M. Eyskens "Le vrai transhumanisme ne consiste pas à améliorer les robots mais bien à améliorer l'homme."

©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Marc Eyskens.

Jadis, c’est aux qualités du maître d’hôtel que l’on jugeait du standing d’un établissement. The Hotel, 4 étoiles, clientèle "business lunch à midi" et "jet-set internationale en soirée", on redoute un peu le manager lambda de 32 ans, fraîchement débarqué à Bruxelles pour 2 ans et à qui on devra expliquer pendant 20 minutes ce qu’est L’Echo, qui est Mark Eyskens et pourquoi il faut nous laisser prendre une photo. Erreur, c’est un pro du métier qui vous répond du haut de ses 60 ans: "Mark Eyskens, je connais très bien. J’ai même connu son père. Des grands bonhommes!" Le temps de raccompagner le guide Michelin – "Pas de chance, je l’ai reconnu" –, il nous fait le tour du propriétaire, détaille ses 40 ans de métier avant de nous installer dans de confortables petits fauteuils noirs, non loin de trois working girls, plus le style Mélanie Griffith que Sigourney Weaver.

5 dates clés
  • Qui: Ministre d’Etat et ancien Premier ministre, professeur d’économie à la KUL, peintre et écrivain
  • 1951: La première fois où je suis tombé amoureux. Elle a dû rentrer chez elle, en Asie. Je lui ai beaucoup écrit ensuite.
  • 1961: Je vois Anne-Marie dans une boum. La boule à facettes reflétait sur son diadème. C’était tellement beau que je l’ai prise pour un ange descendu sur Terre.
  • 1963: La naissance de notre fille, avant 4 autres enfants. Aujourd’hui, j’ai 11 petits-enfants.
  • 1981: Je suis Premier ministre. À cause de la crise de la sidérurgie, je n’ai pas pu être présent lors du décès de ma mère, un électrochoc qui me poussait à donner ma démission quelques semaines plus tard pour ne plus jamais sacrifier l’essentiel à l’accessoire.
  • 1988: Le décès de mon père mais cette fois, j’étais là.

Arrive notre homme, 86 ans, 60 ans de vie politique et académique sur le dos, un petit morceau de Belgique qui porte beau, tiré à quatre épingles – merci madame – et qui commande gaiement un porto. "Je bois tout, je mange tout et je n’ai pas de secret", lâche-t-il en guise d’apéritif; de quoi d’emblée vous faire ronronner un journaliste.

On le cueille juste à la sortie de l’Académie (KVAB) dont il est membre depuis 30 ans. De cela, il pourrait vous en parler des heures mais il choisit plutôt de résumer sa pensée, en vous donnant son avis: "Il faut de toute urgence dépolitiser la politique." Le rapport? Il y vient, parce qu’il y en a bien un. "Les partis traditionnels ont tellement de plomb dans l’aile qu’ils en deviennent moribonds. C’est normal avec des racines idéologiques qui remontent toutes au XIXe et au XXe; à l’heure des sciences et des nouvelles technologies, leur ADN ne veut plus rien dire." Entendez pour les socialistes, la nationalisation des outils de production de Marx n’a plus de sens puisque les richesses ne sont plus les machines mais les gens. Pour les libéraux, à quoi bon s’attacher aux notions de liberté et de propriété privée alors que depuis internet, les marchés sont mondiaux et qu’il n’y a plus que les très grosses entreprises qui sont capables de survivre dans cet "economic jurassic park". Quant aux sociochrétiens et leur vision humaniste et charitable de la société, c’est intenable dans un monde où la règle d’or est "struggle for life". Sans compter – évidemment – les scandales de l’Église et l’obsolescence du Vatican qui ont carrément fini par les achever.

Aujourd’hui, donc, selon notre homme très friand de citations en latin ou en anglais: "The choice is not between right and left, the choice is between right and wrong", avant d’expliquer qu’il nous faut faire le choix entre "l’inutile et le nécessaire", "entre la vérité et le mensonge" pour favoriser le bien-être de la population, qui n’est pas toujours lié à la prospérité. "Hélas, comme le marché de la politique est ultra-compétitif, les politiciens disent aux gens ce qu’ils aimeraient entendre et non ce dont ils ont réellement besoin. Donc pour mettre la vérité au centre, il faut que nous fassions appel à la société au sens large."

La société certes, mais pas n’importe qui. C’est aux scientifiques, experts et autres académiques qu’il faut s’adresser, comme aux centres d’études en tout genre, excepté ceux des partis "des cocons", voire même carrément pour les partis "initier des thèses de doctorats dans les universités". "Je le dis souvent à mon parti bien aimé. Je sais qu’ils m’entendent mais de là à dire qu’ils m’écoutent…", s’amuse-t-il alors beaucoup. Le porto, lui, vient de descendre d’un centimètre.

Le peuple belge

Malgré sa participation à 13 gouvernements, son poste de Premier ministre et tout un tas de fonctions, Mark Eyskens n’est pas blasé, encore moins frustré, plutôt nuancé. "Non, les politiques ne sont pas moins intelligents qu’avant." Il est juste plus difficile pour eux de se poser au-dessus de la mêlée quand les partis deviennent de plus en plus petits et qu’ils sont forcés à se bouffer entre eux pour survivre. La différence aussi avec avant, c’est la mondialisation qui transformait le biotope des gens – mon village, ma ville et mon pays – pour les faire vivre en "Globalistan", sorte de maelström multiculturel.

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: Un porto.
  • À table: Je suis un flamand hérétique, j’adore le Bourgogne, particulièrement les grands crus mais jamais plus de deux verres par jour.
  • Bar préféré: The Hotel pour le parking, sinon la Brasserie Viktor à Bozar, très sympa.
  • À qui payer un verre: À vous!

Le grand art, selon Eyskens, serait de faire passer la multiculturalité à l’ère de l’interculturalité, histoire que chacun se sente aussi bien dans sa culture que dans celle de l’autre. Dans cette optique, autant dire que la vision étriquée de l’identité selon Bart De Wever est "ridicule". L’ancien professeur d’économie aimerait d’ailleurs rappeler au leader de la N-VA que la "Belgique" est multiculturelle depuis Jules César. Il y a plein de choses d’ailleurs qu’il aimerait bien rappeler aux gens. Comme le fait que la Belgique est "inéclatable" et que tout au plus, la Flandre ferait sécession toute seule, perdant par référendum toutes les communes peuplées de francophones et qu’en prime, elle ne ferait plus partie de L’UE, Europe à qui elle devrait demander son adhésion. "Et comme celle-ci est votée à l’unanimité, il y a peu de chances que la plus petite Belgique la soutienne…"

"De toute façon, reprend-il, porto en main, ce séparatisme pur et dur n’est souhaité que par 5% des Flamands. Mais ce qui est certain, en revanche, c’est que ce n’est pas qu’une posture pour gagner les élections. En soi, la N-VA reste profondément séparatiste. Le confédéralisme dont De Wever parle, c’est juste une blague pour habiller l’enfant. Son but premier n’a pas changé."

Quant à la constitution du gouvernement flamand, celui de "Monsieur Jambon", prononcé comme un jambon, "il y a à boire et à manger". Des choses ridicules, l’écharpe mayorale déjà, le canon ensuite – ou la liste des événements historiques qui ont façonné l’identité flamande "alors qu’il y avait des Wallons dans l’armée flamande dans la bataille des Éperons d’or". Sans oublier encore, et en latin cette fois, que Jules César parlait déjà du peuple belge et non des Flamands, n’en déplaise à la N-VA. Na!

©Kristof Vadino

Mais le sommet, c’est tout de même la suppression du vote obligatoire aux communales et provinciales. Et là, pour le coup, c’est la faute au Vld. "Une hérésie! De quoi rendre la démocratie encore moins représentative qu’elle ne l’est déjà. Au final, cela ne fera que renforcer les extrêmes et décevoir plus encore la population qui, déjà, dans le meilleur des cas, ne voit que 25% du programme pour lequel elle a voté être appliqués." Chiffres à l’appui, Eyskens rappelle ensuite que "le Brexit, c’est seulement 36% de la population et Trump, 26%". L’occasion d’enchaîner sur son grand dada à lui, une grande réforme du système électoral qui verrait l’avènement d’élections à points. En gros, on supprime le principe d’un homme une voix pour donner 10 points à un électeur, qu’il répartit comme il veut, concentrant ou diluant ses préférences par élection.

Maintenant, sur le fond, "et je vous demande de l’imprimer", le gouvernement Di Rupo et celui de Jambon, c’est à peu près pareil: "La N-VA est plus à gauche qu’on ne le pense et le PS plus à droite que l’on se l’imagine", dit-il avant de grignoter une amande grillée.

Ne reste plus à présent qu’un centimètre dans son verre ballon. Entre-temps, Mark Eyskens nous a entretenus de la politique migratoire, "un scandale", de Mitterrand et Helmut Kohl qu’il admirait, de Margaret Thatcher qui "sentait bon mais répétait tout le temps la même chose", de l’avenir de l’Afrique et des réfugiés climatiques, "futur drame", de l’euro "qui tient bon", des cryptomonnaies, "un jeu sans avenir", de Nethys, "3 ans pour intervenir, c’est long", de Greta Tunberg, "un peu Jeanne d’Arc qui entend des voix" et, enfin, de Koen Geens qui ferait "un très bon Premier ministre".

C’est hors d’haleine et un peu décoiffés que nous terminons cet apéro sur une note nettement plus prophétique: l’avenir de l’humanité. Parce que Mark Eyskens est formel: la grande question n’est plus la politique mais bien le défi éthique. "On parle beaucoup de transhumanisme et des robots or, selon moi, le vrai transhumanisme ne consiste pas à améliorer les robots mais bien à améliorer l’homme en inversant la logique darwiniste. Bouddha, Lao Tseu, Conficius et le Christ l’ont tous dit: à force d’égoïsme et d’individualisme, les hommes finiront tous par s’autodétruire." Deux heures et demie plus tard, son ballon est vide. Veni, vidi, vici, pourrait-il dire. Alea jacta est, compléterons-nous.

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