interview

"Les Wallons ne sont pas conscients de la dangerosité de la situation" (Alain Deneef)

©Tim Dirven

L'apéro de L'Echo avec Alain Deneef, administrateur de sociétés.

On ne le croyait pas Alain Deneef quand il disait que le bar choisi risquait "peut-être" d’être trop bruyant pour l’interview. Benoîtement, on se disait que l’ex-Canal +, SNCB, Belgacom, etc. – présent aujourd’hui dans pléthore de projets et de conseils d’administration – n’allait sans doute pas nous traîner dans un bar où l’on danse sur les tables.

D’ailleurs ici, c’est pas vraiment qu’on danse sur les tables, c’est plutôt le genre "on lance l’ambiance soul-disco à l’heure des happy hours". Précisons qu’à 17h30, le bar de 600m2 est presque plein et vu les 6 mètres sous plafond (sans la mezzanine), les clients en sont déjà soit à crier soit à se rapprocher pour mieux s’entendre parler.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: "J’aime les bières belges, les trappistes ambrées."
  • À table: "En général, un verre de vin 3 fois par semaine dans des ‘social occasions’."
  • Dernière cuite:  Ushuaia où je faisais de la voile, on a bu de l’alcool local dans un bar bateau échoué, à moitié immergé."
  • À qui payer un verre: "Une bonne bouteille de rouge avec Georges Brassens, il m’a profondément marqué."

C’est une population plus âgée que celle que l’on trouve place du Luxembourg, plus Commission que Parlement, plus conseillers que collaborateurs, plus "madame et les enfants vivent au pays" qu’Erasmus géant pour expats de 25 à 30 ans. Question origine, on est franchement plus sur l’Europe du Nord et de l’Est, on n’y croise que des badges et des sacs à dos, des hommes qui font tomber la veste en s’enfilant des cruches de cocktails et des femmes au look incertain ou overdressed plantées sur des escarpins vernis de 10 cm. En un mot, le look fonctionnaire expatrié qui s’emmerde les soirs de semaine à Bruxelles. Ici, pas de Belge, en dehors du personnel.

Constructeur de la cité… et de la Cité

Grand et fit dans un costume slim, Alain Deneef pose ses lunettes derrière sa Triple Maredsous et explique qu’en réalité, ce n’est pas son café préféré – son stamcafé a malheureusement fermé – mais le Grand Central présente le grand avantage d’être situé dans un des quartiers de la capitale où il exerce l’une de ses nombreuses activités. Son métier? La pire question qu’on puisse lui poser dans les cocktails et même s’il s’applique à tout expliquer "en général, les gens ne comprennent rien". S’il pouvait être lyrique, il vous dirait "constructeur de la cité et de la Cité", entendez aussi bien l’habitat que la démocratie, sorte de fil conducteur sur lequel viennent se greffer une bonne douzaine de casquettes différentes. Tout ça.

Collé sur le dossier de sa chaise et après une minuscule gorgée de bière, il reprend sur son métier pour bien nous expliquer. "Mon idée étant qu’en créant des villes plus vertueuses, on engendre des démocraties plus fortes et plus vivantes. En Europe, on constate que là où les villes sont bien gérées et la mixité sociale bien dosée, style Scandinavie ou espace germanique, il n’y a pas de tensions au sein de la population et les démocraties sont bien plus résistantes qu’ailleurs".

Globalement, c’est à cela qu’Alain Deneef passe une bonne partie de son temps, tout de go il l’admet "ce n’est pas en forçant la cohabitation de classes sociales diamétralement opposées qu’on arrivera à une société apaisée, que du contraire, à forcer artificiellement la diversité, on ne fait que générer des conflits des deux côtés. Beaucoup plus intéressant par contre est d’organiser la coexistence de classes sociales adjacentes, là où le différentiel n’est pas trop grand".

©Tim Dirven

Une mixité sociale plus exigeante

Évidemment, tout cela ne vaut que pour l’habitat. Pour l’école en revanche, notre homme est catégorique, la mixité sociale doit être beaucoup plus exigeante. C’est un peu pour cela d’ailleurs qu’il œuvrait à la création d’une toute nouvelle école jésuite à Anderlecht, le collège Matteo Ricci, ouvert en septembre dernier. Ancien élève de collège jésuite, admiratif de la philosophie d’Ignace de Loyola, Deneef nous explique que "plus que toute autre branche de l’église, la Compagnie de Jésus a toujours été plus aux prises avec la société, elle est dans les premiers à avoir compris qu’il ne pouvait pas y avoir de justice sociale sans une modification des modes de production et de consommation".

5 dates clés de l’administrateur de sociétés
  • 1966-1972: "Quand je dois quitter ma classe de primaire pour les vacances d’été, j’adorais l’idée de grandir chaque jour à l’école."
  • 1977: "J’accepte une punition imméritée parce que le préfet m’exvait l’importance de ne pas désavouer publiquement mon professeur."
  • 1990: "J’arrête les rappels à l’armée, où j’étais officier de réserve, en comprenant, au vu de la guerre du Golfe, que les conflits armés deviennent technologiques."
  • 2013: "Ma mère décède. La dureté du deuil, mais aussi la satisfaction d’avoir tout pu lui dire avant, y compris dans les silences."
  • 2020: "J’aimerais être père dans un avenir proche, je dois vraiment me dépêcher."

Prudent, et après une petite lapée de Maredsous, il ajoute qu’il ne faut pas jeter le capitalisme non plus. De la tempérance que diable! "Mais bien le transformer. Un peu comme le Pape François, jésuite aussi, avec l’église aujourd’hui". Pendant qu’il nous explique tout cela, nos voisins attaquent leur quatrième cruche de caiperinha tandis qu’Alain Deneef, imperturbable, poursuit sur les bienfaits de l’enseignement jésuitique.

Le décret "inscription"? Pas mal selon lui, "une bonne chose pour limiter la mobilité parasite" sauf qu’en ne retenant que le critère géographique pour pouvoir inscrire des élèves dans des écoles "fatalement, on n’encourage pas la mixité sociale des quartiers difficiles". Avant de rebondir sur Matteo Ricci qui s’installait à Anderlecht pour aller à la rencontre d’élèves plus fragilisés socialement et économiquement tout en proposant de la place aux enfants hors de la commune et de conclure qu’il serait opportun de recalibrer les critères du décret: "Pourquoi pas un index socio-économique?".

Des quartiers repensés par les entreprises 

Promouvoir la mixité pour améliorer la diversité, à l’école – on a compris –, passons à l’emploi et à ces quartiers bruxellois qui aujourd’hui se pensent et se créent en fonction des travailleurs uniquement. "Les milleniums, vous voyez?" interroge-t-il avant de poursuivre sur le fait que cette génération a beaucoup d’exigences quant à son environnement de travail. "Pour attirer ces jeunes, les entreprises doivent s’installer dans des quartiers qui vont plaire aux employés, où l’on retrouve un peu de tout (bureau, habitat, loisir, magasin…), elles obligent donc à repenser des quartiers entiers sur la base de cette nouvelle mixité économique et sociale".

Une transformation selon lui qu’accompagne le politique sans qu’il en soit à l’origine non plus: "Le dernier leader bruxellois, c’était Picqué, il a dit stop à la bruxellisation et a lancé les contrats de quartier, même si on peut regretter qu’ils aient entraîné une gentrification très importante. Cependant, comment assurer l’assiette fiscale sans classe moyenne? Ce n’est pas avec des supers riches et des supers pauvres qui ont en commun de ne pas payer d’impôt que Bruxelles va s’en sortir". Sans doute. Sauf qu’Alain Deneef pense tout de même que si on ouvrait le droit de vote aux Européens pour les élections régionales à Bruxelles, les résultats du scrutin seraient clairement différents. 20% de ressortissants de l’UE, c’est pas rien! À tout le moins, "ils insuffleraient plus de dynamisme, de solutions innovantes, cela créerait de l’emploi…".

Ce n’est pas avec des supers riches et des supers pauvres qui ont en commun de ne pas payer d’impôt que Bruxelles va s’en sortir.

Plus aucun leader, sauf De Wever

Mais pour l’heure, revenons sur terre. Pas de leader du tout? "Bah, à part De Wever". Pas son préféré clairement, mais le plus brillant tant il a réussi à encapsuler son électorat en tirant habilement profit de la frustration des Flamands "qui n’a plus rien à voir avec le nationalisme romantique d’hier, mais bien avec l’immobilisme francophone, ils ont l’impression que les Wallons les freinent à aller de l’avant et on ne peut pas leur donner tout à fait tort".

Réformer la structure fédérale sans doute, un confédéralisme à la sauce belge pourquoi pas et si on regarde la Suisse "ils s’en sortent assez bien, d’autant qu’ils forcent les gagnants des élections à cohabiter au Conseil fédéral, extrême droite comprise. Évidemment, il faudrait tout faire pour l’éviter, mais ce qui est certain c’est qu’en Belgique, l’argument ‘on ne fait pas de gouvernement ensemble, car nos programmes sont trop éloignés’ n’est pas acceptable dans un pays de coalition!".

Plus de 200 jours sans gouvernement de plein exercice, notre homme mise sur quelques tours de carrousels encore avant de confier son inquiétude quant au fait que les Wallons ne semblent pas conscients de la gravité et de la dangerosité de la situation quant à leur avenir. Question fédéral, c’est pas mieux: "En cas de crise politique majeure mondiale ou européenne, il fait quoi le gouvernement en affaires courantes?".

L’Apéro lui touche à sa fin, deux heures plus tard, Alain Deneef n’a toujours pas fini sa bière. Autour de nous l’ambiance est plus calme; après l’happy hour, c’est l’heure des frites et des burgers, histoire de se remettre l’estomac pour mieux recommencer demain.

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