"Les jeunes continuent à s'engouffrer dans des filières professionnelles déjà menacées de disparition"

"Il faut se rendre compte qu’on a un réel problème dans la qualité de notre enseignement", estime Olivier Willocx. ©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Olivier Willocx, administrateur délégué du Beci.

Y’a les turbos et puis il y a les diesels, et puis les diesels qui après deux verres se transforment en turbo diesel. C’est à peu près l’effet que nous fait Olivier Willocx dont, au départ, on ne comprend pas tous les mots quand il s’exprime. Un peu en retard, emballé dans sa veste de motard, gilet jaune, sans cravate mais grosse écharpe, il retire ses quelques couches avant de s’en aller commander un petit whisky au bar: "Exceptionnellement, parce qu’il fait très froid dehors". Nous sommes à l’Étiquette, un bar à vin qui - depuis le dernier Apéro de L’Écho avec le futurologue Laurent Alexandre - s’est agrémenté d’un bar à fromages, vins et champagnes belges et de toute une kyrielle de bières artisanales. Belges, elles aussi.

5 dates clés
  • 1989: "La chute du mur de Berlin, j’ai découvert que tout était possible."
  • 1994: "Je confie à un copain que je veux devenir directeur général de la Chambre de Commerce."
  • 1995: "Mon 1er jour au cabinet Hasquin, j’entre dans le monde décrit par Jacques Attali dans Verbatim."
  • 1999: "Mon coup de bluff à Verhofstadt pour la rénovation de l’Atomium: ‘si vous ne suivez pas, oubliez l’Euro 2000 car les boules vont tomber sur la foule’."
  • 2000: "J’appelle mon copain pour lui dire : ‘Ça y est, c’est fait, c’est moi le Directeur de la chambre de commerce’."

Laurent Alexandre, la futurologie, tout ça, Willocx voit très bien. Il pense même que – depuis que l’ordinateur a battu l’homme au jeu de go, l’humanité a perdu son combat contre l’intelligence artificielle. "Heureusement, l’homme a encore la possibilité de débrancher la prise quand la machine déconne". De là à dire que nous allons tous disparaître, on n’en est pas très loin quand il ajoute que de toute façon "toutes les espèces sont appelées à disparaître un jour. Quant à nous, nous nous transformerons et peut-être continuerons-nous à exister mais sous quelle forme?". Ajoutons à cela, la pression démographique de l’Afrique, "ça va être compliqué! Et les solutions telles qu’on les aime, consensus et négociation, clairement on peut les oublier". Pour un mardi soir, y’a pas à dire, c’est gai.

Le "service", absent de l’ADN belge

Une lueur d’espoir tout de même, selon Olivier Willocx, le grand remplacement des hommes par les machines dans le monde du travail, il n’y croit pas: "En tout cas, pas pour les 50 prochaines années, après…". Mais bonne nouvelle aussi, s’il est des métiers que la machine exerce mieux que l’homme, il en est d’autres qu’elle ne pourra jamais exercer à sa place, genre l’aide aux personnes: "Mais le vrai problème, c’est que les gens continuent à s’engouffrer dans des filières professionnelles qui sont déjà menacées de disparition et que, si demain on aura toujours besoin de certains métiers à valeur humaine, il n’y aura pas de place pour tout le monde non plus… ". Et pour finir ce tableau idyllique, il termine en expliquant que si "les métiers de service " survivront face aux machines, force est tout de même de constater qu’en Belgique, ‘le service’ ne fait pas partie de notre ADN". Il le voit bien lui, quand il fait des visites surprises en se faisant passer pour un client lambda auprès des entreprises en difficulté qui font appel au BECI (Chambre de Commerce & Union des Entreprises de Bruxelles): "Les griefs des clients sont souvent justifiés en matière d’accueil et de service à la clientèle, c’est triste car aujourd’hui les gens sont vraiment prêts à payer plus cher pour avoir un vrai conseil". D’ailleurs, lui c’est ce qu’il fait en n’achetant plus son fromage que chez le fromager.

Que buvez-vous?
  • Qui: Administrateur délégué du Beci
  • Apéro préféré: "Un whisky mais quelques gouttes me suffisent, sinon un vin blanc".
  • À table: "Des vins du monde, des découvertes car ceux que je connais déjà m’ennuient très vite".
  • Dernière cuite: "Il y a 10 ans, lors d’une Pâque russe où je me suis laissé aller à la vodka par moins 10 degrés".
  • À qui payer un verre: "À Sun Tzu, pour ‘L’art de la guerre’, l’occasion de parvenir à m’améliorer au jeu de go".

Parlant de ça, on sent que la carte lui fait beaucoup d’effet. Assiette de fromages affinés ou mixte de charcuterie? Finalement, ce sera le fromage "à partager" - parce qu’il ne peut pas résister - et un verre de vin rouge portugais. L’occasion d’apprendre qu’à force, le bordeaux "ça lasse" et que lui, son truc, c’est de découvrir tout le temps de nouveaux vins. Pour les fêtes, il a d’ailleurs prévu de s’attaquer aux vins moldaves et géorgiens. Vaste programme.

Reprenant sur les emplois dont on aura besoin demain, le CEO du BECI pense un peu pareil que la liste du Forem parue le matin même. Mais encore une fois, le problème est que les gens suivent des formations qui ne servent à rien et que "à 18 ans, beaucoup de Bruxellois ont un PISA de 235, qui correspond au niveau de première primaire de l’enseignement flamand, alors qu’on aurait besoin d’un PISA de 460. Alors, on peut partir de l’idée que tous les Bruxellois sont des idiots ou se rendre compte qu’on a un réel problème dans la qualité de notre enseignement". Le pire selon lui, c’est que la plupart de ces jeunes choisissent des filières qualifiantes pour justement trouver du boulot. Or, seuls 5% d’entre eux trouvent du travail dans les 6 mois.

Viser une véritable mixité partout

Attaquant avec joie le brie, il creuse un peu plus loin son raisonnement pour s’arrêter sur la digitalisation et la présence des femmes "là-dedans". Quasiment inexistante selon lui. Or, il a du mal avec la notion de métier genré et dans un monde où l’avenir est à la digitalisation, on va vite se retrouver avec un taux de chômage explosif chez les femmes. Mais l’inverse est tout aussi vrai et s’il ne connaît pas de femme électricien – ce qu’il regrette – il faut bien admettre qu’il y a très peu d’infirmiers aussi. "Et puis, il est des endroits où il y a beaucoup trop de femmes aussi. Regardez l’enseignement, en général il n’y a que deux hommes dans une école, le prof de gym et le directeur. Et le taux d’abandon des garçons durant les études est quatre fois supérieur à celui des filles. Il y a 50 ans, quand les professeurs étaient tous masculins, c’étaient les filles qui abandonnaient majoritairement leurs études" explique-t-il avant de conclure que la solution, ce n’est pas de dire "il faut plus de femmes mais plutôt de viser une véritable mixité partout".

"Le taux d’abandon des garçons durant les études est quatre fois supérieur à celui des filles."

Après avoir presque terminé le coulommiers, nous voici sur le gorgonzola. L’occasion – un peu facile certes – d’enchaîner sur la venue de Salvini hier soir à Anvers. Non, il n’y était pas. Mais ce qui l’a sans doute le plus frappé, c’est le traitement que les médias francophones en ont fait, essentiellement axés sur manifestants "anti" sans s’intéresser aux 700 personnes dans la salle. "De manière générale, on manque de neutralité dans le traitement médiatique et ce que je dis à propos de Salvini, je le pense aussi à propos du climat – même si le combat est noble – je trouve qu’on sacrifie l’objectivité au profit d’un certain parti-pris. Au final, on élude les vraies questions, cela n’a pour effet que de renforcer ensuite les opinions extrémistes, c’est très dangereux!".

L’arrivée de New B dans le paysage bancaire, c’est pareil, là aussi il rappelle que le rôle d’un média public ce n’est pas de faire du militantisme pour une banque coopérative: "Même si l’initiative est franchement sympathique. Je ne parle pas de la pub, ce qui est normal, mais uniquement de la couverture en média pur. On aurait cru que c’était la finale de la coupe du monde pour la Belgique. J’aime pas cette idée ‘ah ben, comme c’est une chouette banque, on y va à fond!’ Vous imaginez la tête des gens si New B se pète la gueule dans 2 ans?". Sans oublier d’ajouter qu’il aimerait bien voir qu’on fasse le même barnum si ING décidait de faire un stand alone pour devenir 100% belge, mettons. "Qu’est-ce qui fait qu’on décide de suivre tel ou tel événement, franchement?" nous interroge-t-il pour la forme, en écrasant sa pâte dure contre sa rondelle de pain avant de conclure, tout seul, que cela ressemble quand même furieusement à de la manipulation des masses.

"Les navetteurs sont perçus comme les voleurs du travail des Bruxellois et maltraités par tout le monde."

Revigoré après sa planche de fromages et son vin portugais, notre homme tourne désormais à plein régime. Tout y passe à présent, le renouvellement des présidents de parti, la jeunesse et l’inexpérience? "Pas un problème même si on a clairement sacrifié une génération entière à cause de ceux qui étaient restés trop longtemps accrochés au pouvoir", le piétonnier et la sécurité "y’a encore du boulot", les navetteurs "perçus comme les voleurs du travail des Bruxellois et maltraités par tout le monde".

Tout ça et tant d’autres choses. Intarissable, l’Apéro touche pourtant à sa fin et c’est bien dommage. Olivier Willocx renfile alors toutes ses couches avant de grimper sur son fidèle destrier, un scooter à propos duquel il confie "ne plus pouvoir s’en passer".

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