politique arrête de cracher à la gueule des entrepreneurs. Sans oublier d’éradiquer le chômage à trois générations que l’on doit à cette politique socialiste et paternaliste en place depuis 50 ans."

En un mot, il faudra faire des économies, du genre en fusionnant les Communautés comme en Flandre, du genre arrêter d’avoir 130 ministres pour rien, supprimer les Provinces et surtout "vous battre pour votre économie!", lâche-t-il en avalant la dernière goutte de son verre. "Avoir un peu plus de fierté nationale tout de même, c’est effrayant de constater que personne ne lève le petit doigt lorsqu’un des fleurons belges est racheté par des étrangers." Et ce n’est pas la faute du communautaire, loin de là. "Regardez la Suisse, essayez de vendre Novartis, c’est la révolution dans tous les pays, tandis qu’ici, avec Fortis, personne n’a moufté."

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