Philippe Delusinne (RTL): "Malgré le nombre d'informations disponibles, les gens n'ont jamais eu si peu de culture"

©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo | Il est 12h28, Philippe Delusinne sort de sa voiture et entre à la Villa Lorraine qui, pour l’heure, est plutôt vide. On le sent déçu de ne pas être arrivé le premier, "mais quelle impolitesse!", d’autant "qu’on ne fait jamais attendre les dames", dit-il en rejoignant notre table.

Physique de golfeur, pimpant dans son costume, cravate royale à motif fleur de lys, l’homme a bonne mine dans ses camaïeux de bleu. Il commande une bouteille d’eau pétillante "très fraîche" et explique d’emblée qu’il préférait "déjeuner" car les apéros, il n’en prend jamais. Comme l’alcool d’ailleurs. Juste du vin et uniquement le soir, mais bon, pour la photo, il prendra quand même un verre de Coppola. En plus, il meurt de faim. Debout à 5h tous les jours, coucouche panier très tard tous les soirs, il explique qu’en prime, aujourd’hui, ce sera son seul repas de la journée. Alors il se fait plaisir, menu trois services dans sa cantine, un des restaurants de son ami Serge Litvine, les seuls qu’il fréquente à Bruxelles. "Je suis un homme d’habitudes", nous avertit-il en guise de préambule.

Concernant l’interview, il explique n’avoir rien préparé. "Ce n’est pas le but de l’exercice", même si l’attaché de presse de RTL pensait le contraire. En tout cas, il semble clair que le grand patron n’a pas de message à faire passer. Il oublie d’ailleurs très rapidement l’enregistreur mais laisse entrevoir qu’on a le choix entre le "off" ou "la langue de bois". Soyons fous, prenons les deux. Exercice d’équilibriste cependant pour un grand patron de télévision que de parler "actualités" sans toucher à la politique ou dévoiler ses opinions personnelles et le tout, au lendemain des élections. Alors il esquive un peu, avant de taper dans les chips à l’ancienne, et de lâcher tout sourire qu’il a apprécié les apéros de ses amis Henri (Bartholomeeusen), Dany (Weekers) et John (Bogaerts).

L’apéro, il aurait bien aimé le faire plus tôt. Sauf qu’il faut bien admettre que 2018, pour lui et RTL, c’était un peu le 1992 d’Elisabeth II et de l’Angleterre. Pour rappel, les trois gosses s’étaient séparés, le château de Windsor avait flambé et le vieil empire venait de perdre l’Île Maurice, devenue République. Bref, l’annus horribilis de l’avenue Georgin, c’était l’arrivée de TF1 et le licenciement de 88 employés. La pire période de sa vie professionnelle, explique Delusinne avant de poursuivre que même si les raisons sont économiques, "c’est toujours le patron qui stigmatise le truc".

"Très dur", surtout quand il faut soutenir le regard des personnes qu’on aime bien et qui se demandent s’ils devront partir. "C’est terrible mais, en télé, c’est un peu le même processus que dans un aéroport: plus la technologie avance, moins on a besoin de travailleurs. Ce n’est pas un choix, c’est une réalité." Un annus horribilis, donc, qui le forçait à sauter les tours et les semaines d’apéro de L’Echo. Du coup, pas de bol, à force de reporter, c’est lui qui se retrouve à se taper le débriefing des élections.

Habile, il nous refait un petit cours d’histoire de la Belgique – vu de Renaix, sa ville natale – et remonte même aux origines du pays, "mentalité anglo-saxonne au nord face à des Latins au sud", "droite et catho versus gauche et laïque" mais dont on pouvait s’accommoder tant que "la manne Congo assurait la prospérité du pays". Et puis, il y a eu la revanche des Flamands, économique mais aussi culturelle, bref, tout cela pour arriver au fait que "les Flamands se racrapotent sur eux-mêmes. D’ailleurs, seuls 2% d’entre eux regarde la télévision hollandaise, c’est tout dire!" Il explique tout cela tandis que le restaurant se remplit allègrement; public d’habitués, où les nouveaux arrivés butinent les tables pour saluer "ce cher Philippe", "ce cher François", sans oublier le traditionnel "rendez-vous ce week-end, à Knokke, sur le practice du golf".

Nez dans la carte, il fait mine de fureter dans les suggestions avant d’avouer que son choix ne se fait jamais qu’entre les trois mêmes entrées ou plats. Aujourd’hui, version A – dirons-nous –: carpaccio façon Harry’s Bar et sole meunière. ça fleure tellement le bonheur qu’on se réjouirait presque pour lui. L’occasion de retenter le sujet des élections où le maximum qu’il nous en dira sera: "Comment arriver à monter un gouvernement fédéral avec autant d’exclusives?" Et de conclure que de toute façon, "ce qu’on entend aujourd’hui n’a aucune importance, que tous les partis ont un agenda et que les vraies discussions qui se poursuivent en coulisses ne feront pas l’objet de déclarations".

La journée des élections à RTL? "Un grand huit émotionnel" où, alors qu’à 19h45, la messe était dite pour les Flamands, les résultats des francophones n’arrivaient pas. "On ne savait pas qui inviter, les politiques qui venaient ne savaient pas quoi raconter et les autres attendaient de savoir quoi pour venir. Content? Pas content? On a gagné? On a perdu? Franchement pas facile pour eux, mais RTL a fait du bon boulot."

À l’évocation de l’audience de la RTBF qui s’enorgueillit d’avoir battu la chaîne privée pour la soirée des élections, Delusinne lève les yeux au ciel et supplique qu’on lui fiche la paix avec la guéguerre entre les chaînes. D’ailleurs, soyons clairs, ils ont peut-être gagné la soirée, mais RTL avait gagné tout le reste avant. Et lui, il a les chiffres. Farfouillant dans son téléphone pour les exhumer, il s’arrête sur une photo du "grand bonheur de sa vie, Archie", son petit-fils, avant d’enchaîner sur une photo souvenir prise lors d’un tournoi de golf en Écosse, où son équipe "les has been" affrontait "les never been".

Deuxième bouteille d’eau "très fraîche", il attaque son carpaccio, mine réjouie comme un gosse le matin de Noël. L’occasion d’apprendre qu’il déteste les légumes et "qu’en homme simple", on ne l’aura pas avec du quinoa. Lui, il mange du pain, des frites et de la viande. Ancien pubard, il pose un regard critique sur la communication des partis durant les élections. "Beaucoup d’occasions manquées" même si, de manière générale, il ne croit pas qu’une "bonne com" puisse faire gagner les élections. "Tout au plus 15% de gens hésitent et sont plus volatils, mais sur le fond, les gens votent toujours un peu pareil, affaires ou pas affaires. La différence avec hier, c’est qu’aujourd’hui, on se situe plus dans le vote de rejet que dans celui d’adhésion."

Atterrissant sur les candidats "attrape-voix" en même temps que nous passons au plat, Delusinne confie de loin préférer les gens très compétents qu’on impose à certains postes sans passer par la case élection. "C’est horrible à dire mais, face aux idées, j’aurais tendance à privilégier la compétence. En tout cas, c’est une question qui mérite d’être posée." Ah! La compétence, vaste sujet. Le seul d’ailleurs, avec le contact humain, où Delusinne vous dira que c’était mieux avant. "Il y a 100 ans, il n’y avait pas de télé et les gens allaient soit au bistrot, soit plantaient une chaise sur le trottoir de leur maison. Ils se parlaient et débattaient. À l’inverse, aujourd’hui, ils ne se parlent plus mais sont de plus en plus connectés. Le paradoxe, c’est que malgré le nombre d’informations disponibles, les gens n’ont jamais eu si peu de culture et s’ils ne savent rien, ils ont pourtant une opinion sur tout."

Le repas se termine et c’est un Delusinne dépité qui vous regarde sauter la case dessert. Lui en prendra un, toujours le même, une dame blanche que le patron himself nappera de chocolat à table. "Je suis l’antifantaisie incarnée, un rituel immuable chaque matin, je mange les mêmes plats dans les mêmes restaurants, je roule avec le même modèle de voiture depuis 1993 et j’ai la même femme depuis 40 ans", lâche-t-il avant de paraphraser l’artiste belge Stéphanie Blanchoux: "Devant les portes de l’incertitude, je me suis vêtu de l’habitude." Une phrase qui, selon lui, résume à elle seule tout son être. Avant de nous quitter, il nous tend sa montre pour nous faire remarquer l’heure, "14h26" s’exclame-t-il, fier comme Artaban. Et tel un métronome, il grimpe dans sa voiture. Il est 14h28 sur le parking de la Villa Lorraine.

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