Publicité
interview

Marc Noppen: "Dans cette crise, notre réflexe premier devrait être solidaire"

Un verre de prosecco à la main, Marc Noppen décante "18 mois de frustration" à la tête de l'UZ Brussel. ©Kristof Vadino

À la tête d'UZ Brussel, Marc Noppen a vu les vagues de covid passer et la proportion de cas graves augmenter. Il s'alarme de la défiance et l'égoïsme qui freinent la vaccination.

C’est rue de Flandre que le CEO de l’UZ Brussel nous a fixé rendez-vous, plus précisément au Casa mia, le restaurant de son ami Filippo qui, pour l’occasion, a ouvert une heure plus tôt pour nous servir l’apéro. Marc Noppen n’arrive pas les mains vides mais avec le livre qu’il vient de publier, "Gewoon Anders" ("Juste différent"), un exemplaire pour chacun alors qu’aucun de nous n’est aussi bilingue que lui. Ce livre, "c’est 18 mois de frustration" que Marc Noppen a couchés sur papier "pour ventiler" tout ce qu’il a vécu durant la crise, mais aussi pour dégager des pistes afin de "mieux faire à l’avenir".

"Pendant la seconde vague, on s’est retrouvé avec 90% de Bruxellois, belges ou non mais quasi tous d’origine étrangère."
Marc Noppen
CEO de l’UZ Brussel

Installés sur la terrasse de son restaurant préféré, nous lui demandons comment se présente la situation dans son hôpital. "Tout est sous contrôle", lâche-t-il. Rien de comparable, donc, avec ce qu’il a vécu précédemment, mais tout de même, s’il ne s’agit plus de vagues, c’est un plateau avec un nombre de patients en unité de soins intensifs (USI) qui remonte, et ce dans une proportion qu'il estime préoccupante. "Lors de la première vague, sur le nombre de personnes hospitalisées, un cinquième se retrouvait en soins intensifs; lors de la deuxième, c’était un quart; et aujourd’hui, nous constatons qu’un tiers des patients intègrent l’USI. Donc moins de patients en USI mais proportionnellement plus parmi les personnes qui arrivent à l’hôpital. Ce que nous constatons aussi, c’est que les malades sont plus jeunes (même des enfants) et qu’avec le variant Delta, tous ces patients sont plus fortement atteints qu’avant", poursuit-il tandis que Filippo sert joyeusement du prosecco rosé dans les verres. Pas de quoi faire la fête donc.

Endiguer la défiance vis-à-vis du vaccin

De sa voix basse et calme, le CEO, pneumologue et professeur reprend: "Ce qui est très clair, en revanche, c’est que tous les patients en soins intensifs sont des personnes non ou partiellement vaccinées. J’insiste beaucoup là-dessus pour tordre le cou aux théories que j’entends parfois selon lesquelles le vaccin ne protègerait pas du virus, c’est faux. J’ajouterai aussi que parmi les personnes vaccinées qui attrapent le virus ensuite, celles-ci sont moins atteintes par la maladie que les autres et qu’elles n’atterrissent pas aux soins intensifs."

Le CEO de l'UZ Brussel se dit surpris que des faits scientifiques soient traités comme des opinions. ©Kristof Vadino

Comme quoi, on en revient toujours à la nécessité de tous se faire vacciner. Édifiant oui, si l’on songe à ce qu’on entend – hélas – aujourd’hui si souvent au sein de la population. Marc Noppen opine et explique qu’à l’UZ, ils se sont organisés pour trouver une explication au phénomène et tenter de l’endiguer. "D’ordinaire, nos patients proviennent à 40% de la Région bruxelloise et 60% de Flandre. Pendant la seconde vague, on s’est retrouvé avec 90% de Bruxellois, belges ou non mais quasi tous d’origine étrangère. On a commencé à dialoguer pour comprendre ce qui se passait et on a découvert que cette population ne savait pas ce qu’était la covid, et ce même après douze mois de matraquage médiatique. Ils ne suivaient pas les JT ni la radio et prenaient leurs informations via des groupes WhatsApp gérés par des mamans du quartier. Derrière cette attitude, c’était surtout de la défiance vis-à-vis des autorités et du politique que nous avons constatée. Les gens se demandaient si le vaccin n’avait pas été conçu pour les éliminer. Ce qui me fait dire que la politique d’immigration et d’intégration est un échec total."

"Ce qui me surprend le plus, c’est la polarisation de la société autour du vaccin et la profondeur des émotions qu’il suscite."
Marc Noppen

Fort de ce constat, à l’UZ, ils ont décidé de réagir en utilisant les consultations de la polyclinique pour sensibiliser les patients à la vaccination, "partant du constat que si cette partie de la population n’avait pas confiance dans les autorités, ils avaient au moins confiance dans leur médecin traitant". Ce qui, à entendre le CEO, a plutôt bien fonctionné, plus encore quand ils auront installé une tente de vaccination devant l’entrée à la fin de cette semaine pour permettre les vaccinations dans la foulée.

Besoin de solidarité

À côté de cette grosse majorité de personnes qui résistent ou résistaient à la vaccination par manque d’information ou de confiance dans les dirigeants, et un deuxième groupe de gens qui ont développé une immunité naturelle ou présentent des contre-indications médicales,  Marc Noppen poursuit sur les antivax qui, selon lui, ne représentent que 5 ou 10% des réfractaires au vaccin, un groupe très hétérogène où l’on retrouve aussi bien des complotistes, des anti-Bill Gates, des anti-5G, des religieux. "Bien que je ne comprenne absolument pas la logique qui défie toute raison, ce qui me surprend le plus de manière générale c’est la polarisation de la société autour du vaccin et la profondeur des émotions qu’il suscite. De constater aussi que des faits scientifiques sont traités comme des opinions et que l’on accepte qu’il faille en débattre, en mettant par exemple sur le même pied d’égalité l’avis d’un spécialiste mondial et l’avis d’un citoyen qui sort de sa boulangerie le dimanche matin. C’est quand même incroyable, non?"

"Dans cette histoire, ce sont les plus faibles qui vont payer le prix de la liberté individuelle des plus forts."
Marc Noppen

Marc Noppen nous explique tout ça tandis que les clients commencent à arriver, essentiellement des habitués, des familles, des voisins et des femmes avec leurs bébés. Sur la terrasse, on observe Filippo expliquer chaleureusement à trois touristes échoués à une table: "Casa mia è casa tua." On en profite pour interroger notre invité sur la vaccination obligatoire et le covid safe ticket qui se généralise alors qu’aujourd’hui encore, une partie du secteur culturel se dresse contre ce dernier. Marc Noppen lève les yeux au ciel, et saisit l’occasion pour nous confier à quel point il est fasciné par la levée de boucliers côté francophone à l’encontre desdites mesures "au nom de la liberté individuelle". "Or, c’est oublier que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Brandir de cette manière 'la liberté individuelle', c’est aller à l’encontre d’autres valeurs comme celles de fraternité, de solidarité et de compassion. C’est oublier que dans cette histoire, ce sont les plus faibles qui vont payer le prix de la liberté individuelle des plus forts. Pour moi, c’est une position totalement égocentrique, voire égoïste, alors que justement, dans cette crise, notre réflexe premier devrait être solidaire et, sur cette question, on ne trouve personne du côté politique, pas même les partis collectivistes, style socialistes ou communistes." On aurait bien continué à l’interroger, mais c’est Madame Noppen qui, sans le vouloir, vient sonner la fin de cet apéritif. Le couple a prévu de dîner ici. Tandis qu'on lui cède la place, elle ajoute en souriant: "Il vous a dit qu’on s’était mariés ici?"

Que buvez-vous?

Apéro préféré: J’ai l’apéro contextuel, prosecco ici, pastis dans le midi et vin en Espagne.

À table: J’aime le Château de la Commanderie (pomerol), le barolo, mais aussi du rosé en été.

Dernière cuite: Lors d’une fête de famille, ma femme conduisait pour rentrer – on distribue toujours les rôles avant de sortir – et je me suis réveillé devant chez nous à la mer.

À qui payer un verre: À Nelson Mandela pour sa maxime "Ubuntu" et à Steve Jobs, un génie et un psychopathe mais que j’admire aussi.

Le CEO de l'UZ Brussel en 5 dates

1977:  Je quitte ma famille à 17 ans pour l'université d’Hasselt et je trace mon chemin.

1996: Le décès de ma mère, elle n’aura pas connu ni mon doctorat ni mon prix académique 2 mois plus tard.

2006: Je deviens CEO de l’UZ Brussel, un switch sans regret avec ma carrière académique car je l’avais menée à son terme.

2012: Mon second mariage avec la femme de ma vie.

2021: Un an de covid, la sortie de mon livre et le prix de personnalité de l’année des soins de santé en Flandre, décerné par mes pairs. Une année inédite. 

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité