Philippe Geluck: "Je ne comprends pas comment des types comme Jeff Bezos peuvent se regarder dans le miroir"

©Saskia Vanderstichele

L'apéro de L'Echo avec Philippe Geluck.

Montmartre, pas le quartier parisien, mais bien le café bruxellois, installé place de la petite Suisse. Allez comprendre. Le Montmartre donc, un bar de quartier que l’on qualifiait avant de gaucho ou rouge coco, mais ça, "c’était avant", explique un habitué. Sur les murs, des tas de tableaux tous signés Paolo, "l’ancien patron", ajoute le serveur. Ici, rien n’a bougé, pas même les prix, on sert toujours en salle et la terrasse est remplie de gens qui chopinent dès l’après-midi.

5 dates clés
  • 1972: "Je termine mes humanités, ma vie va commencer."
  • 1976: "La femme de ma vie passe chez moi pour la première fois, et ne repartira jamais."
  • 1983: "La naissance de mon fils en janvier. Et le 3 mars à 22h30, j’invente le Chat sur ma table à manger; au même moment Hergé mourrait sur son lit d’hôpital."
  • 1985: "La naissance de ma fille."
  • 2020: "L’inauguration de mon exposition aux Champs Élysée prévue pour le mois d’avril."

C’est pas que Philippe Geluck nous ait complètement oubliée, c’est juste qu’il avait oublié de noter le rendez-vous, ce qui ne lui arrive "ja-mais", insiste-t-il beaucoup au téléphone. Trente minutes supplémentaires donc pour nous imbiber de l’ambiance du café, sorte de foyer de résistance à la boboïsation du quartier. Une ambiance qui s’épanouit musicalement sur les hits de salsa, merengue et autres bachata, de quoi vous tenir chaud.

Mais Rumba, caramba, voilà Le Chat, son nouvel album sous le bras. "Rumba, c’était pour dire tout va mal, mais tchikeboom, tchikeboom, faisons comme si de rien n’était", lâche Philippe Geluck, très en forme, en mimant des castagnettes. Il commente la première image de l’album, celle d’une femme en voile intégral autorisée depuis peu à conduire une voiture en Arabie saoudite. Du coup, sans transition, qu’en pense-t-il? Si c’est zéro débat sur la burqa, sur le voile Geluck se dit plus mesuré: "Ce n’est pas un vêtement innocent, on sait très bien qu’il est un des signes de la soumission de la femme et de l’allégeance à une religion, interprétée plutôt archaïquement par certains. Personnellement, je serais pour une interdiction dans les administrations publiques et les écoles, de la même manière qu’on ne peut pas tolérer des accommodements raisonnables qui vont à l’encontre de la mixité. C’est un recul que l’État ne peut pas accepter, l’égalité homme-femme est hélas encore trop imparfaite…"

Après avoir commandé un grand verre d’eau pétillante – 16h30 c’est encore un peu tôt pour la bière – il poursuit: "Mais ce qui me hérisse le poil, c’est que ce genre de choses est très difficile à dire sans se faire traiter d’islamophobe! Ce que je ne suis pas du tout, moi je suis ‘islamistophobe’ et c’est très différent." Maintenant sur le fond, le papa du Chat le reconnaît, il serait plutôt laïc, du genre pas de religion du tout avant 18 ans, histoire que les gens puissent véritablement choisir et user de leur sens critique. Mais bon.

"Je ne suis pas islamophobe, je suis ‘islamistophobe’!"

Des Chat en bronze à vendre

Que buvez-vous?
  • Apéro: "En vacances, je suis le roi des Spritz."
  • À table: "L’alcool me fatigue, je l’évite."
  • Dernière cuite: "Vers 16 ans, je buvais beaucoup trop en soirée, je me suis dégoûté à vie de tous ces alcools qu’on prend pour se torcher vite."
  • Payer un verre: "À mon ami, Marc Moulin. Il me manque tellement. On a vécu des moments fabuleux, quand je suis trop triste je me console avec ce proverbe: ‘On ne nous enlèvera jamais la musique sur laquelle nous avons dansé.’"

Pour en revenir à nos moutons, "oui, cela va plutôt mal" (tchiky – tchiky – tchic – Aïe! Aïe! Aïe!, comme nous le lisons sur la couverture de son album). La société évolue certes, mais en terrain mouvant et l’on assiste à une sorte de raidissement des gens et des susceptibilités à différents niveaux: "Parce que la vie est plus dure qu’avant, socialement et économiquement, on régresse. Si hier le capitalisme était un bon moyen pour vivre mieux, on réalise aujourd’hui qu’il n’est plus la solution… on doit inventer un nouveau modèle, mais est-ce que la planète, plutôt en mauvais état, nous en laissera-t-elle le temps?" Et c’est sur ses considérations un peu lourdes que Philippe Geluck se dit que finalement il devrait peut-être se taper un verre d’alcool, histoire de rendre cet apéro un peu plus léger. D’ailleurs, et tant qu’on y est, il aimerait profiter de ce moment pour "saluer" la haute qualité morale de Jeff Bezos et autres ex-startuppers aujourd’hui milliardaires: "Je ne comprends pas comment ces types parviennent à se regarder dans un miroir. Non, mais franchement, ils font crever des millions de gens en leur volant leurs métiers avant de les plonger dans le désespoir. Bravo les mecs!"

(Derrière nous, un homme s’attaque au flipper. Pas de chance, il semble avoir plein de monnaies à dépenser. Gentiment, Philippe Geluck se dit que le "billard électrique", ce n’est pas top pour l’enregistrement, du coup, il déménage la table pour nous.)

Ah! le monde de l’argent et les très très riches, vaste débat. Il a pas mal fréquenté le milieu, explique-t-il, à la recherche des 4,5 millions pour son beau gros bébé, le Musée du Chat, le reste étant financé par la Région – "J’en serais presque à brûler un cierge tous les jours pour remercier Rudy Vervoort", s’amuse-t-il alors en terminant son eau. 130 rendez-vous au total pour récolter près de 3,7 millions, "si mon principal sponsor ne me fait pas faux bond", lâche-t-il, prudent. Pour le solde, il a décidé de changer de stratégie: "Aller mendier chez des gens qui me regardaient comme un larbin, j’en avais un peu assez. J’ai rencontré des gens super riches très sympas, mais d’autres aussi qui vous prennent pour une sorte de bouffon du roi, celui qui ne sert qu’à faire rire la cour, et qui vous trouvent tellement ‘amusant’." Du coup, il a coulé 20 bronzes géants du Chat qui feront l’objet d’une exposition urbaine itinérante — dans les plus grandes villes de France, de Suisse et de Belgique — avant d’atterrir pour l’ouverture du Musée. Déjà 8 de vendues et lancement des festivités sur les Champs Elysées en avril 2020! lâche-t-il tout content.

Entourés de dingues

L’Élysée, Macron, tout ça. Il en pense quoi? Que si Macron avait accueilli simplement les gilets jaunes en reconnaissant leur souffrance et en retirant la taxe sur les carburants immédiatement, il aurait pu sauver les meubles et faire une meilleure présidence: "Mais son plus gros problème, c’est qu’il ne connaît absolument pas la vraie vie des gens, c’est d’ailleurs le problème de tous les politiciens. Je pense qu’on devrait les obliger à faire des stages d’immersion de 6 mois, dans des vies ‘HLM, 2 enfants, salaire de 1.200€’, en faisant les courses le soir chez Carrefour." Le seul qui s’est un peu intéressé à la vraie vie des Français, poursuit-il, c’était Giscard. "Sous ses airs très Louis XV, il s’invitait à dîner chez des gens du peuple pour voir comment ils vivaient." Son préféré à lui, ce n’est pas Gigi, mais bien René Dumont, premier candidat écolo contre Giscard justement, mais surtout le seul politique qui avait prédit la catastrophe écologique et sociale d’aujourd’hui. "Mais qu’évidement personne n’a écouté."

"On devrait mettre les politiciens dans un HLM."


Maintenant, sur le fond, évidement que Macron avait raison de vouloir taxer les carburants, mais "on ne peut pas taxer à la fois le carburant et supprimer l’impôt sur la fortune, cela ne va pas". Par contre, et c’est un scandale que ce ne soit pas déjà le cas, il faut impérativement taxer les compagnies d’avion low cost. "On nous dit, c’est dégueulasse pour les pauvres, mais je regrette, les voyages en avion cela ne fait pas encore partie des droits humains que je sache!" Non, il y a véritablement beaucoup trop d’avions dans le ciel et trop de cinglés sur terre. "On a toujours eu un dingue quelque part, mais là, entre Trump, Erdogan, Bolsonaro… Kim Jong-un a presque l’air d’un fantaisiste sur le retour!"

L’Apéro touche à sa fin, le bon moment finalement pour commander une bière. Boom tchiky boom – aïe – aïe – aïe, Philippe Geluck s’attaque à une Duvel, "mais c’est exceptionnel!" conclut-il en riant.

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