"On pourrait créer des places Lumumba dans toutes les villes, cela ne changera rien au racisme"

©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec David Van Reybrouck.

David Van Reybrouck est un grand travailleur. D’autant que pour le moment il est en pleine écriture, sorte de long tunnel, consacré à l’Indonésie cette fois, dont il ne ressort qu’après 20h au mieux. En conséquent, "autant dîner directement" et de préférence dans ce "sublime restaurant végétarien" à deux pas de la place Flagey, le bien nommé Humus & Hortense. Un décor pompadourien où l’on s’enfile des petits plats d’une exquise finesse sur du mobilier d’inspiration scandinave, version solide et robuste, à des années lumière de celui que l’on achèterait chez Ikea. Un restaurant chic et végétarien donc où l’on retrouve plus de femmes que d’hommes, plus de quadra-quinqua exigeants que de copines qui s’envoient des gins ou de rencards du mercredi soir qui s’enfilent la bouteille de rouge après l’apéritif. Non. Ici les boissons sont coordonnées aux plats que vous ne choisissez pas et celles-ci se révèlent tellement originales qu’à l’énonciation des ingrédients qui les composent, vous ne savez plus trop bien si c’est de votre verre ou de votre assiette dont on vous cause. Pas de chance, David Van Reybrouck lui, en est à son dernier jour d’antibiotiques et se passera donc d’alcool, c’est donc devant un mocktail plutôt zen et une ardoise de feuilletés au sarasin que nous débutons l’apéritif. Sain.

Qui êtes-vous?
  • David Van Reybrouck: écrivain, essayiste, romancier, j’ai fondé avec d’autres le G1000 en 2011.
  • 1998: Je perds mes 5 meilleurs amis dans un accident de téléphérique en Italie.
  • 11 septembre 2001: Le jour de mon trentième anniversaire, c’est l’attentat du World Trade Center.
  • 2005: Je quitte l’université pour devenir écrivain à temps plein.
  • 2011: Nous organisons le sommet citoyen du G1000 à Tour et Taxis.
  • 2011: Le Parlement germanophone vote le décret relatif au projet du G1000 visant à institutionnaliser et à renforcer la participation citoyenne.

Contrairement à ce que beaucoup pensent encore, l’écrivain est bel et bien de retour dans sa petite Belgique et ce, après avoir passé une année à Berlin. Une ville exemplaire à plus d’un titre, comme l’Allemagne d’ailleurs, "un pays qui a réussi brillamment à exorciser son passé tout en participant activement à la création de l’Europe" alors que chez nous, on en est toujours à discuter de la suppression des planches de Tintin ou du déboulonnage des statues de Léopold II. Bref à s’agiter autour de choses qui, selon Van Reybrouck, ne régleront aucun des problèmes réels qu’affrontent aujourd’hui les afro-européens sur le marché de l’emploi ou du logement. "La question des excuses au Congo pour laquelle les activistes luttent avec tant d’acharnement est symptomatique de cette problématique. On pourrait créer des places Lumumba dans toutes les villes de Belgique, rendre tous les objets du musée de Tervuren et retirer toutes les représentations de Léopold II, cela ne changera rien au racisme et à la discrimination. Je crains d’ailleurs un peu cette aseptisation de l’espace public car il ne faut pas tenter de masquer les cicatrices de son histoire." En un mot, il vaut mieux faire face à son passé et l’expliquer plutôt que de s’en prendre à ses symboles. "C’est sur la structure même qu’il faut agir, sur l’éducation du colonialisme à l’école par exemple", conclut-il alors, nez sur un verre d’hydromel qui lui est servi avec sa première entrée. Sur la déclaration de Hendrik Bogaert (député CD&V), comparant cette semaine la question "du génocide au Congo à celle de la tentative d’ethnocide contre la culture flamande en Belgique", Van Reybrouck trouve cela tout simplement "dégoûtant". De la même manière qu’on ne peut pas comparer le judéocide par les nazis à la politique d’exploitation extrême des Belges au Congo, il est tout aussi indécent de parler de génocide de la culture flamande par les francophones pour jouer la carte du communautaire la veille des élections.

Justement, à propos des élections, c’est un sourire radieux qui nous fait face, tant David Van Reybrouck se félicite du grand pas pour la démocratie que vient de franchir la communauté germanophone en votant l’introduction de comités de citoyens appelés à peser sur les décisions politiques. Fruit de la collaboration du G1000 (dont il est l’un des fondateurs) et de la communauté germanophone, ces comités ont pour ambition de permettre à des citoyens tirés au sort d’amener des sujets et de proposer des solutions au politique qui se doit de les prendre en considération. "C’est peut-être moins romantique que les combats ou le militantisme mais nettement plus porteurs en termes de résultats", termine-t-il en même temps que son second plat. Selon lui, le problème n’est pas la proportionnelle qui nous englue mais bien cette maladie qu’est devenu le "particratisme". Et ne lui parlez pas des systèmes majoritaires à la française qui permettraient l’émergence d’une figure emblématique: "Comment cela serait-il possible en Belgique alors que même en France, un mec aussi brillant que Macron n’est plus possible? Moins de deux ans après son sacre, il est forcé de dépenser des milliards pour augmenter un tout petit peu le pouvoir d’achat sans même apaiser un peu le climat de haine sociale." Quant au grand débat national, Van Reybrouck reste très réservé, pour lui c’est comme si un couple au bord du divorce se faisait 20 minutes de thérapie conjugale alors que la relation est brisée depuis longtemps.

Que buvez-vous?
  • Apéro: Un Spritz de préférence à Ostende ou à Bologne, rarement sauf en vacances.
  • À table: Du vin blanc plutôt car le rouge m’empêche de dormir.
  • La plus belle cuite: En Irlande, à 18 ans, avec plein de téquilas boum-boum (sel, citron et cul-sec), j’ai été malade toute la nuit, depuis je n’en ai plus jamais repris.
  • À qui offririez vous un verre: à Albert Camus, un homme qui m’inspire énormément, une sorte de grand frère dont j’ai beaucoup appris et à Marguerite Duras aussi.

Et les gilets jaunes dans tout cela? Pour l’historien, c’est un peu le retour de la question sociale, la situation de ces gens qu’on a délaissé au profit des grands combats menés en faveur des nouveaux arrivés dans la société: "S’il était nécessaire de s’occuper de ces minorités, on a en revanche oublié les autres, un peu comme si nous avions deux malades à la maison et qu’on en avait soigné qu’un, à la fin l’autre est en rage et se révolte, c’est ça les gilets jaunes." Un ami lui faisait d’ailleurs remarquer l’antinomie entre une France d’en bas qui peine à payer son dentiste et dont le sommet est occupé par un Président au sourire Colgate, une réflexion qui fait dire à Van Reybrouck: "Finalement, les ‘sans-dents’ (François Hollande dixit Valérie Trierweiller, NDLR) c’est un peu les sans-culottes d’hier."

Interrompu par la serveuse qui lui porte un jus de pomme lacto-fermenté pour accompagner son troisième plat, David Van Reybrouck ne se fait pas prier pour enchaîner sur le grand débat du moment, le climat, alors que nous, on aimerait bien parler de la N-VA. Alors oui, comme presque tout le monde, il espère qu’on va sauver la terre pour les générations futures car fondamentalement les grands problèmes, ce n’est pas sa génération qui les connaîtra. Ce qui est certain aussi, c’est que ce n’est pas en changeant les comportements individuels qu’on sauvera la planète, "mais en agissant sur les structures et en impliquant davantage les citoyens. Si on l’avait fait en France, on n’aurait peut-être pas eu les gilets jaunes". Car c’est un peu le centre de sa pensée, si l’homme est fondamentalement bon et responsable, il est surtout capable de prendre de meilleures décisions pour l’avenir que le politique constamment drivé par les prochaines élections. Sur l’éco-réalisme prôné par la N-VA, l’historien s’étoufferait presque avec son chou vert tant il aimerait bien savoir ce qu’il y a de "réaliste" à dire qu’on résoudra le problème du climat "si nous restons optimistes et que nous faisons confiance à des technologies que nous n’avons pas encore". Une "belle utopie, oui!", peste-t-il alors.

De toute façon, selon lui, la N-VA c’est la troisième fois qu’elle change d’identité. Au départ farouchement indépendantiste, elle a ensuite tout misé sur le socio-économique avant de se rendre compte que cela ne marchait pas très bien et de jouer in fine la carte "on va taper sur le migrant". Sauf qu’en octobre dernier, c’est le Vlaams Belang qui lui siphonnait ses voix anti-migrant. Par conséquent, pour les prochaines élections, elle ressort un bon vieux dossier communautaire du frigo: le confédéralisme.

"Finalement, la N-VA n’a qu’une seule ambition, c’est de garder le pouvoir à tout prix. Sur le fond, elle n’a pas d’identité et se fiche complètement de la Belgique passons encore mais tout autant de la Flandre, car entre l’intérêt des Flamands et celui de la N-VA, celle-ci choisira toujours son parti." Bart De Wever, il l’a bien connu à l’université. En post-doctorat pour notre homme tandis que le politique préparait lui-même une thèse qu’il ne finira jamais. Il se souvient d’un homme très amusant, doté d’un grand sens de l’humour et surtout un redoutable orateur. À table le midi, doctorants et post-docs débattaient souvent ensemble et quel que soit le sujet. De Wever était systématiquement contre, explique-t-il alors en riant. Le repas se termine gentiment derrière une jolie théière remplie d’herbes de toutes sortes et engouffrant une petite mignardise, David Van Reybrouck confie regretter la diabolisation excessive des francophones à l’égard de De Wever, une attitude totalement contre-productive alors que, lui, aurait presque pitié du leader flamand: "S’il était moins violent dans sa communication, il aurait pu réaliser beaucoup de ses idées mais à l’inverse d’un Martens ou d’un Dehaene, il est incapable de faire un deal et de le respecter. Avec ses capacités, c’est terrible de se tirer à ce point une balle dans le pied."

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