"Rien n’a jamais été aussi gris qu’aujourd’hui"

©Tim Dirven

L'apéro de L'Echo avec Freddy Tacheny.

L’endroit est franchement sympa, des fauteuils dans un coin et des tables hautes de l’autre, une déco un peu industrielle certes mais, avec du cuir, de la peau de bête, un feu ouvert et le tout, avec tout plein de parking et un accueil sympathique, ce n’est forcément ni Bruxelles ni Waterloo mais bien un bar à vin et tapas à Wavre cette fois. D’ordinaire fermé le lundi, la patronne du Gecko a ouvert parce que "Freddy est un ami". Freddy, lui, est en retard, l’occasion d’apprendre qu’à l’origine, le nom de l’établissement est un hommage à l’animal favori du mari de Madame, même si au final, c’est une tête de rhinocéros (en toc) qu’on a accrochée comme un trophée sur le mur de la grande salle. Allez comprendre.

Qui êtes vous?
  • Freddy Tacheny: CEO de Zelos (développe des modèles économiques pour tous les sports), président du Circuit Jules Tacheny ainsi que du club de basket d’Antibes, les Sharks.
  • 1984: "La mort de mon père, j’avais 22 ans et on se suivait en voiture quand un camion a percuté sa voiture, ma mère a échappé de justesse à la mort."
  • 1992: "La naissance de ma fille, Fanny, la prunelle de mes yeux."
  • 2002: "Je passe d’IP à RTL comme DG, 9 années importantes durant lesquelles je prends conscience de l’impact de la télé sur les gens. Cette époque a été un moment clé et intellectuellement m’a considérablement enrichi."
  • 2010: "La création du circuit Jules Tacheny à Mettet. Il nous a fallu 12 ans pour monter ce projet, donner le nom de son père à son "bébé", c’est magnifique."
  • 2012: "Après avoir refusé ‘l’inrefusable’ auprès de très grands groupes dans les médias, je décide de créer Zelos et de vivre ma passion pour les sports."

Arrive Freddy Tacheny, jeans, veste et pull-over, deux livres sous les bras et lunettes de soleil sur la tête, l’ancien patron d’RTL ressemble plus à un ancien sportif qu’à un ancien patron avec chauffeur. La rigueur et la sympathie en plus, le côté star et chauffeur en moins. De fait, là où on le pensait rangé des bagnoles et ressassant ses 25 années de télé, c’est plutôt l’inverse qui se produit, l’homme court désormais les terrains et les circuits et ne regarde plus "que du sport" sur des tas d’écrans ou bien encore des films, sur Netflix.

L’apéro? Plutôt oui, jamais seul et toujours ici, explique-t-il en commandant une coupe "pêche-champagne". Même si les temps ont changé, l’habitude de faire des affaires à table, ça lui est un peu resté quand même, "les années Wall Street" s’amuse-t-il alors, celles des années 80 ou 90 où on passait des heures à table en journée et où on commandait des pizzas au bureau au milieu de la nuit. L’occasion d’aborder avec lui l’avenir de la télé, à l’heure où internet a tout dévasté, où l’offre a explosé et où on se demande si les télés gratuites seront les premières ou les dernières a être dévorées. Devant ce qu’on appelle un Bellini à Venise, Tacheny explique que si la télé a été la première à être impactée par l’arrivée de l’interactivité, elle a encore de beaux jours devant elle. Et les scénarios alarmistes, lui il n’y croit pas du tout "à la condition qu’on poursuive l’évolution, que l’on accepte de revoir les seuils de rentabilité et que l’on repense clairement les modèles économiques". Bref: "La mort de la télé, c’est un peu trop simple comme idée."

Il insiste d’ailleurs beaucoup sur le fait que chaque média garde son utilité propre et qu’un seul média ne pourra clairement pas tout faire. D’ailleurs, si, faute d’encadrement, internet et les réseaux sociaux pouvaient tout se permettre jusqu’à présent, ils vont bientôt connaître leurs premières limitations, un peu comme ce fut le cas pour la télé ou le cinéma avec l’arrivée du CSA. Et ça, c’est déjà une bonne nouvelle! Même si, en ce qui concerne la presse et la télé, il faut continuer à repenser les modèles de financement en oubliant complètement la pub, du genre de celles des grandes années Wall Street. De fait, d’autant plus que le marché, déjà fort rétréci, vient de se prendre l’arrivée de TF1 en plein dans les dents. ça, c’est nous qui le disons tandis que Freddy Tacheny lui, sourit. Il sourit mais vers le bas. Un peu comme une colline à l’envers. Bon joueur, il renvoie la balle sur le mur de la réciprocité, du genre le problème, ce n’est pas TF1, c’est aussi le fait qu’au contraire de la chaîne française, les chaînes belges ne sont pas proposées en France. On le sent hésitant et puis non finalement, lui pense quand même que les choses auraient pu se passer autrement à RTL.

Que buvez-vous?
  • L’apéro: Kir pêche-champagne ou une bière.
  • A table: Jamais à midi, toujours le soir, surtout un chablis ou un haut-médoc.
  • La dernière cuite: La semaine dernière avec ma compagne à Liverpool, à la Caverne.
  • La plus belle: Il y a 4 ans quand les Sharks sont passés de Pro B à Pro A.
  • A qui offrir un verre: Sans hésiter à JFK. Un vrai leader, il me fascine.

Il confie quand même avoir été "surpris" de la décision abrupte de licencier autant de gens, d’autant que l’ouverture de la pub sur TF1, on l’attendait depuis la fin des années 80. Difficile de dire qu’on ne l’avait pas vu venir, d’autant que l’anticipation, c’est un peu le job du chef d’entreprise. Entendez, les bons leaders, cela implémente les évolutions en douceur. Mais bon, s’il avoue avoir tourné la page depuis longtemps et être ravi de sa nouvelle vie, l’épisode lui a quand même fait un petit coup au cœur pour ses anciennes équipes. Maintenant, RTL en tant que tel, c’est un peu comme une ancienne petite amie avec qui on aurait passé 25 années de sa vie, on l’aimera toujours un peu même si on ne la regrettera jamais non plus, car entre-temps, "tout et tout le monde ont changé". Question actu, vous ne l’aurez pas à causer politique non plus, une vieille habitude du milieu journalistique sans doute, mais aussi parce que franchement "aucun parti n’a LA solution". Faut dire que le monde est devenu tellement complexe. "Avant il y avait quelques dictateurs qui disaient ce qu’il fallait faire et tout le monde suivait, on avait 3 chaînes de télé que tout le monde regardait et le parc automobile se résumait à 3 marques de bagnole".

Enseigner les réseaux sociaux

Aujourd’hui – et c’est mieux – l’offre de produits, comme celles des idées, est immense et grâce aux réseaux sociaux, tout le monde a le droit de donner son avis. Super pour la démocratie, sauf qu’entre-temps, les sujets sont devenus furieusement complexes. "En conséquence, on a tendance à simplifier, à décréter finalement que c’est blanc ou noir, or rien n’a jamais été aussi gris qu’aujourd’hui. Et cette simplification favorise les populismes et les extrémismes de tout genre". Freddy Tacheny pense d’ailleurs qu’une manière d’endiguer les problèmes et toutes ces révolutions – qu’il aurait préférées voir rester des évolutions –, serait carrément d’enseigner les réseaux sociaux à l’école. "On fait de la prévention sur tout ce qui peut être dangereux, sauf pour les risques liés à internet. Pour moi, cela revient à donner une bagnole à un jeune sans lui avoir appris à conduire", conclut-il en terminant son verre.

C’est la mi-temps, Madame Gecko en profite pour resservir les verres, et pour nous, c’est l’occasion de le brancher sur le sport. C’est sa passion. Pour le coup, il démarre au quart de tour. Non, il ne plaidera pas pour sa chapelle, le sport privé, mais bien pour le sport public, celui de Monsieur et Madame Tout-le-monde mais dont il ne s’occupe pas car ça, "c’est le job du politique et il y a du boulot". Du genre, installer des terrains de basket sur les piétonniers, étendre le Tax shelter au sport pour financer des infrastructures ou encore augmenter le nombre d’heures de sport à l’école. "C’est très important car le sport aplatit les origines raciales, sociales et religieuses, tout en promouvant le dépassement de soi, la mixité et la solidarité. À l’heure où les choses ne se passent pas très bien, on néglige cet outil fabuleux".

Maintenant, sur les scandales du milieu, Freddy – qui s’endort encore le soir en rêvant de football – explique que c’est quand même propre à ce milieu. Ce qui est moche – et il en revient au rôle de l’éducation – c’est que ces joueurs qui encaissent des sommes folles n’ont pas été éduqués pour cela non plus. "C’est parce qu’ils sont des idoles qu’ils touchent autant et c’est parce que justement ils sont des idoles qu’ils se doivent d’être irréprochables". Finalement, selon lui, le football c’est un peu comme internet. "On a trop ouvert le modèle, trop libéralisé le système; en oubliant de l’encadrer, on en est arrivé aux pires extrêmes." Et Freddy Tacheny de conclure que les scandales, les transferts et tout cet argent, ce n’est pas spécialement "une dérive" mais plus un alignement sur un monde d’aujourd’hui et qui, côté supporter, entraîne "un frottement tectonique entre la pratique et les valeurs que le football est censé incarner".

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