"Politique, ce n'est pas un job facile, mais ce qui me désole, c'est que même un jeune n'y arrive pas"

©Saskia Vanderstichele

L'apéro de L'Echo avec Enki Bilal, auteur de bandes dessinées.

Bruxelles, journée promo. Des journalistes au petit-déjeuner, des blogueurs au déjeuner, la radio-télé pour le goûter et une rencontre avec des lecteurs en fin de journée; le tout pour la sortie du tome 2 de sa série "Bug". Au milieu, juste le temps d’un apéro au Kwint, son stamp café lorsqu’il est de passage à Bruxelles. Entendez "souvent" mais sans "jamais dépasser les 2 jours". Il y a même sa table, "souvent la même" et pléthore de ses dessins dans le livre d’or. À voir le sourire ravi du patron, on se dit qu’à force des années, on flirte avec l’album original.

L’apéro? Un verre de bordeaux, même s’il est tôt. ça sent la détente, presque les vacances, une sorte d’interlude musical qui lui permettra de parler d’autres choses avant d’enchaîner avec les questions passionnées des journalistes BD. D’autant qu’il nous l’avoue tout de go, il n’est pas certain d’avoir grand-chose à ajouter aux propos qu’il tenait sur le même sujet l’année dernière. D’autant que les questions sont souvent les mêmes, alors pour varier les plaisirs, le dessinateur cherche de nouvelles formules pour chaque journaliste, avant de se rebattre sur la première version dès que le quatrième s’installe en posant son enregistreur sur la table.

Qui êtes-vous?
  • Enki Bilal: Auteur de bandes dessinées, entre autres.
  • 1956: Mon père quitte Belgrade pour Paris, ma famille et moi le suivons en 1961.
  • 1971: Je gagne le concours "Pilote" et je quitte les Beaux-Arts pour le magazine.
  • 1988: Je tourne mon premier long-métrage "Bunker Palace Hôtel" à Belgrade, ma ville.
  • 1990-91: La Yougoslavie éclate, c’est la guerre et le désarroi. Je reste très frustré du mauvais traitement qui en était fait par les médias; contrairement à ce qu’ils en disaient, c’était aussi une guerre de religion.

Aujourd’hui, l’actualité est chagrine. Notre-Dame s’est enflammée et pendant que les grosses fortunes françaises flambent les millions pour sa reconstruction, les médias titraient: le téléthon des milliardaires. Enki Bilal partage avec nous une vidéo de l’incendie qu’il a prise depuis le toit de son immeuble, avant de remballer son iPhone et d’ajouter qu’il est redescendu avant que la flèche ne tombe, "trop douloureux", et puis, il avait le sentiment d’être un voyeur en regardant cette jolie dame perdre tous ses atours.

Sur les réactions et les millions, Bilal n’a pas d’avis. Ou plutôt, il ne sait pas quoi en penser. "Évidemment, la reconstruction" et "évidemment, les dons" mais bon, si on arrive à réaliser cette prouesse en 5 ans, "cela me laisserait un petit goût amer, cela reviendrait à dire qu’on est tout aussi capable d’éradiquer la misère, celles des SDF et des migrants, si on s’y mettait vraiment… Donc, à considérer que si leur situation est toujours celle-là, c’est parce que c’est un choix." Bon allez, "tchin-tchin alors", sourit-il, magnétique, en claquant les verres.

Macron? "Macron, non. Enfin si. Beau discours, digne, belle déclaration aussi sur la reconstruction rapide, même si on a l’impression qu’il demandait aussi ces 5 ans pour lui, pour aller au bout de ses idées et de sa politique." Sur le fond, le dessinateur était franchement pour l’arrivée de Jupiter à l’Elysée, même si, aujourd’hui, il regrette ses erreurs magistrales de communication, surtout avec les gilets jaunes. Erreurs que, à son estime, il répète à longueur de journée. "À ce qu’il paraît, Brigitte a bien gueulé l’autre jour à l’Elysée. C’est fou qu’il n’y ait pas de conseillers pour lui dire d’arrêter ses conneries…", ajoute-t-il l’œil rieur et complice. Sur les gilets jaunes à présent, notre homme explique que si, au départ, il comprenait parfaitement leurs revendications, "touchantes de vérité", le ton a cependant bien changé et le mouvement semble désormais aux proies d’une radicalisation bien dangereuse qui se résume aujourd’hui à cracher "de la haine à peu près contre tout le monde". "Et les femmes, vous avez remarqué que celles du début ont pratiquement toutes été éjectées du mouvement?", ce qui pour lui veut tout dire.

"En France, on encourage le port du voile au nom de la liberté religieuse des femmes. Non, mais c’est une blague?"

"Mais de toute façon, reprend-il, Macron ne peut plus faire grand-chose, même avec un smic à 3.000 euros, les gens l’insulteraient quand même, c’est la posture du blocage. À côté de cela, il faut reconnaître qu’être politique aujourd’hui, ce n’est pas un job facile. Mais ce qui me désole, c’est de constater que même un jeune n’y arrive pas. Et à supposer que Macron ne convienne pas, derrière lui, on ne voit pas grand-chose arriver non plus."

Le PS? Fi-ni selon lui. Reste à voir ce que fera Raphaël Glucksman aux européennes. "Faut reconnaître qu’on l’a bien gâchée l’Europe! Au lieu de partir de la culture pour la construire, on a choisi les deux éléments les plus malsains qui soient, la monnaie et la finance. Et on n’a même pas d’armée."

Poursuivant sur le socle des États européens, Enki Bilal explique être sidérée qu’on ne considère pas plus le christianisme – dans sa vocation culturelle et non religieuse – comme racine commune alors qu’en France, par exemple, on ouvre grand la porte au voile dans la société. "Alors que, soyons clairs, le voile est tout sauf religieux!" Il poursuit: "Regardez Nasrin Sotoudeh en Iran, regardez aussi toutes ces femmes qui, dès la chute de Daech, s’empressaient d’arracher leur voile. Eh bien non, en France, non seulement on l’autorise mais pire encore, on encourage le port du voile au nom de la liberté religieuse des femmes. Non, mais c’est une blague?"

D’ailleurs, assure-t-il en s’agitant un peu, ce n’est même pas la droite qui le dit, mais des intellectuels d’origine musulmane qui le dénoncent. "Clairement, comme la gauche a perdu ses ouvriers et ses prolétaires, beaucoup d’entre eux se rabattent sur le vote d’une certaine frange des musulmans, sans voir que c’est en réalité l’islam politique qu’ils sont en train d’installer en France. Ils ne voyagent pas ces gens? Ou sont-ils cyniques à ce point?", lâche-t-il en avalant un petit centimètre de vin.

Que buvez-vous?
  • Apéro: Un bordeaux, jamais de bourgogne.
  • Dernière cuite: Elle était si laide que je ne veux pas m’en rappeler.
  • A table: Plutôt bordeaux, languedoc ou des vins italiens et espagnols. J’essaie aussi de me mettre au blanc.
  • Avec qui: Avec l’un des artistes de Lascaux. J’amènerais le vin dans sa grotte et il m’expliquerait comment il a fait.

"De toute façon, en France, nous nageons en plein pavlovisme!" Entendez les gens qui, historiquement, se sentent de gauche continuent à voter à gauche alors que les enjeux et les situations ne sont plus du tout les mêmes. Bref, le vote réflexe.

Enki Bilal, lui, a résolu le problème et ne vote plus. La dernière fois, c’était pour Mitterrand en 1981. Un septennat plus tard, l’homme avait tellement déçu que Bilal s’est juré qu’on ne l’y reprendrait plus. "Et puis aujourd’hui, aller voter pour qui? Pour un homme qui continue à vendre des armes à des salauds?" Comprenez les Saoudiens qui massacrent les Yéménites et qui financent le terrorisme en Europe.

Une bonne nouvelle, tout de même, la chute de Daech même si, ayant perdu son territoire, ses membres vont retourner dans leur zone de confort, le terrorisme, les attentats et la violence larvée. "Nous devons nous attendre à tout, en ce compris à des attaques bactériologiques", prévient-il. Sur le retour des combattants européens, notre homme soupire: "Que dire? Si ce n’est quel gâchis humain!" Une question horriblement compliquée, selon lui, que celle de reprendre des gens qui ont brûlé leur passeport, comploté contre leur pays et participé à une entreprise du mal et qui en prime, ne semblent pas dans le repentir. "D’un autre côté, on ne souhaite à personne de se faire juger par les Irakiens ou les Syriens, peut-être juste pour les égorgeurs… C’est facile pour la droite de dire, ‘qu’ils restent là-bas’. C’est oublier un peu vite que derrière chaque terroriste, il y a une histoire humaine aussi."

12h30, Bilal, lui, n’a presque pas touché à son bordeaux, parce que le vin, ça se partage et lui n’aime pas boire seul. ça tombe bien, les blogueurs et spécialistes BD sont là, armés d’une ribambelle de questions qu’ils s’apprêtent à dégainer derrière un verre de blanc. C’est dommage car Enki Bilal avait encore cent mille choses intéressantes à dire, Trump, Poutine, la Crimée et l’Ukraine… Rendez-vous est pris pour la suite de cet apéro, lorsque le tome 3 sortira.

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