interview

"Le travail est perçu comme le goulag alors que c'est avant tout une incroyable liberté"

La CEO de Bister raconte sa vision du monde, avec enthousiasme et un verre de Chardonnay ©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Fabienne Bister, CEO de Bister.

Le rendez-vous était pris depuis un mois car ce n’est pas tous les jours que Fabienne Bister grimpe à la capitale; c’est donc juste après sa réunion à la Banque nationale que nous apérotons. Elle aurait bien choisi le Goupil Le Fol mais pas de bol, il n’ouvrait qu’à 16h. Rendez-vous donc au Hilton, pile entre la Gare centrale et la Grand-Place, un mercredi midi que l’on espérait moins pluvieux. Le Hilton, c’est pour le côté "jet-set international" qu’elle confie l’avoir choisi. "Finalement, en payant son verre un euro de plus, on a le sentiment de vivre dans le luxe", lâche-t-elle en riant, rangeant son badge d’accès à la vieille argentière dans son sac à dos. Le photographe la reconnaît et se rappelle même que la dernière fois, il était reparti avec des pots de moutarde plein les bras. Voilà. Souvenirs émus.

"Je me suis beaucoup battue à l’Union wallonne des entreprises pour qu’on ait plus de femmes, or il semble que le problème ne soit pas qu’on n’en veuille pas mais qu’on n’en trouve pas."

Question apéro, ce sera un "grand verre de Chardonnay bien frais", lâche-t-elle sans ciller ni se faire désirer, d’emblée Fabienne Bister s’impose comme une femme qui ne chichitte pas. "Vous savez ce qui me plaît le plus dans ce genre d’endroit? C’est l’anonymat", démarre-t-elle avant d’expliquer aimer beaucoup sortir avec son compagnon. Et comme ni l’un ni l’autre ne se sent l’âme d’un Bob, ils prennent souvent une chambre d’hôtel à proximité des festivités. Alors oui, les chambres d’hôtes ça a du charme, mais se retrouver à papoter moutarde avec les propriétaires le dimanche matin, "ça vous flingue votre week-end".

Donc, vive les hôtels et pour les apéros, c’est pareil: "le calme, c’est mon grand luxe à moi". De fait, il n’y a pas un chat. Et c’est le nez sur une piscine de Chardonnay que Fabienne Bister expliquer adorer le vin, l’occasion pour elle, parfois d’en prendre un de trop et de refaire le monde. Ce qu’il faudrait? De l’enthousiasme, de l’optimisme mais surtout une vision qui puisse faire rêver les gens! "Il n’y a aucun parti ni aucun leader qui ne leur donne l’envie de les suivre, au contraire, il semble que ce soient eux qui suivent ce qu’ils pensent être les désirs des électeurs. Or c’est prendre le problème à l’envers."

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"Si les femmes veulent plus de place, il faut qu’elles se mouillent"

Oui mais concrètement, l’interroge-t-on… "Prenons l’exemple de la représentation des femmes, je crois aussi qu’une partie du problème est dans leur tête. Personnellement, cela ne m’a jamais traversé l’esprit que le fait de l’être puisse être un problème dans ma carrière. Et je constate que l’exemple de femmes à des fonctions dirigeantes vaut bien plus que tous les discours en matière d’égalité." Concernant les quotas, la patronne reconnaît ne pas avoir d’avis sur la question. Elle pense d’ailleurs que dès que le prochain gouvernement sera sur pied, d’autres femmes seront nommées au conseil de régence de la Banque nationale où elle est la seule parmi sept membres.

5 dates clés
  • 1991: "Journaliste, je décide de rejoindre mon père à mi-temps dans l’entreprise familiale, avant d’en reprendre la direction seule en 1995."
  • 1994: "Mon mariage."
  • 1995 et 1997: "La naissance de mes filles."
  • 2001: "Je construis une usine Bister en France, elle devient notre tête de pont pour l’export et se taille une belle place sur le marché bio français."
  • 2010: "Mon divorce."

 

"Ceci dit, je me suis beaucoup battue à l’Union wallonne des entreprises pour qu’on ait plus de femmes, or il semble que le problème ne soit pas qu’on n’en veuille pas mais qu’on n’en trouve pas. Je peux comprendre, cela prend du temps, cela coûte de l’argent parce qu’il faut chaque fois payer son repas mais tout de même, si les femmes veulent plus de place, il faut qu’elles se mouillent aussi". Face à elle, le photographe continue à mitrailler, nous poursuivons gentiment sur le non-engagement des jeunes et des femmes dans les grandes causes ou dans les lobbys.

Phénomène générationnel alors que, selon elle, les gens et la société n’attendent que cela: "Regardez l’affaire de la petite Pia (NDLR: atteinte d’une maladie rare, ses parents ont lancé un appel au don, via le sms humanitaire, qui permit de récolter 1,9 million d’euros pour payer le traitement), c’est extraordinaire!" lâche-t-elle avec enthousiasme avant de tacler une certaine presse qui, le lendemain, critiquait l’action en expliquant que de toute façon cela ne sauverait pas l’enfant. "Non, ce qu’il faudrait c’est rebâtir la société autour de notions de solidarité mais comme nos partis sont sans valeurs…", conclut-elle avant d’interpeller le photographe et de lui demander s’il compte encore faire ça longtemps. "Vous ne voulez pas un petit verre plutôt?".

"Notre monde est peut-être trop confortable et tout ce qui pourrait être une atteinte hypothétique à ce confort est directement perçu comme une atteinte inacceptable."

Les partis, justement. Le casting est bouclé et c’est un tout nouveau gouvernement flamand que l’on nous annonçait le matin même. Sans grand enthousiasme et le sourire bas, nous retenons de ses propos que ce n’est pas vraiment une surprise, que cela fait quinze ans que la Flandre se replie sur elle-même: "Notre monde est peut-être trop confortable et tout ce qui pourrait être une atteinte hypothétique à ce confort est directement perçu comme une atteinte inacceptable." Redressée dans son fauteuil, notre patronne est bien désolée d’en rajouter mais "une certaine presse" n’a pas aidé: "Quand les Flamands lisent que depuis des années, ils paient chacun 4 euros pour faire vivre un wallon, ils pètent les plombs. Or c’est une vision très réductrice de la situation. Leurs pensions demain, on sait qu’ils vont ramer pour les payer."

Sur la suppression du vote obligatoire aux communales et provinciales, elle n’a pas de religion, les gens qui ne votent pas, cela lui fait juste penser à tous ces gosses qui râlent avant d’aller à l’école alors que dans d’autres pays, ils pleureraient pour pouvoir être scolarisés. "C’est moche de ne pas mettre en évidence ou de réaliser à quel point nous avons de la chance!" Sur l’accompagnement obligatoire des chômeurs par contre, c’est plutôt pas mal.

"C’est horrible une ‘carrière de chômeur’. En Wallonie, je pense qu’on a accepté que ce genre de situation existe avec, comme résultat, deux générations de gens qui n’ont jamais vu leurs parents travailler."

Fabienne Bister confie que, malgré son master en sciences économiques, sa fille a été suivie par le Forem et que cela lui a permis de se sentir moins seule, un bon incitant aussi pour aller plus loin."En tout cas, c’est mieux que de laisser les gens s’installer dans une vie sans emploi. C’est horrible une ‘carrière de chômeur’. En Wallonie, je pense qu’on a accepté que ce genre de situation existe avec, comme résultat, deux générations de gens qui n’ont jamais vu leurs parents travailler. Du coup, le travail c’est le goulag alors que c’est avant tout une incroyable liberté." En un mot, la société dérape et le monde manque cruellement d’envie.

Leroy? "Une nana exemplaire"

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: "Chardonnay, de préférence Languedoc."
  • A table: "Je ne bois que du vin, ma grande passion c’est de les assortir aux plats. J’adore le Rully blanc et le Haut Médoc en rouge."
  • Dernière cuite: "Jamais, mon corps me dit stop avant. Même si souvent il m’arrive de prendre un verre de trop."
  • Endroit préféré: "Au Goupil le Fol (rue de la Violette, à Bruxelles)
  • A qui payer un verre: "À Barack Obama, avec ou sans Michelle. Je les suis sur Facebook, non seulement ils m’épatent mais ils m’inspirent."

À mi-chemin de son verre de vin, nous lançons le sujet qui anime le Landerneau depuis plusieurs semaines: Dominique Leroy. Là, ce n’est plus le sourire bas, c’est la bouche qui se grippe. "E-pou-van-ta-ble!" lâche-t-elle avant de reprendre une gorgée de Chardonnay et d’ajouter "Je ne sais pas si ce job est maudit mais c’est quand même le quatrième patron à qui il arrive des trucs…. Ce qui est certain c’est que c’est extrêmement dommage, Dominique Leroy est une femme extrêmement compétente et qui a apporté énormément à Proximus, je la connais bien et depuis longtemps, c’est une nana exemplaire. Cette histoire n’est qu’un immense gâchis, pour tout le monde."

GSM en main, Bister explique avoir pris ses renseignements en interne et que là-bas, tout le monde pense comme elle. Si la décision de KPN la choque un peu, la patronne namuroise avoue pouvoir comprendre même si, sur le fond, l’accusation de délit d’initié est, pour elle, grotesque: "Si délit d’initié il y avait, vous pensez bien que les montants auraient été autrement différents. Non, c’est une machine médiatique et judiciaire qui s’est emballée négativement." Pour la suite, soyons clairs, ce genre d’attitude ne va pas aider à recruter des personnes valables pour les entreprises publiques, conclut-elle alors en terminant son verre.

L’apéro touche à sa fin, Fabienne Bister, elle, s’apprête à reprendre son train avant d’aller donner son sang. "Une heure de retard ce matin, vous vous rendez compte? La SNCB dit que c’est Infrabel, Infrabel rétorque que c’est la faute à la SNCB. Et tout le monde accepte, c’est comme si moi, j’acceptais que 10% de mes pots de moutarde soient vendus sans couvercle. Je vous le dis, la société dérape et dangereusement."

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